Par Chedly BEN AMMAR


La récente déclaration du ministre des Finances, Nizar Yaïch, devant l’A.R.P. a soulevé bien des vagues et inquiété beaucoup de monde. Elle a le mérite d’être claire, sincère et limpide : « La situation économique et financière du pays est encore pire que ce que l’on en avait dit. Les données statistiques annoncées précédemment de manière officielle n’étaient pas tout à fait exactes, et d’ajouter que l’Etat ne sera pas en mesure, ni cette année, ni l’année suivante, de payer les entreprises tunisiennes ayant réalisé des marchés de travaux, de prestations ou de fournitures en sa faveur». Or, l’Etat doit à ces entreprises la coquette somme de 800 millions de dinars environ, excusez du peu…

Une telle déclaration, de la bouche de l’argentier du gouvernement, fait froid dans le dos et n’a pas manqué de susciter l’anxiété, voire la peur parmi les agents économiques du pays. Des réactions en chaîne devraient forcément en découler : les entreprises concernées risquent d’être mises en faillite, avec toutes les conséquences prévisibles, à savoir licenciements en masse de leurs personnels, augmentation du chômage et de la misère, mise en faillite des fournisseurs de ces entreprises, impayés auprès des banques les ayant financées, perte de crédibilité de l’Etat, jusque-là considéré comme un bon payeur – et la liste est sans doute encore longue… Où s’arrêtera cette cascade d’effets ? Dieu seul le sait.

Personnellement, je trouve que cette déclaration à la limite de la naïveté est pour le moins inquiétante, car peut-être issue de l’inexpérience : un Etat a toujours les moyens d’honorer ses engagements, et son trésorier en chef ne peut l’ignorer. L’Etat n’est pas une entreprise qui peut être déclarée en faillite. Il peut jouer sur plusieurs registres, et s’endetter directement auprès de la Banque centrale tunisienne pour honorer ses engagements, même au risque d’accélérer le processus inflationniste, parce que, entre deux maux, il vaut mieux choisir le moindre. Cette déclaration sape la crédibilité de l’Etat, surtout telle quelle, sans avancer aucune solution possible.

Il est vrai que la situation économique et financière de la Tunisie était déjà très difficile bien avant le covid-19. C’est un fait certain que les politiques économiques, financières et monétaires suivies par les différents gouvernements qui se sont succédé depuis le 14 janvier 2011 ont mis le pays en situation délicate, en raison d’un manque de fermeté et de rigueur généralisé et de l’absence d’une politique de développement économique et d’investissements massifs surtout au niveau des régions défavorisées, à même de créer croissance et emplois. Des importations massives, parfois complaisantes, ont par ailleurs aggravé le déficit commercial et détruit le tissu industriel existant, les réformes fiscales et celles des caisses sociales, plus que jamais nécessaires (et d’ailleurs vivement recommandées par les institutions internationales auprès desquelles nous sommes débiteurs) ont sans cesse été remises au lendemain, les entreprises nationales ont été contraintes d’embaucher massivement, sans que les moyens de fonctionner aient été mis à leur disposition, au point qu’elles sont aujourd’hui au bord de l’asphyxie – sans parler de cet endettement massif, tant intérieur qu’extérieur, devenu insoutenable et qui étrangle le budget de l’Etat, tout en paralysant l’activité économique et en faisant courir le risque d’une hypothèque sur notre souveraineté chèrement conquise…

Le covid-19 a rendu la situation encore plus compliquée, avec l’arrêt de l’activité économique. La croissance, atone jusque-là, risque à coup sûr de subir les effets des décisions prises pour enrayer le développement de la maladie. La prorogation de la période de confinement a encore aggravé la récession. D’aucuns estiment la contraction de la croissance à 4,3% engendrant un accroissement inévitable du taux de chômage dans les mois à venir. A mon humble avis, ce chiffre est très hasardeux, dans la mesure où aucun expert sérieux n’oserait avoir recours à une boule de cristal pour prévoir la fin de cette pandémie ni préjuger de l’état de santé de l’économie tunisienne, qui sera inévitablement impactée négativement mais sans que le degré de nocivité puisse être connu par avance. Le chef du gouvernement a affirmé que le post-covid-19 sera sous contrôle, mais ni lui, ni son ministre des Finances ne nous disent comment relancer l’économie, comment financer le déficit public, etc. Et aucun programme de sortie de crise n’a été annoncé à ce jour. Aussi appartient-il au gouvernement de prévoir de toute urgence plusieurs scénarios pour permettre au pays de s’en sortir et à l’économie de rebondir.

Au-delà des décisions qui seront prises, une chose est certaine : le pays doit se remettre au travail rapidement et sérieusement. Il faut que les uns et les autres retroussent leurs manches, le travail doit impérativement redevenir une valeur, en soi, pour soi, et au service de l’Etat. S’il est une leçon, certes parmi d’autres, à retenir de cette pandémie, c’est que chaque pays ne peut compter que sur lui-même, nous devons réapprendre à ne rien attendre des autres, et cesser de nous endetter aux dépens des générations futures. La Tunisie ne peut pas rester tributaire des aides extérieures plus longtemps.

