Selon divers rapports d’organisations internationales, la position de la Tunisie a beaucoup régressé en matière d’énergies renouvelables pendant ces cinq dernières années. Des comparaisons de benchmarking ont confirmé cette évolution négative et les chiffres ne manquent pas : le taux de couverture des ER prévu dans le Plan solaire tunisien ne dépasse pas les 4% en 2020, pourtant estimé à 12% en 2016. Cette situation de régression vient d’être confirmée encore une fois par les nouvelles mesures concernant le transport de l’énergie en régime autoproduction, publiées dans les derniers arrêtés du ministère de l’Énergie, des Mines et de la Transition énergétique et ce, contrairement à un cadre réglementaire qui évoluait plutôt bien.

Le verdict est tombé et il est sévère : pour les professionnels du secteur, notamment les entreprises qui désirent autoproduire l’électricité à partir des ER, le changement est devenu radical et il peut se résumer par la diminution des tarifs de rachat de l’excèdent de l’énergie entre 21% et 54% selon la tranche horaire alors que les tarifs de transport sont multipliés par 10, si l’on considère l’imposition d’une redevance puissance (il était à 7 millimes/kWh et maintenant il est est porté à plus de 70 millimes dont 35 millimes/kWh comme partie fixe). Or force est de constater que selon des rapports de la Steg, le coût du transport pour cette société est de 13 millimes/kWh. Il était donc logique d’augmenter le tarif du transport mais pas à ce point ! Un autre aspect concerne la taille de puissance souscrite des entreprises autorisées à 2 MWe (fraîchement modifiée à 1 MWe) grâce à un arrêté du ministère.

Impact lourd sur la chaîne de valeur

Selon l’industriel Yassine Allani, qui fait partie d’une équipe des experts chargés de confectionner un rapport d’orientations à l’attention de l’administration en vue d’apporter des réponses scientifiques et techniques largement concertées suite aux derniers arrêtés ministériels, ces mesures vont certes impacter négativement la compétitivité de l’industrie tunisienne à plusieurs niveaux : en termes de coût-facteur et de possibilité de se conformer à des marchés internationaux qui deviennent de plus en plus exigeants en termes de durabilité et d’empreinte carbone. Par ailleurs, toute la chaîne de valeur industrielle relative aux ER sera impactée du fait que les entreprises vont certainement renoncer à leurs projets d’intégration des ER. «Pour permettre à l’entreprise de réaliser les actions ER, sans forcément dépendre des dernières mesures et arrêtés ministériels, il est certain que la situation mérite une attention particulière avec une importance à accorder à la clarté et la transparence dans les rapports entre l’administration et les industriels. Plus que jamais, le pays a besoin d’une structure de régulation qui n’est plus une chose attribuée seulement aux grands pays puissants ou développés», indique Allani, dans une déclaration accordée à La Presse.

Selon Allani, le meilleur raisonnement qui nous amène à une transition énergétique saine et équilibrée tend à considérer les énergies renouvelables comme un facteur de développement de diverses chaînes de valeurs industrielles (experts, installateurs, industriels, développeurs des ER/clients industriels auprès des fournisseurs de biens, services et équipements) et non pas seulement comme un agent énergétique de substitution dont l’adoption reste seulement tributaire d’un aspect de comparaison purement comptable. «La majeure partie des industries tunisiennes croient aujourd’hui à une telle stratégie qui repose sur un cocktail varié ; AP (Auto-production) avec ou sans SPV (Société de projet : B2B entre l’industriel et une société de production d’électricité autre que la Steg, où l’industriel lui-même moyennant paiement d’un coût de transport à la Steg), IPP (concession en mode Independent Power Produecer), autorisation (vente à la Steg inférieur à 10 MWe)…Et ce n’est pas un arrêté ou deux qui vont les dissuader car l’Anme et le ministère ont réussi à les sensibiliser et à ancrer les énergies renouvelables grâce à des politiques volontaristes menées ces 25 dernières années…Avec une telle vision, une gestion énergétique moderne devrait anticiper de facto les risques de crise énergétique future, par une vision plus décentralisée et de plus en plus résiliente de l’approvisionnement énergétique du pays sur la base d’une industrie qui agit comme partenaire à côté de la Steg et qui est capable de générer des valeurs ajoutées économiques et socioéconomiques qui sortent du cadre rentier ordinaire», explique Allani.

Il ajoute dans le même sillage que contrairement à celle des gros IPP (projets concessionnels indépendants de production d’électricité), le mérite d’une telle orientation c’est qu’elle peut faire de la Tunisie un fleuron de l’industrialisation et l’innovation technologique dans les ER avec un positionnement stratégique en Afrique qui rapporte des bénéfices économiques certains. «Les objectifs annoncés dans le PST, qui prévoit un taux de couverture des ER de 30% à l’horizon 2030, sont loin d’être atteints pour la simple raison que, aujourd’hui (en 2020), ce taux ne dépasse pas les 4% (sans compter les réalisations en cours) pourtant estimé à 12% en 2016. A cet égard, plaider seulement en faveur des gros IPP va certes permettre de combler le retard mais ne va jamais faire des ER une force énergétique résiliente face à tous les risques financiers ou techniques liés aux gros IPP à l’instar de l’impossibilité d’utiliser les futures stations Step de stockage (par pompage turbinage) pour le renouvelable, conjuguée ou pas à celui de l’insuffisance de l’interconnexion. Donc, les gros IPP ne sont pas dotés de leurs propres capacités de stockage et la Steg n’optera pour la Step de Oued El Maleh (400 MWe) que pour régler ses turbines à gaz en priorité», précise Allani, ajoutant que l’autoconsommation des industriels et la promotion de SPV avec des actionnaires autres que les industriels eux-mêmes peuvent donc se constituer comme un rampart face à ces risques. Ainsi, une industrie solaire ou renouvelable bien tissée (ingénierie, installateurs, usines d’équipements directs et indirects, SPV, entrepreneurs en tous genres…) sera de nature à garantir la réalisation de la transition énergétique de manière équilibrée et durable.

