Par Dr Chafik CHELLY* (Casablanca, Maroc)


Pour l’essentiel, les contestations que j’émets à propos de la gouvernance de Habib Bourguiba trouvent leur origine dans la violence politique de ses actions et dans le rôle pervers et influent de certains membres de son entourage. Lui, n’a pas volé, dit-on encore, puisque son compte bancaire était dégarni en dinars. Soit, mais trente ans de présidence à vie illégitime, c’était du vol qualifié et du recel forcé de voix auprès d’urnes qui n’avaient existé que pour acquiescer à plus de quatre-vingt-dix-neuf pour cent de suffrages inexistants. C’était aussi une escroquerie à grande échelle auprès d’une constitution innocente, dénaturée à sa mesure, nonobstant l’avis d’un peuple muselé, médusé, ballotté et déconsidéré.

Alors, que voulez-vous, vie présidentielle despotique et honnêteté d’une dame de la Cour ne faisaient pas bon ménage et, à cette époque, il arrivait souvent que la justice républicaine se soit couchée devant des larcins d’État restés impunis, tandis qu’il était devenu moral de sanctionner une seconde fois les ex-femmes du Palais en leur intentant des procès itératifs, pour avoir dissimulé des bijoux qui leur appartenaient. Ma mère, âgée de quatre-vingt-dix ans aujourd’hui, mes tantes décédées, en avaient fait l’amère expérience et ma grand-mère la Beya y laissa la vie, trois jours après avoir été martyrisée dans les locaux du ministère de l’Intérieur. Un authentique scandale, pour une simple histoire de bijoux.

Une affaire du même calibre, c’est cette anecdote qui se passait du temps de Ben Ali. Une dame tunisienne très influente, en vacances à Paris et amie de ma mère, avait reconnu, exposé sur la devanture d’une célèbre bijouterie des Champs-Élysées, un diadème de la Beya, proposé à la vente pour une somme faramineuse. Elle demanda à la joaillière l’origine du joyau, prétextant vouloir l’acheter. Devant son refus de répondre, elle lui en suggéra l’origine beylicale, ce que la bijoutière s’empressa de contester. Cette amie de notre famille, dont je garderai l’anonymat à sa demande, y retournera l’après-midi même, flanquée de son époux pour demander l’expertise de ce diadème avant éventuelle acquisition. Ô surprise, le beau bijou s’était éclipsé de la vitrine et la joaillère ira jusqu’à nier son existence.

Revenons à d’autres larcins autant emblématiques. Deux magnifiques émeraudes du ceinturon beylical, propriété de l’État tunisien, subtilisées, remplacées par du toc et deux montres Rolex de Sidi Lamine Bey, cédées aux enchères à Monaco. Des décorations honorifiques volatilisées et retrouvées dans les maisons d’enchères à Londres. Et depuis peu, un sublime manuscrit du Saint Coran appartenant à Sidi Moncef Bey et mis à prix à Paris, chez Drouot, pour une somme de départ estimée à 3.500 €. Même si certains de ces biens proposés à la vente, l’ont été par l’entremise de descendants ou collatéraux beylicaux, il n’en demeure pas moins qu’il n’y aura aucune enquête diligentée par le trésor public tunisien pour comprendre les mobiles des transactions. Et surtout, aucune tentative de l’État de les faire ramener au pays, meubler nos musées, faute d’estimation réaliste proposée aux cédants des biens. Pour compliquer l’affaire, une autre hérésie, l’absence d’ambassadeur à Paris depuis plusieurs mois. Enfin, tout cela, c’est ce qui est dit et écrit.

Pour ma gouverne, cette vente récente aura eu le mérite de poser l’éternelle question de la destination des joyaux de la Couronne après l’abolition de la Monarchie. Pour noyer le poisson, à intervalles réguliers, on vous ressortira du chapeau magique de la République, les mêmes arguments de propagande pour remobiliser le camp des falsificateurs de l’Histoire : la collaboration des Beys avec l’occupant, leur train de vie démesuré, leur non-tunisianité évidente, leurs mœurs dépravées, leur ignorance extrême et ainsi, la boucle sera bouclée sous les sifflets d’humeurs pavloviens et les jets d’insultes nauséabonds sur une Dynastie vilipendée, pour réitérer ad vitam aeternam, la pratique favorite du camp bourguibiste depuis plus de soixante ans.