L’Etat ne peut continuer à vivre au-dessus de ses moyens et doit réduire de manière drastique ses dépenses. Ainsi, des gouvernements pléthoriques de 40 et 50 ministres sont devenus une chose à la limite de l’indécence. Que dire de l’effectif monstrueux de ces 800.000 fonctionnaires à la fois budgétivores et à la productivité limitée, ou encore de cette culture de la bureaucratie, héritée de l’époque coloniale, mère de tous les blocages et de nombreux vices, et dont nous n’avons pas su à ce jour nous dépêtrer. Tout cela doit cesser aujourd’hui et maintenant, car le pays est en train de s’enfoncer, dans l’indifférence de nos parlementaires qui continuent à se chamailler et à donner aux citoyens un spectacle très coûteux pour le contribuable, quoique du plus mauvais goût.

Dans ce contexte kafkaïen, le gouvernement et la B.C.T. gardent un silence suspect sur les données économiques, monétaires et budgétaires. En l’absence inquiétante d’informations actualisées en matière économique, financière, monétaire et budgétaire, les agents économiques se tournent vers les agences de notation comme Moody’s et Fitch Ratings pour prendre connaissance des statistiques et autres chiffres dont ils ont besoin. Et ces chiffres glacent le sang, tant ils sont catastrophiques : les conclusions du rapport de Fitch Ratings recommandent rien de moins qu’une dévaluation de 10 à 15 % de notre monnaie. Aucune réaction à ce jour, ni du gouvernement, ni de la B.C.T., et ceci n’est pas de nature à améliorer une situation déjà bien compromise. Il faut ici rappeler que la dévaluation ne manquera pas de dégrader encore davantage le pouvoir d’achat des citoyens, d’aggraver le service de la dette, la hausse du déficit courant…

Essayer d’établir à ce propos un diagnostic précis est une gageure. Nous en sommes tous réduits à des approximations. Ainsi, le taux d’endettement extérieur de la Tunisie en 2019 a été de 94% du PIB. Le stock de la dette extérieure brute était alors à 105,7 milliards de dinars, ce qui représente par tête d’habitant environ 9.100 dinars annuels. Le service de la dette extérieure, quant à lui, était de 9,3 milliards de dinars, absorbant prés de 22 % des recettes d’exportation en 2019. C’est pour le moins intenable, effrayant et paralysant.

La dette extérieure, à mon sens, nécessite dans le contexte actuel un traitement particulier : nous devons négocier sa restructuration avec nos bailleurs de fonds étrangers, négociation délicate s’il en est. Il est donc impératif que cela soit fait d’une manière intelligente, sur la base d’un argumentaire solide.

Par ailleurs, des réformes nécessaires doivent être mises en place, surtout dans le domaine de la fiscalité. Notre grand Ibn Khaldoun avait déjà compris, il y a des siècles de cela, que « trop d’impôts tue l’impôt », mais il faut croire que nul n’est prophète dans son pays, quand bien même serait-il de fait encensé ailleurs… Envisager d’augmenter encore la pression fiscale, comme le proposerait le décret en gestation, n’est qu’une énième solution de facilité qui ne solutionnera d’ailleurs pas grand-chose et ne fera, une fois de plus, qu’encourager ceux qui le peuvent ou qui l’osent à l’évasion fiscale ou à l’émigration des chefs d’entreprise vers des pays comme le Maroc ou l’île de Malte. Ce n’est pas aux simples citoyens ni aux entrepreneurs d’être tenus pour responsables de la situation économique et financière dans laquelle nous sommes, et ce n’est pas non plus à eux d’en payer indéfiniment les pots cassés.

Le taux d’imposition global actuel est l’un des plus élevés au monde et ne doit pas être revu à la hausse, je serais même d’avis à ce qu’il soit abaissé pour encourager les particuliers ainsi que les entreprises à s’acquitter de leurs obligations envers l’Etat, mais il doit s’appliquer à tous, sans exception aucune. Et le non-respect du paiement de l’impôt doit être impitoyablement sanctionné par des peines de prison suffisamment dissuasives, même pour le secteur informel qu’il faut ramener à tout prix dans le giron de l’économie formelle. On ne pourra sans doute jamais récupérer tout ce que l’économie informelle nous aura coûté en termes d’écoles moins florissantes, de soins de santé dégradés, de routes, de ponts, de transports en commun restés à l’état de projets. Quand bien même les barons de la contrebande ont-ils tous empêché l’Etat de servir ses citoyens depuis la révolution, il faut, pour y remédier, tourner la page, il faut avancer, mais il faut aussi et surtout reconnaître ses erreurs, et plus important encore il faut les corriger en les encourageant à intégrer les circuits économiques légaux.

Pour être acceptées par les citoyens, les décisions gouvernementales doivent être opportunes et  intelligentes ; c’est la condition essentielle pour qu’elles soient applicables. Je n’en veux pour rappel que la fameuse hausse du prix des pâtes et du pain en 1984 et les émeutes qui en avaient résulté, bien que le peuple n’ait pas encore conquis le droit à la parole : contrairement à ce qu’avait déclaré Bourguiba à l’époque, les plaies dues à des deuils injustifiés ne guérissent jamais, nous le savons désormais… Aujourd’hui, le droit à l’expression est un acquis, et la société civile est forte et puissante ; nous observons ceux qui nous dirigent, nous attendons les résultats de leurs décisions et nous les jugerons là-dessus.

La confiance en l’avenir de notre patrie doit être restaurée pour que nous, Tunisiens, puissions espérer un avenir sur ce sol qui est le nôtre et que nous chérissons tant. Nous avons tous besoin de nous projeter dans le rêve d’une vie harmonieuse et comblée. Mais l’exemple doit venir d’en haut : aux politiques l’honneur en balance d’être responsables de leur gestion, aux citoyens le devoir de renouer avec la productivité et les vraies valeurs du travail.

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