A cet égard, le nouveau signal que devrait lancer le ministère doit être rassurant par rapport à la chaîne de valeur du renouvelable car elle est intimement liée à la volonté de plusieurs industries de ne promouvoir de nouvelles usines (donc de l’emploi) qu’avec des coûts-facteurs énergétiques réduits. «Un des risques majeurs lié au fait que les arrêtés restent tels qu’ils sont, c’est qu’un jour, pour une raison ou une autre, le ministère ne pourra plus se désavouer et appelle les industries à adhérer de nouveau aux ER. Ce sera trop tard, surtout si les IPP (non nationaux) quittent le pays pour une raison ou une autre», souligne Allani.

Quelle stratégie ?

En dehors des arrêtés et des textes réglementaires, l’industriel tunisien, grâce à son ingéniosité, peut d’ores et déjà exploiter l’énergie solaire et les énergies renouvelables de manière indépendante du rythme de changement des lois. En effet, anticiper les actions dans ce domaine est toujours possible afin de profiter avant les autres des avancées technologiques liées aux énergies renouvelables. Mais à ce niveau-là, un double travail reste à faire. Ce chantier énorme nécessite l’élaboration d’une stratégie en matière d’ingénierie et d’innovation énergétique dans le secteur industriel. Parmi les axes majeurs de cette stratégie, la mise à niveau de l’ingénierie conceptuelle offerte aux entreprises et le lancement d’actions ER avec un fort potentiel d’économie et dont la réalisation est indépendante des textes réglementaires. Parmi les actions prévues, le stockage du PV dans la glace, que ce soit dans l’industrie agroalimentaire ou pour la production du froid dans les usines (process, climatisation…), le stockage du PV air comprimé dans l’industrie en général, chaleur et vapeur solaire thermique dans l’industrie en général (CSP…), convertir le PV en hydrogène pour le réutiliser soit comme source de chaleur, ou d’électricité ou carrément comme matière première, réseau multi-fluide et pôle chaud froid solaire (PV, CSP, thermique)…Donc, les gains peuvent être substantiels et il faut aussi commencer à entreprendre dans le solaire même de manière modeste (c’est-à-dire sans interaction avec la Steg en injectant les excédents), ce qui permet de confirmer l’adhésion de l’industriel aux énergies propres pour continuer à mener, en parallèle, des négociations avec l’administration afin d’améliorer les textes de loi.

Concilier la position des industriels

Il existe beaucoup de questions qui ont été posées impérativement à l’administration et devant faire objet d’une étude: ce qui va apporter le nouveau cadre juridique ? Est-ce qu’il y a une restriction sur la puissance ? Quel est le coût du kWh injecté dans le réseau ? Quel est le coût de transport de l’électricité ? Pour réduire les inquiétudes des industriels, de nombreuses discussions ont été menées durant ces deux dernières semaines avec les professionnels du secteur dont l’objectif est de fournir des recommandations et évoquer des aspects associés à l’autoconsommation. Le premier constat est le suivant : le coût de l’électricité fournie par la Steg est très élevé par rapport à celui généré par une installation PV (coût Steg pour tarif unique 251 millimes HT, alors que le prix de revient électricité PV est inférieur à 100 millimes sans frais financier (tendance à la baisse) surtout avec les derniers contrats de plus de 200 MW avec les IPP norvégiens (74 millilmes/kWH)).

Deuxièmement, l’installation PV pour une entreprise industrielle énergivore devient un impératif, car c’est un moyen d’améliorer la compétitivité de l’entreprise localement et à l’échelle internationale. Mais la majorité des entreprises industrielles n’ont pas suffisamment de place (sur le toit ou dans le même terrain) pour une installation PV adéquate à la consommation. D’où la nécessité de pouvoir faire une installation sur un autre terrain et recourir au transport de l’énergie.

Autre constat ; la limitation de l’injection de l’électricité à 30% pour la production photovoltaïque est handicapante dans le dimensionnement d’une installation photovoltaïque. Si le coût d’injection est maintenu au niveau de celui des concessions, il faut éliminer cette limitation. Mais la procédure est très compliquée et très longue.

Il faut aussi réviser le système de comptage. En outre, certains clients des industriels exigent une production propre de l’énergie dans l’esprit de durabilité. Produire des aliments, des câbles ou des machines avec des énergies propres devient donc un vecteur de positionnement.

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Charger plus par Meriem KHDIMALLAH
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