La pandémie de Covid-19 aura été une opportunité pour les usagers de la route, en l’absence des transports publics, pour respecter les consignes sanitaires lors du confinement général qui a duré presque trois mois. De même, il y avait une prise de conscience générale des citoyens de par le monde que l’avenir ne peut être qu’écologique et à bas carbone. Ladite crise a été considérablement associée à une crise écologique.

Dans un webinaire organisé récemment par l’Agence nationale pour la maîtrise de l’énergie relevant du ministère de l’Énergie, des Mines et de la Transition énergétique portant sur le thème «la transition énergétique et la mobilité électriques : enjeux, défis et plan d’action», Adel Ben Youssef, professeur universitaire et expert international dans le domaine du changement climatique, indique que l’examen des chiffres de vente de la voiture électrique montre une augmentation spectaculaire en Europe.

Des taux jamais enregistrés en Allemagne et en France qui laissent prévoir que la prochaine décennie sera celle de la voiture électrique. Mieux encore, un pays comme la France voudrait fabriquer un million de voitures électriques par an d’ici 2025. L’engouement pour la voiture électrique nous conduit à poser la question sur ses perspectives d’avenir en Tunisie. En d’autres termes, la voiture électrique aura-t-elle une place dans le paysage automobile tunisien ? », s’interroge l’expert.

Qu’est-ce qu’une voiture électrique ?  Comment l’utiliser ?

La voiture électrique est un véhicule qui roule grâce à un moteur électrique alimentée par une batterie rechargeable avec de l’électricité  et dont les performances environnementales sont exceptionnelles, du point de vue pollution de l’air et émissions de gaz à effet de serre. Les performances des voitures électriques sont équivalentes à celles des véhicules thermiques, sauf pour l’autonomie. En effet, la plupart des modèles ont une autonomie allant de 100 à 300 kilomètres. Au bout de cette distance, il convient de recharger la batterie.

Le passage de la voiture thermique à la voiture électrique a connu  une étape intermédiaire, à savoir celle des voitures hybrides. Ces dernières allient les deux systèmes, dont la vente a été modérée durant les deux dernières décennies. Le véhicule hybride a été popularisé par le Prius de «Honda» et a attiré l’attention des constructeurs automobile nippons.

Les véhicules électriques ne représentent actuellement que 7,2 millions du parc automobile sur un total de 1,7 milliard de voitures dans le monde. Longtemps, ce véhicule a été plombé par la sous-performance des batteries et leur coût prohibitif. Mais une inversion de tendance forte depuis une décennie a changé la donne. En effet, en 10 ans (entre 2010 et 2020), le prix des batteries a été divisé par 7 et les performances ont été multipliées par 4. La compétitivité des voitures électriques a ainsi augmenté de manière significative. Mais son avenir continuera de se jouer sur les performances futures de la batterie en matière de coût et d’autonomie. A titre d’exemple, le plus gros projet de recherche et développement de l’Union européenne est consacré actuellement à un projet de batterie du futur. C’est l’équivalent du projet Airbus en termes de politique industrielle. De son côté, le serial entrepreneur, Elon Musk, consacre une partie de sa fortune pour équiper à terme les foyers de batteries de recharge pour leurs voitures (de préférence des Tesla en référence à sa marque de voiture électrique). La concurrence s’intensifiera dans les années à venir et des voitures électriques abordables seront de plus en plus mises en circulation.

Préalables

Si les performances technologiques laissent à penser qu’aux alentours de 2025, la compétitivité sera importante pour les voitures électriques, il convient de mentionner que plusieurs préalables sont à mettre en place pour un déploiement à grande échelle des véhicules électriques. En effet, la question des infrastructures, du déploiement des bornes résidentielles et privées est un des points les plus importants pour le déploiement des voitures éclectiques. Disposer d’une borne d’alimentation de la batterie à proximité est un élément clé. De nombreux pays ont ainsi vu une transformation des stations-services en proposant des points de recharge. Mais des politiques plus agressives ont conduit des mairies à équiper de nombreux points de la ville de bornes de recharge des batteries.

