Le dernier film de Elia Suleimane, mention spéciale du Jury au festival de Cannes 2019, est sur nos écrans. Un film où l’on retrouve, côté image, un Tunisien césarisé (Timbuktu – La vie d’Adèle-entre autres) : Sofiane El Fani. Dans ce film l’aquoiboniste Suleiman tourne le dos à tout le monde et accentue le burlesque.

Depuis dix ans, Elia Sulaiman n’a pas tourné de long métrage. «Le temps qu’il reste» où il liait son histoire intime à celle de la Palestine était le dernier. Dans «It Must be heaven», le cinéaste ouvre et conclut son film dans sa ville natale Nazareth, tout en promenant son personnage mutique joué par lui-même entre Paris et New York. Un personnage très présent, presque  chaplinesque de prime abord, un artiste en voyage mi-touriste mi-dandy, mi-invité en retrait, inlassable regardeur rompu aux mécanismes d’une vie violentée et peut-être prisonnier de lui-même. Mais si on appuie plus sur notre regard, on découvrira qu’avec l’attitude de  son corps et sa manière de tenir les mains croisées en nous tournant le dos (voir l’affiche du film), ce personnage est aussi le fameux Handhala (caricature de Naji al-Ali) symbole de l’enfant palestinien qui, se sentant trahi, a tourné  le dos à tout le monde, devenu ensuite le symbole de la résistance palestinienne. Car «It must be Heaven» est un film sur la cause palestinienne mais dans le style du cinéaste qui a trouvé une réponse cinématographique très intelligente pour répondre à la question comment filmer le conflit sans le montrer ? Et, en effet, dans ce film, le cinéaste s’entête à ne pas copier la réalité mais de la raconter autrement. Autrement comment ? Le burlesque silencieux où Elia Suleiman semble s’épanouir. Le silence des images (tournées à 90% en plan fixe) est aussi une  réponse à cette qualité  de «Palestinien» qui fait dire à un producteur français que le projet du film ne l’est «pas  assez» et qui fait s’arrêter un taxiste new-yorkais excité d’avoir embarqué son premier client de cette nationalité. Aux premières séquences de voisinage à Nazareth, succèdent celles de Paris (la partie la plus longue) qui donnent au film une dimension satirique et cinglante avec une construction d’ensemble plus théoriques et des images drôles, sèches et glaçantes. Le cinéaste détecte une férocité nichée dans le quotidien du beau Paris. Le personnage mutique aux yeux écarquillés semble se sacrifier aux clichés de la mode agressive. De là, nous assisterons à la décomposition par petites touches d’un plus vaste trompe-l’œil qui fait croire à un pays en guerre transformant la série de saynètes en une représentation articulée… La présence policière infiltre si bien tous les lieux qu’on a l’impression d’être dans un pays en guerre. Notons que le burlesque dans ces séquences a beaucoup joué sur les sons par exemple celui du monocycle des policiers. Quant au New York de Elia Suleiman, il accuse aussi une ambiance répressive (une activiste aux seins nus avec le drapeau palestinien est poursuivie par des policiers) un New York où les étudiants sont blasés et gavés par les discours sur l’identité et des réunions pro-palestiniennes où les applaudissements  tiennent lieu de discours. À New York également et contrairement à Nazareth (où on ne voit pas d’armes), tous les Américains sont armés jusqu’aux dents, l’une des scènes les plus drôles d’ailleurs. Dans une interview accordée à ARTE, le réalisateur dira qu’«aujourd’hui j’ai l’impression qu’on est tous à moitié sous l’occupation. Je crois que le monde lui-même s’est ghettoïsé. Le monde s’est palestinéisé. Et je crois que ça tient beaucoup à la mondialisation et à cette violence mondialisée. C’est une violence imposée par l’économie néolibérale dans le monde.

Finalement «It Must be heaven» c’est  du Elia Suleiman tout court avec cette fois une forte critique de l’Occident et le regard qu’on pose sur le Palestinien aux États- Unis. Elia Sulaiman se moque des Arabes qui se moquent des Palestiniens en les applaudissant tellement fort qu’ils étouffent leur parole. C’est ce qui nous reste surtout après cette séquence de congrès pro-palestinien qui, en quelques plans, nous fait comprendre que tout le monde est pro-palestinien, tout le monde applaudit la cause mais personne ne fait rien pour la Palestine. 

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