Représenté en Tunisie il y a fort longtemps, le WWF n’a pas manqué, à chaque fois, d’intervenir pour réussir des projets à caractère purement écologique, tendant souvent à instaurer les bases de l’économie verte. En cette période post-Covid-19, Faouzi Maâmouri, le  directeur de son bureau en Tunisie, s’est confié à La Presse. Pour lui, réconcilier l’économique et la nature est doublement bénéfique tant pour l’homme que pour l’animal. Interview.

Comment imaginez-vous la vie post-Covid-19?

La vie ne sera pas comme avant, même si on fait tout pour revenir à la normale. Mais on a déjà acquis des gestes et des réflexes imposés par le virus pendant cette période de pandémie. L’arrêt brutal de l’activité humaine menace de faire subir au monde entier une douleur économique profonde et durable, d’autant que la reprise pourrait aussi prendre des années.

Nous avons noté dans le passé que les crises antérieures ont changé le monde et surtout l’état d’esprit cumulatif, ce qui était courant devient redondant. Il y aura un énorme changement aussi bien au niveau de l’approche sanitaire qu’en matière de gestion des ressources et notre relation  avec la nature.

Y a-t-il des leçons à tirer ?

La santé humaine est intimement liée à celle de notre planète et à la manière dont nous gérons les ressources essentielles au maintien de la vie que la biodiversité et les écosystèmes fournissent. Cela inclut des services essentiels tels que l’eau, l’air pur et les sols fertiles qui, en retour, nous donnent de la nourriture, des médicaments et des matériaux. Au-delà d’un avant et après-crise, notre perception du monde ne sera plus la même. Ce que je veux dire par là, et j’en suis convaincu, est que la situation exceptionnelle que nous vivons aujourd’hui sera ordinaire demain. Autrement dit, on peut imaginer des périodes de confinement plus ou moins longues, voire récurrentes.

La pandémie de Covid-19 nous a montré que nous sommes vraiment interconnectés. Les gens ont aidé le virus à voyager à travers le monde. Grâce aux nouvelles technologies, l’on arrive à adopter mille et une façons de solidarité intercommunautaire. Soit allumer des lampes, jouer de la musique, faire danser ses voisins depuis son balcon et organiser des concerts virtuels. Le virus nous a montré qu’aucun homme n’est une île. De même, le confinement nous a amenés à repenser nos sociétés. Nous avons déjà vu des individus saisir l’occasion et aider les aînés à subvenir à leurs besoins quotidiens, permettre à l’aide-ménagère de rester à la maison sans craindre que son salaire soit affecté, des organisations se sont mobilisées pour fabriquer des équipements de protection individuelle. Les banques, elles aussi, ont agi dans le bon sens et les gouvernements avaient, de leur côté, fourni de l’argent et de la nourriture aux plus démunis.

D’aucuns pensent  que la crise sanitaire est un rappel brutal de notre relation dysfonctionnelle avec la nature. Qu’en pensez-vous ?

La nature est le fondement de notre société et nos économies. Elle est aussi notre plus grand allié dans la lutte contre le changement climatique. Cependant, nous sommes en train de compromettre les systèmes naturels à un rythme beaucoup plus rapide que celui qu’il leur faut pour se reconstituer. L’urbanisation et l’expansion agricole en sont, alors, un exemple frappant. Ce qui a provoqué la dégradation environnementale, dont notamment la déforestation, la conversion des terres arables et la destruction des écosystèmes. Empiéter sur les écosystèmes naturels détruit les barrières entre la faune sauvage et les populations humaines et favorise l’émergence de nouvelles maladies infectieuses transmissibles des animaux aux humains. Les scientifiques en ont, d’ailleurs, trop parlé.

Par ailleurs, le trafic d’espèces sauvages augmente substantiellement le risque de futures pandémies. Les marchés d’animaux illégaux et non contrôlés  sont aussi des vecteurs de virus dangereux. Les interactions risquées entre l’homme et la faune sauvage et les interfaces qui ont causé l’émergence du Covid-19, Sars et Ebola continuent d’exister dans les sites sensibles de maladies émergentes dans le monde.

Afin d’inverser la perte de la biodiversité d’ici 2030, vous proposez « des solutions vertes efficaces et prouvées », lesquelles ?

Certes, nous ne pouvons pas revenir à la vie habituelle et maintenir les vieilles habitudes de pollution, dépenses et développement des infrastructures qui vont causer encore du tort aux gens, communautés et économies que ces plans de relance cherchent à soutenir. A la place, ces plans doivent permettre aux entreprises une pérennité, à travers une transition rapide de leurs business model vers la durabilité, assurant ainsi un retour beaucoup plus élevé sur l’investissement public. A plus court terme, il y a un éventail d’activités exigeantes en main-d’œuvre mieux adaptées à la nature et au climat et génératrices d’emplois et de revenus. Cela est en mesure de relever les défis du développement durable. Bref, l’on doit, désormais, repenser le rapport économie-écologie.

