Des plages publiques seront privées cet été de maîtres nageurs, car plusieurs d’entre eux, qui sont des étudiants, ont repris les cours ce mois-ci dans les établissements universitaires et vont bientôt passer les examens

Une véritable tragédie est en train de se dérouler sous nos yeux dans l’indifférence totale. Et c’est la mer Méditerranée, belle et sournoise, qui en est le théâtre. Après le drame des 62 migrants qui ont voulu tenter leur chance ailleurs et dont les corps ont été repêchés au large de l’île de Kerkennah, voilà que cinq jeunes ont trouvé la mort en l’intervalle de 48 heures après s’être jetés avec insouciance et sans crainte dans son giron, malgré les prévisions de la météo. Elle les a happés et a rejeté leurs corps sans vie. Ce n’est pas pour autant une raison de l’accabler de tous les maux. Comme l’affirment si bien les secouristes et les agents de la Protection civile qui connaissent très bien la mer pour être intervenus maintes fois pour sauver des vies, « la mer ne vient pas à toi, c’est toi qui vas à sa rencontre». Après la crise du Covid-19 qui semble ne pas vouloir prendre fin, l’an 2020 continue à apporter son lot de malheurs avec une saison de baignade qui a très mal démarré. Samedi dernier, deux jeunes étudiants, qui sont allés se baigner à La Marsa, se sont noyés. Les unités de la Protection civile ont repêché leurs corps sans vie tandis qu’une troisième étudiante, qui se trouvait avec eux, a été sauvée in extremis par les baigneurs et transportée à l’hôpital sous le choc. Le même jour, deux autres individus sont morts à la plage « Skhour » de Bizerte.

Manque de saisonniers

Un groupe composé de 46 personnes était venu de Hammam-Sousse dans le cadre d’une excursion sans que les autorités locales aient été prévenues de leur présence. Sur place, bien que les maîtres nageurs aient tenté de les dissuader en raison de la mauvaise météo et des courants marins forts, ils se sont obstinés à piquer de la tête dans les eaux réputées être glaciales dans cette région du pays, où les vagues hautes et les tourbillons sont  fréquents, notamment quand il fait mauvais. Le bilan aurait pu être plus lourd n’eût été l’intervention des maîtres nageurs et des agents de la Protection civile.

La  liste s’est encore allongée hier. Un autre jeune originaire de Kasserine et âgé de 30 ans a trouvé la mort en allant se baigner à la plage de Hammam-Sousse. Les raisons qui sont derrière cette série de noyades sont nombreuses. La saison des baignades a démarré, cet été, avec seulement près de 20% du total des maîtres nageurs qui sont censés assurer, chaque année, la surveillance des plages. Or, ce nombre qui est faible ne permet pas d’assurer une protection efficace des baigneurs. Il faut aller chercher du côté du réservoir dans lequel recrutent les municipalités pour comprendre pourquoi il n’y a pas suffisamment de maîtres nageurs cet été pour assurer la sécurité des plages.

A chaque démarrage de la saison des baignades, des étudiants et des bacheliers postulent pour assurer la protection des plages et se faire un peu d’argent de poche. Les critères  exigés : avoir une bonne condition physique, savoir nager et garder son sang-froid en cas de danger. Les jeunes saisonniers, qui sont sélectionnés en fonction de ces deux principaux critères, suivent, par la suite, une formation d’une semaine assurée par les unités de la Protection civile.

Faible rémunération et mauvaises conditions de travail  

Sauf que ces derniers, qui doivent assurer la surveillance des plages de neuf heures du matin jusqu’à dix-huit heures pour un modique salaire d’environ 300 dinars, ne reçoivent généralement leurs émoluments qu’à la fin de la saison estivale. D’autres sont payés bien après la saison scolaire ou universitaire alors qu’ils travaillent pour assurer les frais liés à l’inscription, l’achat des fournitures scolaires et universitaires… Bien qu’ils restent toute la journée sur la plage sous un soleil de plomb, les municipalités ne fournissent, pourtant, à ces jeunes, ni parasol, ni budget pour leur collation quotidienne. Ceci sans compter qu’ils travaillent pour la plupart sans matériel de secours (zodiac, jet ski….).

Ces mauvaises conditions de travail, en plus de la faible rémunération, poussent, chaque année, de plus en plus de jeunes maîtres nageurs à délaisser les plages publiques et à opter pour la sécurité des plages privées plus rentable. Cet été, la pénurie de saisonniers est due également au fait que de nombreux jeunes n’ont toujours pas postulé pour les postes saisonniers de maîtres nageurs parce qu’ils ont repris les cours et qu’ils passeront exceptionnellement les examens en juillet. Par conséquent, plusieurs plages publiques se sont retrouvées sans protection depuis le début de la saison des baignades qui a démarré le 15 juin dernier.

A cela vient s’ajouter l’inconscience des baigneurs. Malgré la présence de panneaux et de matériaux de signalisation à l’instar des drapeaux sur la plage indiquant que la baignade est soit déconseillée, soit interdite, certains s’obstinent à leurs risques et périls à faire trempette. C’est ce qui est arrivé le week-end dernier. La liste noire des noyades risque bien de s’allonger si les municipalités ne prennent pas les devants pour que cette saison ne tourne pas au drame et ne vienne pas s’ajouter à la crise du coronavirus.

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