Essia est la brutalité incarnée : cette année, elle a secoué la planète «Nouba», attisant hostilité et curiosité du public. Celle qu’on adore détester dans «Nouba 2» est interprétée par Rabeb Srairi, qui joue des genres, et oscille entre comédie et drame, pendant deux ramadans successifs. L’actrice s’est effacée complètement au profit d’un personnage complexe, né pour agacer…  et mettre de l’ordre dans cette frénésie «noubienne».      

Comment s’est déroulée ton intégration dans l’univers de « Nouba 2» ?

On ne peut parler réellement d’intégration. Cet univers ne m’a jamais été inconnu avant. Il m’était, au contraire, très familier de par mes rapports étroits avec toute l’équipe de «Nouba» : des rapports amicaux, professionnels et même familiaux. Abdelhamid Bouchnak est un grand ami à moi : on a déja travaillé ensemble: on  a un film à notre actif qui sortira prochainement. Pareil pour les autres acteurs et actrices. Intégrer l’équipe s’est fait naturellement. J’ai bien évidemment suivi de très près la première saison de « Nouba ». Et nous y voilà…

C’était extrêmement étonnant qu’Abdelhamid me propose un rôle pareil. Je ne m’y attendais pas

De «Dar Nana» à «Nouba» : deux registres totalement différents et deux personnages totalement distincts. Le défi a dû être sacrément plus corsé…

Et comment ! (Rire). Totalement. «Nouba 2» s’apprête à étoffer un succès déjà bien atteint. La complexité de mon personnage est aussi à prendre en considération : cette dénommée « Essia » ne me ressemble pas du tout. C’était extrêmement étonnant qu’Abdelhamid me propose un rôle pareil. Je ne m’y attendais pas. Je ne ressemble en rien à Essia, même aux yeux de mes proches, des gens du milieu avec qui j’ai travaillé, ou en me référant aux autres personnages que j’ai pu interpréter (ou que j’ai pensé un jour interpréter) : Essia déboule d’une autre galaxie…

«Essia», un personnage Ovni : comment s’est déroulée ta rencontre avec elle ?

Après plus ample discussion autour du personnage avec Abdelhamid Bouchnak, ça m’a beaucoup plu qu’il puisse voir «Essia» en moi. Il s’agit d’un changement radical par rapport à l’année dernière. Essia n’est pas un personnage simple, c’est un personnage de composition, brechtien dans son écriture. Et elle casse profondément avec les stéréotypes : le policier doit être viril, violent, mâle, ou sinon, une policière petite de taille, parfois coquette, un peu niaise… Ce n’est pas le rôle du méchant qu’on a l’habitude de voir : Essia est une composition à part, toute nouvelle. Je pense que c’est la première fois qu’on voit un rôle pareil à la télévision, qui soit aussi axé sur la question du genre : elle est masculinisée et ça m’a davantage plu. Pour moi, c’était une aventure et un challenge de l’endosser. J’adore les défis surtout en ce moment …ça m’a stressée à mort. Je suis les épisodes, tout comme les spectateurs au quotidien, tout en étant très attentive à ce que j’ai accompli… la réaction des spectateurs m’importe aussi.

Essia n’est pas un personnage simple, c’est un personnage de composition, brechtien dans son écriture. Et elle casse profondément avec les stéréotypes

Avec du recul, qui est Essia d’après toi ?

Essia est une brute. Et elle n’a pas choisi de l’être. Essia est une petite fille, blessée, délaissée, en manque d’amour, et qui réagit de la sorte parce qu’elle n’a jamais été aimée, donc, elle est incapable d’aimer. Elle nous reflète ce qu’on lui donne : ce genre de personne qui peut être notre miroir. Quand on  lui fait du bien, elle nous le rend, quand on lui porte préjudice, elle riposte et pas qu’un peu. Malheureusement, elle a été très souvent malheureuse… Elle en a bavé depuis sa naissance. Essia n’était pas un enfant désiré. Ses parents voulaient un garçon : elle était donc rejetée, détestée. Rejetée parce que c’était une fille déjà, donc sa propre manière de se révolter contre cette société haineuse, c’est de devenir sociopathe et de devenir finalement cette loque humaine qu’on connaît. Essia telle qu’on la voit maintenant est une carapace dure qui dissimule des faiblesses, beaucoup de sensibilité, voire une hypersensibilité qui cache des blessures profondes, peut-être impossibles à combler. Bien sûr, elle n’a jamais été soutenue par personne pendant toute sa vie. Elle a grandi dans un cocon toxique et a passé sa vie à se battre avec ses propres démons. Des démons qui se sont échappés un jour et qui sont devenus son reflet aux yeux de tout le monde. Elle est démoniaque en quelque sorte.

A la décrire ainsi, c’est normal qu’elle soit autant détestée par une large frange du public ….