La crise de Covid-19 démontre bel et bien que des changements systémiques devraient être initiés pour s’attaquer aux facteurs environnementaux, reconnus comme une des causes des pandémies. Face à cela, nous soutenons fort l’approche « Une seule santé » qui soit partagée entre les êtres vivants dans un environnement commun. Nous souhaitons  que cette approche soit prise en considération dans les politiques relatives à la faune sauvage et aux changements d’utilisation des terres. Cela devrait également être intégré dans toutes les décisions d’ordre commercial et financier, en particulier en ce qui concerne la santé mondiale.

Vous insistez souvent sur l’impératif d’entamer une relance économique, mais durable. Que voulez-vous dire par là ?

Le retour à un modèle économique hétérodoxe et sauvagement capitaliste, basé uniquement sur la croissance du PIB, sans tenir compte des inégalités, ne fait qu’accélérer le déclin de la santé de la planète et augmenter les risques environnementaux et sociaux. Cependant, si nous prenons soin de la nature, la nature prendra soin de nous. En changeant la façon dont nous cultivons et produisons les aliments dans le monde, nous pourrons dégager 4,5 milliards de dollars par an en nouvelles opportunités commerciales d’ici 2030. Un océan en bonne santé génère au moins 2 500 milliards de dollars par an grâce à la combinaison de la pêche et de l’aquaculture, du transport maritime, du tourisme et d’autres activités. Nous avons la possibilité de créer une économie circulaire verte et bleue durable qui offre de nouvelles perspectives de croissance et d’emplois tout en renforçant la sécurité alimentaire, la résilience environnementale, sociale et économique, ainsi que la souveraineté politique.

Les interventions qui donnent la priorité aux investissements dans la nouvelle économie verte et bleue (plutôt qu’aux industries extractives et polluantes en place), par exemple en s’assurant de politiques de mobilité publique verte dans nos villes et d’une agriculture responsable dans nos forêts et campagnes, accéléreront la transition vers un monde meilleur et plus inclusif. Notre réponse peut marquer le début d’une nouvelle ère de politiques publiques à même d’assurer sécurité alimentaire et prospérité économique.

La protection de la nature contribue à réduire la pauvreté et améliorer la résilience des personnes les plus pauvres. Des écosystèmes sains génèrent des revenus et créent des emplois durables pour les communautés locales (en particulier les femmes et les jeunes). Soit 35 % des emplois dans les pays en développement proviennent des services fournis par les écosystèmes. Des écosystèmes protégés sont plus résistants aux risques climatiques. D’autant plus que la nature intacte fait office de tampon entre l’homme et la maladie.  

En tant que directeur du WWF en Tunisie, quelles mesures de relance sociale et économique locales faut-il entreprendre en urgence ?

Une relance économique et sociale verte appelle le gouvernement, les institutions financières et les entreprises à :

Ne pas nuire à la nature et aux efforts en matière de changement climatique.

Accélérer une transition juste à une perte nulle dans la nature et un avenir neutre en carbone.

Faciliter et encourager l’investissement vert.

Se concentrer sur les activités intensives en main-d’œuvre favorables au climat et à la nature et sur la gestion et le recyclage des déchets, en tant que priorité nationale. Mieux encore, investir dans les technologies de la communication et de l’information comme la 5G pour mieux faire fonctionner le télétravail.

Assurer la planification des infrastructures associées aux plans de relance suivant les normes durables.

Soutenir et accélérer le travail du Réseau des banques centrales et des autorités de surveillance pour l’écologisation du système financier (Ngfs) et des politiciens partisans de l’implémentation des recommandations du Groupe de travail sur l’information financière relative aux changements climatiques (Gifcc).

Maximiser les bienfaits environnementaux et sociaux et empêcher le repli de la protection environnementale.

Mettre en place des initiatives durables à grande échelle en accord avec l’intérêt public. Ces initiatives devraient inclure des transformations visant à garantir que nous stoppons et inversons la perte de biodiversité d’ici 2030, notamment par des solutions efficaces basées sur la nature, et ce, à travers des mesures de relance économique, sociale et écologique.

Mettre l’environnement et le social au cœur des politiques publiques et de la fiscalité

Avez-vous un message clé à adresser au gouvernement tunisien en cette étape cruciale ?

Je demande au gouvernement de tenir compte des mesures citées  lors de l’élaboration des plans de sauvetage et de relance économiques.  Nous devons trouver des moyens qui puissent nous permettre de continuer à progresser dans nos efforts et nous comptons sur le leadership du gouvernement. Il semble, aujourd’hui, opportun d’envoyer le message politique le plus fort en matière de développement du plan de relance de l’économie verte. Le sommet des chefs d’État des Nations unies sur la biodiversité, prévu en septembre prochain, sera une occasion de prendre des décisions concrètes d’ici 2021 pour la nature et le climat. Aussi, est-il temps de lancer un dialogue ouvert et participatif pour réfléchir sur le modèle économique  tunisien, afin d’engager des réformes en tenant compte  des attentes des citoyens, du contexte international actuel et de ses évolutions à venir.

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Un commentaire

  1. Walid

    29/06/2020 à 20:22

    Il a été prouvé que la 5G nuit à la nature et à l’homme.

    Répondre

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