Eté 2012. J’achève la rédaction d’une monographie concernant le peintre Jellal Ben Abdallah et lorsque je lui demande à qui doit échoir de commettre une préface digne de ce nom, il n’a qu’un nom en tête : Chedly Klibi !

Me laisser aller seul défendre mon projet auprès de celui qui fut ministre de Bourguiba aurait été inconvenant de la part de Ben Abdallah, tant les deux hommes se connaissent et se respectent.

Nous voilà donc en la demeure carthaginoise de l’homme de lettres et dans le moment précis où j’en franchis le seuil, ce n’est pas à sa silhouette gracile que je reconnais Si Chedly, mais aux grosses montures rectangulaires de ses lunettes. Andy Warhol, John Lennon ou Le Corbusier étaient également reconnaissables à cette marque! A l’image de Tom Baxter traversant l’écran dans le film de Woody Allen —la Rose pourpre du Caire—, j’entre dans ce salon comme dans la télévision de mon enfance, où ce visage singulier m’était si familier.

Tout à la fois frêle et imposant, mystérieux et affable, Chedly Klibi est tout en contrepoint. Après maintes courtoisies d’usage, les deux hommes entrent en propos sans faire scrupule de ma présence, évoquant la glorieuse époque de notre pays et me voici spectateur novice, assistant en direct à un numéro inédit de «Secrets d’histoires». J’y apprends que pour promouvoir l’art tunisien, au lieu de les gratifier de gâteaux mielleux ou d’une Khomsa en argent, Bourguiba avait coutume d’offrir en souvenir à ses hôtes étrangers une miniature de Ben Abdallah. Au fil des ans, à l’Elysée comme à la Maison Blanche et nombre d’ambassades, c’est notre petit Boukornine qui est à l’honneur.

On propose une visite guidée du lieu avec force commentaires de chaque œuvre. L’une d’entre elles est un présent d’Habib Bourguiba junior —Bibi— «et pour ne pas avoir l’air de me faire cadeau de prestige, se remémore Chedly Klibi, il m’annonce qu’il me fait parvenir une croûte», et voilà un tableau de maître !

On évoque également l’esprit de «la Mejda», Wassila Bourguiba, notre Begum. «Elle assistait à tous mes pré-vernissages, rapporte Jellal, choisissait d’un goût très sûr quelques œuvres pour elle, réglées rubis sur l’ongle, et suggérait que les plus prestigieuses soient acquises par l’Etat tunisien». Et puis, il y a ce petit tableau, Le Pêcheur, dont l’histoire singulière unit les deux octogénaires. Nous sommes en 1939 et Jellal, alors âgé de 18 ans, perd coup sur coup parents et grand-mère. Désormais sous la tutelle de son oncle, il décide alors d’emménager seul à Sidi Bou Saïd, petit village de pêcheurs et de poètes. Pour donner un tour un peu différent à son Art, il entre en surréalisme et compose un petit tableau où les différents acteurs —filet, langouste et poissons— font fi des règles les plus élémentaires de proportion et de gravité. Qui plus est, les fenêtres ouvertes sur la mer abolissent les frontières entre le dedans et le dehors, créant un espace onirique où rêve et réalité se confondent.

Jellal entend ainsi proposer un renouvellement esthétique de la peinture tunisienne sans toutefois rompre avec sa thématique habituelle et gardera bien précieusement dans son atelier ce tableautin que John Erlington Utter, devenu plus tard consul des Etats-Unis, qualifiera de «The newest thing around»…Il faudra attendre le début des années 60 pour que Ben Abdallah soumette ce tableau au jugement esthétique de Chedly Klibi, alors promu ministre de la Culture de la nouvelle République tunisienne et celui-ci, cherchant des égards plastiques à la peinture tunisienne, l’acquiert au nom de l’Etat, dont il devient alors la première œuvre surréaliste.

Après bien deux heures d’anecdotes de cette nature, d’un haussement de sourcils, Jellal me signifie qu’il est temps de mettre les voiles alors que nous n’avons même pas abordé le sujet de mes tourments. Ce n’est que sur le perron, en guise d’au revoir, que Si Chedly m’informe qu’il va puiser dans le tréfonds de sa mémoire et écrire quelques feuillets en guise de préface, «sous quinzaine», précise-t-il. Cette aimable rencontre faisant office de catalyseur, c’est en quelques jours seulement que je me vois remettre un document manuscrit où les caractères de très grande taille semblent faire écho aux disproportions du tableau sus-nommé. Une succession de phrases courtes où Chedly Klibi, fidèle à sa réputation de sobriété, évoque l’esprit de Ben Abdallah tout en fuyant l’ornement et le trop d’étendue, semblant faire sien l’adage de Gide : «Le grand artiste s’efforce vers la banalité».

C’est avec délectation que j’en découvre le titre : «La magie des formes et des couleurs». Bien plus que Jellal, cela convoque l’esprit de Paul Klee. Ainsi, pour Chedly Klibi, par la grâce du petit pêcheur surréaliste, l’œuvre peinte de Ben Abdallah est-elle à tout jamais marquée du sceau de la modernité !

Au moment où je couche sur le papier ces quelques souvenirs, j’ignore encore, pour les contingences virales que l’on sait, si l’on est autorisé à se rendre au domicile du défunt. J’espère donc que son épouse et ses enfants trouveront quelque réconfort dans la lecture de ces lignes.«L’absence est le plus grand des maux». C’est Jean de La Fontaine qui l’affirme. Aussi, souhaiterais-je que ceux qui se reconnaissent dans ces quelques souvenirs d’une époque surannée partagent ce texte avec leurs amis, pour faire vivre la mémoire de nos chers disparus.

Amin Bouker

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