L’Aleca doit être avant tout un mécanisme qui aide la Tunisie à mettre à niveau les secteurs de l’agriculture et des services. Il doit traduire une vision claire d’un partenariat global et complet entre les deux parties, tout en prenant en considération la nouvelle donne économique créée par la crise du coronavirus qui a fait ressurgir les politiques de voisinage. C’est ce qu’a souligné en somme, dans cette interview, le président du think tank MDI et expert en gestion de projets internationaux et de la négociation, Ghazi Ben Ahmed.

Dans diverses déclarations médiatiques, vous avez souligné que la crise du coronavirus a généré de nouvelles opportunités au niveau des relations de partenariat tuniso-européenne. Et c’est dans cette perspective que vous plaidez pour un accord de partenariat pour la transition économique Apte qui se substituerait à l’accord de libre-échange Aleca. Quel serait l’apport de l’Apte et en quoi diffère-t-il de l’Aleca ?

Ce que je disais c’est que l’accord Aleca ne traduisait pas exactement l’essence de partenariat voulu par les deux parties, en l’occurrence la Tunisie et l’UE, étant donné qu’il est trop axé sur le commerce et le libre-échange et non pas sur un partenariat complet. L’accord ne correspond pas à notre vision de partenariat parce qu’il met trop l’emphase sur le libre-échange et pas assez sur la mise à niveau et la préparation nécessaire qui nous permettent de bénéficier du libre-échange. En effet, notre principal souci n’est pas simplement d’ouvrir un marché étranger pour nos produits et nos services mais c’est surtout d’être en mesure, d’être apte à pouvoir exporter, produire, diversifier et donc être capable de redémarrer notre économie. Un accord avec l’UE qui vise l’ouverture des marchés ne solutionnerait pas nos problèmes. Ce qu’il nous faut c’est une mise à niveau, un partenariat qui nous rende aptes à pouvoir exporter à l’étranger ou aptes à faire face à la concurrence étrangère. L’accord d’Aleca, tel qu’il a été proposé, a beaucoup dérangé l’opinion publique et la société civile parce qu’on pensait que nous n’étions pas en mesure de faire la concurrence à l’UE dans l’état actuel des choses. Ce dont on a besoin c’est une grande mise à niveau, surtout après la Covid-19.

Concrètement que proposez-vous à travers cet accord Apte ?

Concrètement, nous avons besoin d’un partenariat clé qui nous aide à mettre à niveau nos secteurs économiques. En effet, rappelons que l’accord 95 nous a donné déjà le libre accès pour les produits industriels, tandis que l’Aleca est axé sur trois éléments principaux. C’est un accord de libre-échange sur les produits agricoles, les services sans oublier le rapprochement réglementaire. Il faut une période asymétrique de mise à niveau pour pouvoir s’y préparer. Par exemple pour le service, nous avons besoin d’un accord sur la mobilité professionnelle. On ne peut pas avoir un accord équitable sur les services parce qu’en l’état actuel des choses, les Européens peuvent venir prospecter comme ils veulent en Tunisie tandis que nous les Tunisiens nous avons besoin de visas pour aller prospecter sur le marché européen. Il nous faut également une mise à niveau du secteur agricole. Voyons ce que l’Europe est en train de faire pour relancer son économie Post-Covid-19 : la nouvelle commission européenne a choisi deux secteurs pour en faire le cheval de bataille de la relance européenne, à savoir le pacte vert qui a trait à tout ce qui est agriculture durable, protection de la biodiversité, etc. et le numérique. Quant au numérique, on a toujours dit que ce secteur est très important pour la Tunisie pour rattraper le retard et ceci a été prouvé durant la crise du coronavirus. Donc pour nous, un accord de partenariat nouvelle génération avec l’Union européenne ne consiste pas simplement en un accès libre au marché européen, c’est aussi pouvoir être partie intégrale de ses nouvelles politiques qui sont le pacte vert, le numérique, la mobilité, les services, l’agriculture et le rapprochement législatif.

On doit se préparer à la relocalisation : d’un côté il y a une partie qu’on doit négocier avec l’Union européenne mais, de l’autre, il y a une partie sur laquelle nous devons travailler pour nous préparer, étant donné qu’on est en concurrence avec d’autres pays comme le Maroc et des pays européens comme la Roumanie.

Mais la Tunisie a mené jusque-là quatre rounds de négociations, c’est-à-dire qu’on est à un stade assez avancé dans ce processus de négociations. Pensez-vous qu’on doit rebrousser chemin et démarrer tout un autre ?

