Le retard enregistré dans le décaissement des subventions pour les différents maillons de la filière laitière passe mal du côté des éleveurs et collecteurs de lait qui tirent à boulets rouges sur le gouvernement. Ils désespèrent de voir leur situation matérielle et professionnelle s’améliorer. Pis, la filière est en train de mourir à petit feu…

Boubaker Mehri, Président du Syndicat national de l’industrie laitière, et Hamda El Ifi, Président du Syndicat national des centres de collecte de lait relevant de l’Utica, tirent à boulets rouges sur la politique de la mort lente de toute la filière laitière menée par l’Etat depuis 2015. 

La Presse a contacté Boubaker Mehri pour remonter aux sources du conflit qui oppose les éleveurs, maillon faible de la chaîne de production, aux services compétents dans l’agriculture et l’élevage. Dans une première étape, l’Utica avait conclu un protocole d’accord signé en avril 2019 avec trois ministères, en l’occurrence l’Agriculture, le Commerce et l’Industrie pour sortir des sentiers battus et inaugurer  une nouvelle approche.

M. Mehri donne plus d’explications à ce sujet : « L’ambition est de développer le cheptel bovin en Tunisie et de ne plus recourir aux vaches importées. Il faut également réviser les prix  et bien plus encore».

Dans la droite lignée de ces aspirations non abouties pour l’heure, l’Union tunisienne de l’industrie, du commerce et de l’artisanat (Utica) appelle au décaissement urgent de la subvention d’exploitation au profit des producteurs de lait relative aux mois de mars, avril, mai de l’année 2020. Elle couvre le stockage du lait par les collecteurs de lait au cours de la période du quatrième trimestre de 2019 et du premier trimestre de 2020.

En l’absence de toute interaction positive formelle et face au blocage pour la conclusion d’un accord avec les parties gouvernementales concernant le versement des subventions susmentionnées à leurs bénéficiaires, la Fédération tunisienne de l’industrie, du commerce et des industries traditionnelles a annoncé l’incapacité des autorités officielles concernées à tenir leurs engagements envers les éleveurs.

À compter du 1er juillet 2020, la cessation de l’activité dans le système laitier sera consécutive à cette situation inextricable et peu enviable pour les éleveurs qui ne voient plus le bout du tunnel. Lesdits représentants tiennent la partie gouvernementale pour responsable de l’effondrement du système de production de lait. Mais également de ce qui pourrait être la situation dans le secteur laitier ultérieurement. En cause ? La politique trop axée sur les subventions qui a atteint ses limites.

400 millions de dinars par an de subventions !

La chaîne de production de lait bénéficie de subventions à tous les niveaux : subventions d’exploitation, de collecte et de stockage. Trois subventions supportées par l’Etat qui  débourse pas moins de 350 à 400 millions de dinars par an pour le fameux  produit crémeux blanc. La subvention d’exploitation qui était de 335 millimes est passée à 420 millimes soit 85 millimes supplémentaires qui ont été injectés par l’Etat l’an dernier pour maintenir un équilibre sur le prix du litre de lait demi-écrémé subventionné.

Le hic dans tout cela pour M. Mehri est que le prix de vente de 2015 n’a pas augmenté d’un millime et a été maintenu à 1. 120 D le litre de lait demi-écrémé, source de tous les tiraillements.  Une de ces subvention était inexistante en 2010 de l’aveu de Mehri qui rajoute que « 37.5%  du prix de vente sont financés  par des subventions de l’Etat au profit du consommateur ! ».

Un prix relativement bas du prix de lait demi-écrémé en Tunisie, un des plus bas au monde et qui irrite au plus haut point notre interlocuteur qui s’étonne de cette spécificité tunisienne. «Chez nos pays voisins, les prix sont bien plus élevés. Au Maroc, le prix du lait demi-écrémé est de 3 dinars, en Algérie, il est de 2 dinars et en Libye de 2.5 dinars».

Une situation aberrante de l’aveu de Mehri qui y voit une mauvaise politique de subventions menée par l’Etat. «250 millions de dinars par an sont injectés au titre de subventions d’exploitation, ce qui fait en moyenne 20 millions de dinars mensuellement. En outre, l’Etat subventionne le lait réfrigéré dans les centres de collecte et sur le lait réceptionné et transporté vers les usines soit un volume de 900 millions de litres subventionnés à raison de 115 milllimes le litre et une subvention de collecte totale annuelle de plus de 90 millions de dinars !  La subvention de stockage est de 20 millions de dinars soit 50 millimes par litre de lait stocké. Un gaspillage lamentable qui ne couvre pas les besoins des 12% de la classe pauvre que sont les éleveurs. Il faut une subvention ciblée destinée en priorité aux éleveurs».

Mise en garde de l’Utica

Dans un communiqué officiel, l’Utica a mis en garde, mardi dernier, contre la suspension totale de l’activité de la filière laitière, au vu de l’incapacité des professionnels exerçant dans les deux domaines de collecte et de production de lait, d’honorer leurs engagements envers les éleveurs, à partir du 1er juillet 2020. L’organisation patronale a estimé que «le gouvernement doit assumer la responsabilité de l’effondrement de la filière laitière». Elle a rappelé, ainsi, que la Chambre nationale des producteurs de lait avait organisé plusieurs rencontres avec les ministres des Finances, du Commerce, de l’Industrie et de l’Agriculture en vue d’une intervention urgente pour verser les primes d’exploitation, de stockage, de collecte… au profit des professionnels exerçant dans les différents maillons de cette filière, mais le gouvernement n’a pas donné suite à ces revendications. Par conséquent, a-t-elle ajouté, les industriels de la filière laitière se sont retrouvés dans l’incapacité de payer les quantités de lait frais reçues, d’une part, d’autant plus que la prime d’exploitation de 420 millimes/ litre, ne représente que 37,5% du prix de vente du lait produit.

Il convient de noter que l’Utica organisera prochainement une conférence de presse conjointe avec l’Utap sur les problèmes de la filière laitière. L’avenir de cette dernière reste en suspens avec pour l’heure seulement trois grands groupes qui fonctionnent à plein régine. La société nationale basée à Sidi Bou Ali, fleuron de la filière laitière en Tunisie qui a fermé ses portes l’an dernier reprendra-t-elle ses activités à la lumière des événements qui se déroulent actuellement ? Une hypothèse que réfute en bloc notre interlocuteur qui estime qu’on est loin du compte dans l’optique d’un meilleur avenir pour toute l’activité.

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