Si le véhicule électrique ne présente pas de caractéristiques particulières conduisant à une modification de l’état des routes, il convient cependant de constater que ces véhicules sont silencieux et qu’un problème de sécurité routière pour les passagers  peut se manifester. Le renforcement de la signalisation, des passages piétons, la mise en place d’avertisseurs sont recommandés. De manière plus générale, l’introduction du véhicule électrique modifie l’écosystème complet de la mobilité et il s’agit d’adopter une approche éco systémique où toutes les parties prenantes prennent part à la dynamique du déploiement du véhicule électrique. Enfin, il faut rappeler le rôle majeur que pourraient jouer les collectivités locales dans ce dossier.

Ambitions de la Tunisie 

Le projet d’introduction du véhicule électrique en Tunisie est un des projets structurants de la mise en œuvre des engagements internationaux de la Tunisie, notamment l’accord de Paris. L’ambition de la Tunisie est de passer à 50 000 voitures électriques et 80 000 voitures hybrides d’ici à 2025. Ainsi, la Tunisie a constitué une Task force qui a travaillé sur le projet de déploiement de la VE depuis 2018 jusqu’à nos jours. Elle est composée d’experts de la Steg, de l’Anme, de la Sndp, du ministère des Finances, d’indépendants et de partenaires techniques au développement.

Fethi Hanchi, directeur de l’Anme indique que ce dossier a été réactivé. Plusieurs bonnes nouvelles se sont succédé durant les dernières semaines en matière de mobilité électrique. Ainsi, «la feuille de route» regroupant l’ensemble des acteurs sera signée dans les jours à venir sur ce projet pilote. L’Anme a conclu un accord de financement d’un million de dollars du GEF pour la promotion de la mobilité électrique. Il s’agit d’examiner les coûts/bénéfices du passage à la VE. Par ailleurs, une étude des effets de la mobilité électrique sur la courbe de charge sera financée par la GIZ. En matière d’infrastructure, la Sndp s’est engagée à équiper toutes les stations-services Agil de bornes de recharge. Toutes ces annonces concourent à montrer que la mobilité électrique sera au centre du travail de l’Anme dans les mois à venir.

Il est opportun de rappeler que cette politique nécessite d’être contextualisée dans le cadre d’une politique de renouvellement du parc automobile, en vue de maîtriser les dépenses énergétiques et surtout d’assurer une plus grande sécurité routière en Tunisie. La vétusté du parc automobile en Tunisie incite à le renouveler urgemment. «Sur 1,5 million de voitures que compte la Tunisie, plus de la moitié ont plus de 10 ans et le quart a plus de 15 ans. La demande en pièces de rechange a augmenté de manière exponentielle et la majorité des pièces acquises sont d’occasion. Cela constitue un vrai risque pour les automobilistes et pour les populations» affirme le président de la Chambre syndicale des concessionnaires et des constructeurs automobile.

Le dossier intéresse deux grands groupes tunisiens qui ont manifesté un intérêt pour l’importation de la voiture électrique. Cependant, plusieurs obstacles sont à lever avant de parler de mobilité électrique en Tunisie. Il s’agit de trouver un mécanisme permettant de compenser le surcoût  auquel on ajoute un régime fiscal d’importation défavorable rendant les prix de vente prohibitifs, de revoir les politiques publiques en matière de fiscalité des voitures.

Le véhicule électrique nécessite de recourir à des incitations particulières. De ce fait, la Chambre syndicale affirme l’intérêt qu’accordent les industriels tunisiens producteurs de composants de ce type de véhicule. La voiture électrique admet une composante importante en matière de logiciels. De ce point de vue, la Tunisie pourrait être une destination pour la production de certains composants. Enfin, le président de la Chambre syndicale n’a pas manqué de rappeler  que la mobilité électrique ne peut se restreindre aux voitures et que les vélos électriques font partie du système de la mobilité électrique et il convient de les envisager dans un cadre de redéfinition de la politique de mobilité générale en Tunisie.

