Illustration : © Maarten Wolterink (Pays-Bas) / CARTOON MOVEMENT


Par Abdel Aziz HALI

Après avoir repris la ville de Tarhouna, et par conséquent le contrôle de tout l’Ouest libyen, les forces du gouvernement d’union nationale (GNA) ont dû ralentir leur offensive sur Syrte, la pierre angulaire de l’Est et le portail qui ouvre la voie aux plus importantes installations pétrolières du pays, toujours aux mains du maréchal Khalifa Haftar.

Tout le monde sait que le pays du martyr Omar al-Mokhtar est devenu ces dernières années un terrain d’affrontements militaires pour ne pas dire une guerre par procuration: d’un côté la Russie, les Emirats arabes unis, l’Arabie saoudite et l’Egypte soutiennent l’homme fort de l’Est libyen et dans l’autre camp le Qatar et surtout la Turquie appuient militairement et financièrement les forces loyalistes au gouvernement dirigé par Fayez al-Sarraj.

D’ailleurs, certains experts ne trouvent pas de gêne en attribuant les récents victoires à Ankara, dont l’intervention en Libye serait motivée par trois points cardinaux: géostratégique, économique (BTP, commerce, etc.) et idéologique.

 

Le gaz, le nerf d’une bataille géostratégique

Tout commence le 27 novembre dernier quand la Turquie avait signé une entente visant à renforcer leur coopération militaire avec le GNA ainsi qu’un protocole d’accord sur la délimitation de ses eaux économiques avec la Libye. Le souci est que, entre les côtes libyennes et turques se trouvent la Grèce, Chypre et l’Égypte. Or, Ankara et Tripoli ont fait comme si ces pays n’existaient pas. Et cette décision a provoqué l’ire de ses voisins, principalement la Grèce et Chypre, qui contestent les droits de forage de la Turquie dans les eaux du bassin oriental de la Méditerranée.

La Turquie est l’un des acteurs régionaux qui entend avoir sa part des gigantesques gisements de gaz naturel — « Zohr », « Leviathan » et « Aphrodite» — respectivement découverts au large de l’Égypte, d’Israël e tde Chypre, en disant vouloir défendre les intérêts de la république turque de Chypre du Nord [RTCN], un État uniquement reconnu par Ankara.

« Nous voulons premièrement préserver les droits des Chypriotes turcs et, deuxièmement, protéger nos intérêts sur notre plateau continental », a souligné le ministre turc des Affaires étrangères, Mevlut Çavuşoşlu, dans un entretien diffusé dans la chaîne turque 24 TV.

Néanmoins, ces derniers mois, la Turquie a déjà entrepris des forages dans les eaux de la république de Chypre: ce qui a été vivement dénoncé par l’Union européenne et la France.

« Les Turcs ont engagé une action de forage dans les eaux sous souveraineté chypriote. Nous avons décidé de mettre en place un régime- cadre de sanctions si, d’aventure, la Turquie poursuivait ces opérations. Nous allons prévoir une présence militaire dans cette zone », a même déclaré Jean-Yves le Drian, le ministre des Affaires étrangères, lors d’une audition au Sénat.

Puis, aux dernières nouvelles, Ankara devrait commencer à explorer la Méditerranée orientale dans les 3 ou 4 mois à venir. C’est ce qu’a rapporté, récemment, à la presse Fatih Donmez, le ministre turc de l’Energie.

Parallèlement, le Kremlin garde, également, un œil sur ces développements. On oublie que la Russie est aussi impliquée en Égypte, avec Rosneft, ainsi qu’à Chypre, avec laquelle elle affiche une certaine proximité économique et cultuelle, avec l’héritage chrétien-orthodoxe commun. Ce qui explique le soutien implicite de Moscou à Haftar.

Pendant ce temps, Chypre, la Grèce, Israël et l’Italie travaillent au développement d’un gazoduc estimé entre 7 et 9 milliards ayant fait l’objet d’un accord en décembre 2017. Ce projet devrait relier les gisements Aphrodite et Leviathan à l’Europe occidentale, via une connexion avec le gazoduc Poséidon et permettrait, théoriquement, d’exporter jusqu’à 16 milliards de mètres cubes vers l’Union européenne, en passant par la Grèce et l’Italie. Or, selon certains experts, l’accord turco-libyen pourrait entraver ce projet voire le capoter, du moment que le gazoduc devrait traverser la juridiction de la Turquie et de la Libye.

Il est à rappeler que la Méditerranée orientale contient du gaz naturel pour une valeur d’environ 700 milliards de dollars, selon l’U.S. Geological Survey.

