La situation alarmante du marché pétrolier suscite des inquiétudes depuis le mois de mars dernier. La chute des prix de l’or noir causée par la propagation de la pandémie de coronavirus a sévèrement affecté l’économie nationale et internationale. De même, la consommation de pétrole s’est effondrée dans le monde et les capacités de stockage sont saturées.

Entre les mois de mars et avril 2020, la guerre qui s’est déclenchée entre les grands pays producteurs laisse augurer des cours durablement bas. Aussi, la guerre de positions sur les niveaux de production fait-elle rage entre l’Amérique, la Russie et l’Arabie Saoudite.

D’après les experts internationaux, ce qui s’est passé concrètement, c’est qu’il y a eu  une baisse de 30 millions de barils par jour et en face, il y a une augmentation de la production de l’Arabie Saoudite qui a ouvert encore plus ses vannes, pour se retrouver donc avec beaucoup plus de pétrole et des capacités de stockage limitées qui se remplissent et déjà louées. Mais la question qui se pose est : pourquoi les producteurs n’arrêtent-ils pas de pomper ? Le problème est que s’ils le font, cela peut causer des dommages irréversibles aux puits de pétrole.

En relation avec l’impact de la pandémie de Covid-19 sur le marché pétrolier, l’Association tunisienne du pétrole et du gaz (Atpz) a organisé récemment son premier webinar afin d’analyser la situation du marché, son impact sur la Tunisie et surtout ce qui doit être fait pour sortir de la crise. MM. Kamel Bennaceur, ancien ministre de l’Industrie, de l’Energie et des Mines et CEO de Nomedia Energy, et Mustapha El Haddad, consultant et expert en politiques et stratégies énergétiques, ont fait un round-up  sur les conséquences de la chute dramatique des prix du pétrole qui ont atteint des records de baisse historiques et un niveau des plus bas depuis le 20 avril dernier.

Dans ce contexte international très volatil, les deux experts ont présenté les enjeux nationaux et internationaux les plus importants, les scénarios de sortie de crise et examiné l’impact de la pandémie de Covid-19 sur le secteur pétrolier en Tunisie, outre la question du stockage au niveau international et national.

D’après Ennaceur, le pétrole, produit appartenant aux énergies primaires, est le secteur le plus touché par cette pandémie, moyennant une baisse de 9% de la demande, suivi du charbon avec 8%, du gaz naturel (5%) et du nucléaire (2,5%). 

Concernant le prix du pétrole sur les marchés internationaux, «il a atteint 20 dollars le baril au mois de mars dernier, enregistrant le niveau le plus bas depuis la Seconde Guerre mondiale», ajoute-t-il.

Selon les pronostics, plusieurs agences proposent différentes variations, en l’occurrence l’Agence internationale de l’énergie qui table sur une demande allant de 9 à 10 millions de barils par jour en 2020, volume en baisse par rapport à 2019. Quant à l’Opep, ses propres projections prévoient une demande de l’ordre de 6,5 millions de barils par jour. «Ces indicateurs dévoilent les disparités par rapport au changement de la demande tout au long de l’année 2020», précise Ennaceur.

Plan de relance

Evoquant les scénarios de sortie de crise, l’expert indique qu’il y a plusieurs paramètres qu’il faut prendre en considération dont le niveau de contrôle de la propagation de la pandémie et le plan de relance économique. En fonction de ces deux paramètres, des modes de reprise sont dénotés par les économistes avec différentes lettres : le mode en «V» qui correspond à des interventions économiques effectives combinées à un contrôle effectif de la pandémie. «C’est un schéma en « V » avec une décente, puis une reprise relativement symétrique de l’activité économique». Le second scénario en « U » indique qu’après une décroissance, «nous avons une période plate suivie d’une reprise». Le troisième scénario en « W », avec une baisse, suivi d’une légère remontée, un rebond vers le bas, puis une reprise. Enfin le scénario en «L» qui, après une décroissance, se penche vers une légère reprise. Les scénarios les plus probables sont ceux en «V» ou «W», selon l’expert.

A l’échelle nationale, l’impact est certes négatif au niveau de la production pétrolière, «mais on a finalement remonté la pente. La production est passée de 35 mille barils en janvier dernier à 39 mille barils par jour aujourd’hui».

Par ailleurs, la consommation nationale s’élève à 92 mille barils jour/ an, excluant les importations provenant du marché parallèle. «L’effet positif sur notre balance commerciale sera extrêmement utile pour soutenir le dinar cette année».