Sinon, pourquoi alors toute cette polémique stérile autour de quelques biens privés d’une famille tunisienne mis aux enchères pour des raisons qui lui sont propres et toute l’indifférence d’un État face à des vols de bijoux, confisqués arbitrairement à leurs propriétaires, après la mise au ban du Beylicat et volatilisés depuis, pour faire parader quelque nouvelle parvenue du palais présidentiel ?

Aujourd’hui, j’ai l’intime conviction qu’on ne peut plus rien faire avec ce pays où l’on continue à jouer aux gendarmes et aux voleurs, en intervertissant les rôles. L’Histoire, la Vérité, la Mémoire et la justice sont bafouées continuellement depuis juillet 1957. Il n’y avait jamais eu et il n’y aura jamais de vraie politique de mise à niveau à tous les étages de la Morale parce qu’on se heurte aux carcans et aux archaïsmes hérités de l’ère Bourguiba. Et puis, il y a le cri de toutes ces orfraies soumises qui voudraient que rien ne bouge devant la menace islamiste et qui vont jusqu’à incanter le retour du phœnix providentiel. Mais un délit est un délit, qui ne connaît pas de prescription, ni justification, ni clémence, ni mutisme, lorsqu’il y a vol prémédité des biens de l’État, en bande organisée.

Ce que je trouve démesuré, c’est que la Tunisie pleure des biens privés qui sont sous d’autres cieux, sans jamais faire couler une larme d’indignation sur l’Histoire de sa monarchie husseïnite, ignorée, falsifiée, rabaissée et insultée. Voilà l’immoralité dans toute sa splendeur : certains témoins matériels de notre patrimoine beylical, acquis en toute légalité par des compatriotes, se doivent de rebrousser chemin pour revenir au bercail, mais les figurants de ce même passé, eux, doivent y rester en dehors, honnis à jamais. Une ambivalence hypocrite et un pamphlet éternel, qui n’excuseront jamais la manière peu cavalière avec laquelle la République avait phagocyté la monarchie, maltraitant avec sadisme et férocité sa trajectoire, ses monuments, son héritage et tous ses acteurs.

Il est des sensations qui sont des sommeils profonds, où comme dans un beau rêve, toute notre Histoire se devait de flotter allègrement, puis comme dans un cauchemar, c’est tout un pan monarchique qui sera piétiné par un comédien fossoyeur et ses fidèles suiveurs.

C’est également une soûlerie collective qui m’indiffère à présent, malgré l’odeur nauséabonde de l’injustice, l’auto-satisfaction béate d’une certaine intelligentsia et surtout, un gâchis inutile auprès de notre idéal historique.

Malheureusement, le temps passe, insaisissable, comme certains objets qui restent introuvables, et nous n’avons toujours pas la réponse à la vraie et seule question : ”Qui a fait joujou avec les bijoux de la couronne Husseïnite à l’avènement de la République de Bourguiba ?”.

Post-scriptum : j’écris cette tribune tout en regardant sur le journal de TF1, une émission sur Versailles, intitulée ”déconfinement royal”. Où, comment en France, on entretient le Palais de Versailles, avant la reprise des visites pour les touristes. Un film de science-fiction pour la République tunisienne, qui devrait s’en inspirer pour prétendre être une nation respectueuse de son Histoire.

(*) Médecin ophtalmologiste et petit-fils de Lamine Bey, dernier bey de la dynastie des Husseïnites qui a régné sur la Tunisie de 1705 à 1957.

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Un commentaire

  1. gaifrache

    09/06/2020 à 10:38

    Très bel article ;C’est bien de nous secouer les neurones .la vérité est la vérité et doit être connue de tous . à suivre ( ce qui incombe à nos historiens ) .

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