 

Motivations idéologiques

Mais si les gisements de gaz naturel et les tensions autour de la remise en cause des frontières maritimes dans le bassin oriental de la Méditerranée expliquent en grande partie l’engagement militaire d’Ankara en Libye; ces derniers ne sont pas les seuls à être pris en compte par les experts en géostratégie prospective pour comprendre le soutien étendu de la Turquie à GNA.

En effet, le président turc Recep Tayyip Erdoğan espère que le triomphe des forces pro-GNA sur le maréchal Haftar et ses alliés permettra de renforcer un gouvernement à Tripoli qui soit idéologiquement conservateur et en accord avec les desseins du parti de la justice et du développement (AKP), au pouvoir en Turquie depuis 2002, dont les connexions historiques avec les Frères musulmans sont connues de tous.

On se souvient comment après la chute du régime de Mouammar Kadhafi en 2011, la Turquie avait mis tout son poids diplomatique pour soutenir les deux bras politiques de la Confrérie des Frères musulmans en Libye: le parti de la justice et de la construction (PJC) de Mohamed Sawane et le parti du « rassemblement National pour la Liberté, la Justice et le Développement (RNLJD) », créé par Ali al-Sallibi.

Ce soutien turc sur fond de connexions idéologiques a fini par irriter les dirigeants des pays arabes, principalement les Émirats arabes unis (EAU), l’Arabie saoudite et l’Egypte qui voient dans l’émergence de partis islamistes une menace pour leur pouvoir.
Ainsi, en défiant l’hégémonie turque dans la région, Abou Dhabi et ses alliés espèrent empêcher l’établissement de régimes islamistes amis d’Ankara et de Doha.

Les Émirats et l’Arabie saoudite ont compris que le printemps arabe pourrait modifier l’équilibre dans la région. Et depuis la destitution en Égypte du président islamiste Mohamed Morsi, ces deux monarchies du Golfe avec le soutien du Caire remuent ciel et terre pour déstabiliser les régimes islamistes dans le monde arabe et barrer la route aux ambitions turques pour un retour d’un empire ottoman.

 

Business et intérêts commerciaux

Last but not least, pour plusieurs observateurs, l’intervention d’Ankara en Libye est motivée, entre autres, par la volonté de garantir des opportunités de business aux entreprises et des visées économiques turques sur le marché libyen.

Depuis des décades, même à l’époque du colonel Kadhafi, les entreprises turques sont présentes dans les contrées de notre grand voisin, notamment dans le secteur du bâtiment et des travaux publics (BTP). On parle même d’une centaine d’entreprises de construction turques qui auraient signé des contrats avec l’ancien régime.

Et durant les premiers jours du printemps arabe, Ankara a même négocié avec l’ex-Guide de la Jamahiriya afin de protéger ses intérêts commerciaux ainsi que la sécurité de ses ressortissants, soit plus de 20.000 travailleurs turcs résidant, Kadir Ustun, directeur exécutif de la Fondation SETA, un groupe de réflexion pro-gouvernemental basé à Washington.

Cependant, en raison du conflit libyen, ces entreprises ont dû laisser leurs projets inachevés, ce qui aurait entraîné une perte de 19 milliards de dollars.

Enfin, selon le président du Conseil d’affaires Turquie-Libye au sein du Conseil des relations économiques extérieures (DEIK), Murtaza Karanfil, la Turquie exporte, aujourd’hui, une multitude de produits alimentaires, de mobiliers, de textile ainsi que des produits mécaniques, électriques et électroniques vers la Libye.

« La Turquie peut s’emparer des parts de la Chine et de l’Italie dans le marché libyen (25%), pour augmenter ses exportations à 10 milliards de dollars à moyen terme. La Turquie exporte tout ce dont la Libye a besoin, pays en cours de restructuration. », a-t-il déclaré sur le site de la Radio-Télévision de Turquie (TRT). « La Libye est aussi la porte d’entrée en Afrique. La pandémie (du nouveau coronavirus) a changé les routes commerciales. Il semble que la Libye sera une des routes où le commerce s’intensifiera. si la Turquie considère la Libye comme un point stratégique dans ses exportations vers l’Afrique, elle pourra rapidement atteindre les 10 milliards de dollars (en matière d’exportations). », a-t-il conclu.

Assurément, Louis-Ferdinand Céline n’avait pas tort en disant: « Rien n’est gratuit en ce bas monde. Tout s’expie, le bien comme le mal, se paie tôt ou tard. Le bien c’est beaucoup plus cher forcément. »

Comme quoi, le soutien d’Ankara au GNA n’est que l’arbre qui cache la forêt !

A.A.H.

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