Evidemment ! Essia est conçue pour déranger. C’est-à-dire … qu’au début, c’était le cas mais le public est en train de changer au gré des chamboulements vécus par le personnage. Et je peux vous dire que des changements radicaux auront lieu … clairement. Essia agace le public et dérange trop les autres personnages : c’est un élément perturbateur, par excellence, destiné à installer un certain équilibre. Des fois, on en a besoin. Elle est dérangeante, stressante, provocante… c’était les mots d’ordre de Abdelhamid. Il me disait souvent : «Elle est unique, elle ne ressemble à personne et vice versa» ! C’est pour cette raison que les spectateurs l’ont violemment rejetée. Aucune identification avec ce personnage n’est envisageable. C’est un personnage Ovni, dans sa manière d’être, son style vestimentaire, comment elle porte ses lunettes, sa gestuelle, sa mimique, ses mouvements, comment elle tord sa bouche et s’approche des gens pour les provoquer. Elle le fait exprès pour mettre sa légitimité en valeur en tant que flic, symbole du pouvoir. Elle provoque les autres qui lui rappellent constamment le fait d’être «fille» et n’est pas née «homme» : petite de taille, mince, incapable de faire quoi que ce soit, qu’elle est usée, que tout le monde profite d’elle… Elle est toujours sur ses gardes et riposte violemment pour cacher ses faiblesses. Quand il m’a présenté Essia, Abdelhamid Bouchnak m’a dit clairement que j’allais être détestée… et j’ai adoré. (Rire) C’est quelque chose de vivre ça.

Abdelhamid Bouchnak m’a dit clairement que j’allais être détestée…

Est-ce que cela t’a permis de faire un travail supplémentaire en tant qu’actrice pour pouvoir correctement l’interpréter ? 

Carrément. Et de loin ! C’est un personnage qui m’a épuisée. Comme les tueurs à gage : un personnage prend une partie  de ton âme et te rend une partie du sien. C’est ce qu’elle a fait avec moi. La période de préparation m’a terrassée, elle est «Badass» comme on dit couramment, virile, qui ne sait pas sourire aux autres… et c’est tout ce que je ne suis pas. Cela m’a demandé énormément de recherche  dans des films, essais psychologiques, livres … Même physiquement, dans sa manière d’être : sa manière de bouger le dos courbé, dans sa mimique, elle est tout le temps dans l’exagération et dans le cynisme et elle le fait exprès. La scène avec Wassila, au tout début de la saison, c’était mon premier jour de tournage, ma première scène. Essia était née à cet instant. Donc, on construisait à 4 mains, Abdelhamid et moi : les directives étaient claires, strictes et la conception du personnage est précise : On était à 40, 60, 80% de sa conception complète ou finale au gré des jours… Jusqu’à ce qu’il me dise que c’est dans la boîte. On l’a construit ensemble et sur le tas. Ma Essia à moi, je la voyais moins agressive… de loin, et lui il m’a chargée à bloc en me parlant de policières qu’il avait connues. On lui a créé une histoire, un passé à Essia, un vécu. Tout un travail planifié en amont et pendant…

Qu’est-ce que ce fameux « sur-jeu » évoqué souvent dans les remarques des téléspectateurs et qu’as-tu à leur répondre justement ? 

(Rire long) Dans le jeu, il y a le sur-jeu, déjà. Je ne suis pas dans un registre de jeu réaliste en interprétant Essia. Ce personnage, contrairement à d’autres dans «Nouba», n’est pas réaliste dans son écriture. Il est même fantastique… tout comme Karim, Salah. Des personnages qui cassent avec la platitude du réalisme d’un récit. C’est normal qu’en faisant la comparaison, les gens peuvent s’y perdre. Après, un homme psychopathe c’est toujours séduisant, une femme sociopathe ne l’est pas forcément, surtout qu’on s’est habitué à une certaine image de la femme : Essia est peinte,  sans artifices, sans maquillage (ce qui est un challenge en soi d’être aussi affichée avec mes imperfections). C’est une fille qui pousse les grimaces à fond en se prenant pour un homme. J’ai un visage d’habitude très fin, féminin. Je devais le défigurer, le casser. Je ne pense pas qu’il y ait sur-jeu pour ces raisons : primo, c’est un personnage brechtien qui joue son propre rôle dans sa propre vie. Deusio, la composition psychologique du personnage, ses complexes la laissent tomber dans l’exagération pour se protéger, se donner de l’assurance. Tertio, moi j’ai une confiance aveugle en Abdelhamid en tant que directeur d’acteurs et en toute l’équipe qui ne me permettront jamais toutes et tous de faire du sur-jeu. C’est impossible. On ne travaille pas seul en tant qu’acteur ! Bouchnak a créé le personnage, c’est comme ça qu’il a imaginé Essia, bien avant que je lui donne vie. Il écrit avec mon langage, je réponds avec le mien, mais c’est un dialogue cohérent. Particulièrement dans «Nouba», il y a une armée impliquée derrière la conception de chaque personnage et de chaque détail. Les gens doivent faire la différence entre «sur-jeu» ou le mot «Over» aussi qui revient souvent et qui est lassant … et entre un personnage qui est «Over». Quand ils disent «Over» en le reprochant à la comédienne, c’est en fait les tics du personnage. Au lieu de dire pourquoi la comédienne fait cela ou joue de la sorte, essayons plutôt de comprendre le personnage et d’apprendre à le connaître. La plupart des spectateurs ne m’ont pas vu jouer auparavant : ils ne me connaissent pas en tant qu’actrice et se disent qu’elle doit être comme ça dans la vie, qu’elle est dans la théâtralité excessive… etc, créant la confusion la plus totale. (Sourire)

Gères-tu mieux ces remarques depuis le début de la saison ? 