La Steg, par la voix de son PDG, Mohamed Ammar, a affirmé son engagement dans ce dossier et sa volonté de soutenir le déploiement des voitures électriques. En effet, ladite société est entrée pleinement dans le paradigme de l’efficacité énergétique (EE) et cherche à garantir l’accès, la sécurité énergétique et la compétitivité pour l’économie nationale… en proposant des solutions multiples à ses consommateurs. L’intégration du véhicule électrique sera une révolution de la prochaine décennie en Tunisie. «La stabilité du réseau électrique devient alors primordiale et un élément clé du dispositif. Une étude de l’effet de la VE sur les pics et les creux de la courbe de charge est nécessaire. La demande de déplacement pourrait coïncider avec les périodes de pic et la stabilité du réseau est alors en jeu». Par ailleurs, le déploiement du Smart grid en Tunisie est un facilitateur potentiel de ce projet. La Steg est en train de tester cette solution pilote. La question des bornes de rechange est aussi fondamentale pour la mobilité électrique et la Steg aidera à résoudre le problème du déploiement des bornes électriques de recharge. Avec l’engagement de la Sndp, le problème de la mobilité électrique pourrait être résolu.

Nabil Smida (P-DG de la Sndp) souligne, à cet effet, l’enjeu de la mobilité électrique pour une société comme la sienne. La Sndp est introduite dans ce changement de paradigme et est amenée à revoir sa stratégie en fonction de cette rupture et passera à «Agil Énergies » en élargissant son domaine d’intervention et ses compétences. Ainsi, l’entrée potentielle du véhicule électrique en Tunisie conduit à revoir la nature même des prestations d’Agil, ce qui l’amène  à envisager de nouvelles activités. Pour Smida, géographiquement, « la Tunisie est un petit pays et les distances sont courtes. Ceci est un avantage pour le déploiement des voitures électriques, car les problèmes d’autonomie concernent les pays où les distances sont  longues ».

Enseignements tirés des expériences internationales

Trois enseignements majeurs peuvent servir de bonnes pratiques pour la Tunisie dans un avenir proche. Le premier est relatif à la nécessité de mettre en place une fiscalité écologique aidant au déploiement des véhicules électriques. Sans les incitations financières, l’adoption des véhicules électriques sera lente. Le gouvernement allemand a consacré environ 8 milliards d’euros à l’industrie automobile et a doublé sa part d’incitation existante à l’achat des voitures électriques et des voitures hybrides, en versant une subvention de 6 000 euros pour un véhicule électrique pur,  en plus d’une subvention soutenue par les OEM de 3 000 euros. En France, les conducteurs automobiles auront une incitation de 7000 euros pour faire de leur prochaine voiture un véhicule électrique.

Le second concerne la nécessité de commencer par les flottes. L’adoption est plus rapide lorsqu’elle vise les flottes de véhicules (taxis, bus, voitures de fonction publique…) que le marché des voitures particulières. L’Etat devrait donner l’exemple en s’équipant en premier d’une flotte électrique. Des incitations particulières devraient être accordées aux taxis et au transport public.

Le troisième concerne la nécessité de repenser les formes de mobilité en général. La mobilité électrique est une évolution positive pour le pays pour assurer ses engagements internationaux et  maîtriser la facture énergétique. C’est l’occasion aussi de revoir tout le système de mobilité. Mme Verana Flues, experte à la GIZ,  insiste sur la nécessité d’intégrer la mobilité électrique dans une perspective plus globale. Pour elle, la mobilité durable est un concept global. D’autres formes de mobilités douces demeurent avec un moindre impact environnemental global et sont à promouvoir. Il s’agit de la mobilité pédestre et du déploiement des vélos (électriques ou non).

Pour conclure, l’introduction du véhicule électrique s’inscrit dans une évolution positive de la Tunisie. En capitalisant les performances sanitaires, le pays pourrait s’engager à transformer son image à travers un engagement pro-environnemental (eco-friendly) comme c’est le cas de certains autres pays.  En Tunisie, tout laisse à penser que le feu est finalement au vert pour l’avènement d’une mobilité électrique qui ne se restreindrait pas aux seules voitures.v

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