Un autre volet non moins important a été soulevé par l’expert concernant les possibilités d’achat à couverture. En effet, «la Tunisie a vécu deux expériences qui n’ont pas été concluantes. C’est un exercice périlleux qui peut être suivi de critiques et d’accusations. Je salue la décision du chef du gouvernement Elyes Fakhfakh de ne pas renouveler en 2020 l’expérience d’achat à couverture, et s’il compte la reconduire, je conseille de le faire avec de bonnes expertises et une connaissance très fine du marché», explique Ennaceur.

Problème de stockage

Au niveau du stockage des produits, il y a très peu de pays qui ont un stock stratégique suffisant. Ce sont uniquement les pays qui sont membres de l’Ocde et de l’AIE qui sont engagés à avoir un stock de 90 jours de consommation et qui sont de gros pays importateurs, comme la Chine, et qui ont développé des réserves grâce à leur excédent commercial. «Les études qui ont été réalisées en Tunisie sur le stockage peuvent être actualisées, en définissant leur faisabilité économique, leur rentabilité, etc.»

S’agissant toujours des produits pétroliers (GPL, gasoil, essence), Mustapha El Haddad n’a pas manqué de rappeler que la Tunisie importe la quasi-totalité de ses besoins, bénéficiant d’une baisse des coûts d’importation. Le taux des subventions des produits pétroliers est de l’ordre de 26%, soit deux milliards de dinars de réduction.

Pour les pistes de sortie de crise, M. El Haddad précise que «la Tunisie n’est pas un acteur majeur, ni en termes de consommation ou de production, ni en termes d’émissions de gaz à effet serre. Nous sommes un petit acteur ayant un faible impact sur ce qui se passe à l’échelle mondiale. La stabilisation d’évolution des prix dépendra plus de ce que décideront les grands producteurs tels que les États-Unis, la Russie et l’Arabie Saoudite».

Qu’est-ce qu’on peut faire ? Il faut traiter les problèmes liés au Covid-19 et à la chute actuelle du prix du baril de pétrole, et ceux qui remontent à plusieurs dizaine d’années ayant un impact sur l’économie.  Pour ce qui des problèmes liés directement au Covid-19, étant donné qu’il y a une baisse des prix à l’échelle mondiale, «la réaction serait de stocker. Il se trouve que la Tunisie n’a pas un excès de stockage, ni de stockages stratégiques, mais juste un stock de sécurité».

Et d’ajouter que «les décideurs politiques et les opérateurs du secteur ne sont pas sûrs qu’acheter à terme aujourd’hui et anticiper sur le marché soit une opération rentable. Le décideur du secteur public n’a pas la possibilité ni la souplesse d’aller de l’avant, car soucieux du risque de perdre, mais il y a toujours une possibilité de gagner. C’est l’idée et l’approche que j’ai toujours défendu».

Répercussions négatives

Selon le dernier rapport mensuel publié au mois d’avril par le ministère de l’Energie, des Mines et de la Transition énergétique, la production nationale de pétrole brut s’est située à 421 kt à fin mars 2020, enregistrant ainsi une baisse de 4% par rapport à fin mars 2019. En effet, la production a continué d’enregistrer une baisse dans plusieurs champs, à savoir Ashtart (-18%), Adam (-24%), Cherouq (-26%), El Borma (-9%), Hasdrubal (-17%) et Ouedzar (-10%).

La moyenne journalière de la production de pétrole est passée de 38 mille barils/j à fin mars 2019 à 35,9 mille barils/j à fin mars 2020.

La production dans les différentes concessions continue à un rythme normal, en dépit de la baisse due au déclin naturel au niveau des principaux champs pétroliers, «nous n’avons pas enregistré de perturbations significatives de la production au cours de la période de confinement. Néanmoins, nous avons enregistré une suspension ou un report de forage ou de maintenance sur certains puits, ce qui va avoir des répercussions négatives sur la production dans les mois à venir».

En outre, la demande nationale de produits pétroliers a enregistré entre le premier trimestre de 2019 et le premier trimestre de 2020 une baisse de 6% pour se situer à 1033 ktep. Cette baisse est due principalement aux mesures prises par le gouvernement, notamment le confinement total depuis le 22 mars 2020, pour limiter la propagation de la pandémie de Covid-19. Ainsi, «nous avons noté une baisse de la demande des essences de 7%, du gasoil de 6%, du jet de 25% et de coke de pétrole de 13%».

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