Oui, totalement. Les remarques de ce type ont presque disparu. Ça a changé au fur à mesure de l’évolution d’Essia. Je reçois beaucoup de messages positifs depuis, qui disent que ce jeu est finalement justifié. Et maintenant, Essia a trouvé sa place dans l’univers de Nouba. Le public reste exigeant. Je suis agréablement surprise par de nombreuses personnes qui me félicitent et disent se reconnaître dans les yeux d’Essia. J’ai eu des discussions extraordinaires à n’en plus finir. J’ai discuté d’analyses pertinentes de leur part … certaines s’y sont même identifiées. Essia ne plie jamais même devant Bradaris. Ces téléspectatrices étaient dans le détail. Et ce qui m’a fait encore plus plaisir, c’est quand elles ont répondu aux remarques négatives en m’envoyant toute leur énergie positive. Ils/elles détestent et le disent mais savent que c’est le personnage. 

Ce personnage est une composition à part, toute nouvelle. Je pense que c’est la première fois qu’on voit un rôle pareil à la télévision, qui soit aussi axé sur la question du genre : elle est masculinisée et ça m’avait davantage plu

Yasmine Dimassi et Rim Riahi. Deux comédiennes issues de deux générations totalement différentes. C’était comment de travailler avec elles ?

Une bénédiction. Un rêve. Yasmine, c’est mon amie. On se connaissait depuis El Teatro. J’ai été sa prof, mais ça ne veut pas dire que je suis bien plus âgée qu’elle. (rire). On a le même âge. Depuis que je l’ai rencontrée, j’ai vu en elle quelque chose d’exceptionnel et c’est une partenaire de jeu formidable. Elle  a une force contagieuse : elle te met tellement à l’aise, elle t’apaise tellement que tout devient facile avec elle. Quand je partage une scène avec, il n’y a pas plus stimulant à faire. La regarder et jouer avec elle, c’est quelque chose. Rim, c’est une grande comédienne que j’ai découvert très jeune à la télévision, c’est des icones et je joue avec actuellement. Touati, Riahi, Haddaoui… J’ai le sentiment de voir mes personnages fétiches des dessins animés sortir de la télé, et qu’ils ont pris vie à mes côtés. (rire). C’est féerique.  Rim est belle, professionnelle, elle a tendance à prendre très à cœur les répétitions et les préparatifs pour son rôle : elle est soucieuse de ses partenaires de jeu, de la scène dans ses moindre détails. Elle est généreuse. On s’est rapproché, on a beaucoup communiqué sur le tournage. Je suis très flattée. Sans oublier Amira Chebli, Hela Ayed. C’est tellement intense de jouer à côté d’elles. Bilel Briki, Slatnia… tous les comédiens sont exceptionnels et triés sur le volet. Yasmine Dimassi est unique. Bilel Slatnia a une présence exceptionnelle aussi.

Quelle était ta plus grande peur avant la diffusion de la saison 2 de « Nouba » ? 

Que les gens n’acceptent pas les nouveaux personnages et qu’ils comparent entre Nouba 1 et 2, chose qu’il ne faut pas faire parce qu’on est dans la continuité. Et que les téléspectateurs aussi ne comprennent pas le personnage d’Essia d’autant plus que je porte son poids… qu’ils la rejettent et ne la comprennent pas. Ce personnage est une folie. Une aventure. Mes doigts étaient croisés et pas qu’un peu… Ce personnage et son parcours sont tellement imprévisibles. Je suis sortie de ma zone de confort : déjà en tant que comédienne, je suis déstabilisée. Beaucoup ont confondu l’acteur et le personnage… je me dis, je me connais, c’est le personnage qui a pris la relève et que c’est le but : que l’acteur s’efface au profit du personnage. Je n’existe plus. Je suis très timide dans la vie. Je ne vais pas vers l’autre facilement. Et j’aime faire du théâtre parce que je me cache derrière des personnages tout en restant moi-même. Je me permets des folies tout en restant  moi-même.

Beaucoup ont confondu l’acteur et le personnage… je me dis, je me connais, c’est le personnage qui a pris la relève et que c’est le but : que l’acteur s’efface au profit du personnage

Tu es plutôt «tragédie» ou «comédie» ?

Je suis tragédienne de formation. J’aime bien les deux et j’ai peur de me caser. J’ai le droit de toucher à tout et d’essayer tout, de me découvrir dans des registres et des styles différents. Je suis humaine avant tout, des fois dans la tragédie, parfois dans l’humour. Chaque personnage a ces deux côtés. Après, c’est une question de registre et de genre. J’adore papillonner, j’aime jouer : je passe de la passionnée à la brute, à l’extraterrestre. J’aime titiller la folie des gens, surfer sur la vague de la folie en découvrant le personnage dans ses moindres coins et recoins et en découvrant également mes propres limites.

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