Tanit d’argent lors de la dernière session des JCC-2017, le court-métrage documentaire de la réalisatrice libanaise Joëlle Abou Chabkè fait partie des rares films qui traitent du drame des réfugiés avec un souffle poétique très féminin.

Joëlle Abou Chabké est une réalisatrice et cadreuse qui vit entre Beyrouth et Paris. Née au Liban en 1988, elle obtient un master en Réalisation Cinéma de l’Alba en 2012. A l’issue de son cursus, elle saisit toutes les opportunités qui se présentent à elle pour travailler sur le terrain, d’abord, en tant que preneuse de son sur des publicités, des courts-métrages, des plateaux télé, des documentaires… Elle poursuit son expérience cinématographique en tant que cheffe opératrice et réalisatrice de documentaires de commande. En 2018, elle obtient un master de documentaire de Création à l’université Paris 7. Elle prépare actuellement son premier long-métrage documentaire Le salon de l’homme (titre provisoire). Peu nombreuses sont les images des réfugiés échoués sur les rives de l’Europe et qui nous donnent une idée exacte sur la dimension humaine de cette tragédie. Voici pourquoi : parce que le sujet a été tellement «pollué» par les news que ces réfugiés sont devenus pour nous des chiffres, des statistiques, des images figées de gens agglutinés et anonymes. Dans son court-métrage documentaire «pas de port pour les petits bateaux» Joelle Abou Chabkè a réussi le défi d’arracher le «sujet» à son côté figé pour le transformer en un moment unique, presque intime, où elle nous donne à respirer cet air nouveau que les réfugiés aspirent sur les rives en arrivant. La réalisatrice l’annonce déjà par un carton qui ouvre son film». Mars 2016. Je débarque sur l’île grecque de Lesbos pour rejoindre une équipe de reporters. En une nuit, une dizaine de bateaux arrivent. Ces images ne font pas partie du reportage mais des moments où il me semblait nécessaire de filmer seule sans obligation journalistique». Et c’est en «tordant le cou» en quelque sorte à cette obligation journalistique que la réalisatrice nous livre en une vingtaine de minutes un voyage très personnel à l’intérieur de ces âmes perdues qui ne témoignent pas par la parole de leur périple mais qui sont là comme un fragment de la terrible condition humaine.A ces réfugiés qui débarquent sur l’île de Lesbos, la caméra donne une identité et les arrache à leur condition de chiffres en filmant des instants presque ordinaires mais qui nous ramènent à notre propre quotidien, celui de citoyens condamnés à jouer les oiseaux voyageurs. L’univers sonore est également très important dans ce film. Il ne se contente pas d’accompagner l’image mais tente d’écrire avec elle des phrases cinématographiques touchantes. On entend rarement les sons et les cris des enfants par exemple sur nos chaînes de télévision au moment où ces bateaux débarquent sur les rivages européens. Ici la liberté est laissée à ce champ sonore où les bribes de paroles et même les onomatopées deviennent une sorte de ponctuation pour le film. Ces subtilités sonores vont jusqu’à mêler la respiration de la réalisatrice derrière sa caméra aux images des réfugiés. Le «je» devient «l’Autre» et l’acte de filmer devient alors une espèce de fusion avec ces réfugiés. Une fusion vécue également de manière personnelle puisque Joëlle Abou Chabkè introduit le style épistolaire dans ce documentaire à travers sa voix lisant des lettres échangées entre les deux rives. «Je t’écris de là où les vagues refusent de porter un dernier navire. De là où les oiseaux voyageurs tombent l’un après l’autre faute de je ne sais quoi. Ça ne veut pas dire que nous ne pouvons pas vadrouiller et sentir la vie».

«Pas de port pour les petits bateaux» est un documentaire poétique construit sur une sensibilité féminine à fleur de peau qui sort la caméra de sa situation de voyeur froid et distributeur imperturbable d’images de réfugiés.

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Charger plus par Salem Trabelsi
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