On n’a pas besoin de rebrousser chemin. Les objectifs ne changent pas radicalement, c’est le cadre qui doit changer. Les premiers rounds qui ont été réalisés étaient surtout pour mieux comprendre la proposition de l’Union européenne, les paramètres et les chapitres de l’Aleca, comme le développement durable, les règles sanitaires et phytosanitaires, etc. Il a fallu deux rounds entiers pour mieux comprendre ce qui a été proposé par l’Union européenne. Après on a pris du retard dans les études d’impact, parce qu’il fallait dresser un état des lieux pour savoir quels sont nos points forts, nos points faibles, là où on a besoin d’une mise à niveau. Rappelons-le, la société civile a, également, demandé une étude d’évaluation de l’accord 95. Elle a été menée par le cabinet EY, et ses résultats seront bientôt prêts. Donc, on peut capitaliser sur tout ce qui a été fait en termes de négociations. Ce qu’il faut c’est changer la vision. On sent qu’il n‘y a pas encore de vision commune post-Covid-19. La crise du coronavirus a changé la donne économique pour l’Europe. Il y a une volonté de relocaliser certaines entreprises qui étaient à l’étranger et qu’on veut faire revenir en Europe ou dans le voisinage. Il va y avoir beaucoup plus d’importance attachée aux normes sanitaires, environnementales, phytosanitaires et cela doit être négocié en bilatéral. Il y a certaines choses qui ont changé et que l’on doit prendre en compte. On doit se préparer à la relocalisation : d’un côté il y a une partie qu’on doit négocier avec l’Union européenne mais, de l’autrew, il y a une partie sur laquelle nous devons travailler pour nous préparer, étant donné qu’on est en concurrence avec d’autres pays comme le Maroc et des pays européens comme la Roumanie. On doit solutionner et entreprendre des réformes de façon à ce que nous soyons prêts à attirer les IDE, notamment sur le plan logistique (port de Radès d’où partent pratiquement 90% de nos exportations) qui n’est pas efficace.

La Tunisie n’a pas avancé des contre-propositions ?

Non, il n’y a toujours pas de contrepropositions globales. Il y a eu des discussions plus ou moins avancées sur différents chapitres, comme par exemple des demandes sur la mobilité professionnelle.

Ne pensez-vous pas que l’instabilité gouvernementale qu’a connue la Tunisie, depuis une décennie, est à l’origine de l’absence de vision sur le partenariat économique entre la Tunisie et l’Union européenne ?

Je pense que l’instabilité qu’on a eue fait partie de notre transition démocratique, c’est en quelque sorte le prix à payer. Je ne pense pas que ça agit contre nous. Au contraire, chaque fois où il y a une crise politique ou une crise gouvernementale on apprend, on dépasse l’obstacle et on renforce notre capital démocratique. C’est comme ça que je le vois. Il faut faire avec. Ce n’est pas une donnée que l’on contrôle. Le jeu de la démocratie et des partis, des forces pour et contre, est un jeu salutaire, qu’il faut intégrer dans l’équation. C’est vrai que ça peut retarder la prise de décision, mais il n’explique pas tout. Pour vous rappeler, la décision de réformer et d’agrandir le port de Radès date déjà d’avant la révolution. Aucun gouvernement post-révolution n’a pris les mesures nécessaires pour améliorer le port de Radès. On est dans une sorte de fuite en avant, de rafistolage et de petites solutions au lieu de prendre des solutions radicales pour améliorer la situation. Il est vrai que quand on a des gouvernements qui sont sous pression de la société civile, du parlement ou de l’opinion publique, ils font plus attention aux décisions qu’ils prennent et ce sont généralement des solutions coûteuses sur les plans, financier et politique. Mais on a besoin d’un gouvernement qui a une vision courageuse comme ont fait les Marocains. Ils ont fait Tanger 1, Tanger 2 et tout récemment Tanger 3. Ils ont amélioré leurs infrastructures, leur compétitivité, leurs logistiques. Maintenant, ils sont compétitifs et en mesure d’attirer les investisseurs européens, tandis que la Tunisie a mis du retard à faire les transformations nécessaires. Il y a une partie que l’on peut exiger des Européens, mais il existe également une grande partie que l’on doit exiger de nous-mêmes. Beaucoup d’investisseurs affirment que la Tunisie fait fuir les investisseurs.

Par ailleurs, la seule chose qui n’est pas très claire c’est notre vision à nous. On a l’impression que l’Union européenne a une vision explicite de court terme qui consiste en une libéralisation commerciale mais qui n’est pas claire sur le long terme. Quand l’Union européenne a fait le même exercice avec des pays de l’Europe de l’Est et l’Europe Centrale c’était avec l’objectif final de les intégrer dans l’Union européenne. Or, l’intégration de la Tunisie n’est pas une question qui est mise sur la table. Donc quelle est notre vision de long terme, quel statut on veut avoir? Ce sont des questions que nous devons poser. C’est très important parce que cela va nous permettre d’avoir les incitations nécessaires et savoir quelles décisions prendre. S’il s’agit simplement du commerce à court terme, on ne va pas avoir les incitations nécessaires. Si par contre on nous propose les quatre libertés (un statut comme la Norvège ou l’Islande), qui prévoit la liberté des personnes, des biens, des services et du capital, cela peut constituer une motivation suffisante pour que notre gouvernement, la société civile prennent la décision d’aller vers plus d’intégration avec l’Union européenne mais on a besoin d’une vision long termiste audacieuse, ambitieuse, concrète, réaliste pour pouvoir prendre les décisions qu’il faut.

Quelles sont les principales réformes à entreprendre, justement, pour améliorer l’attractivité du pays ?

Il faut réformer toute cette machine d’autorisations. Il faut également résoudre cette situation de rente où les secteurs sont protégés principalement contre les nouveaux investisseurs tunisiens, eux-mêmes. Aujourd’hui, le jeune entrepreneur tunisien qui veut lancer un projet n’y arrive pas parce que le secteur est fermé. Il faut en quelque sorte ouvrir le jeu. A mon sens, il faudrait se débarrasser du code d’investissement, inverser tout le concept sur lequel il repose: on doit opter pour le tout est permis sauf une petite liste, et non pas l’inverse (ce qui est le cas). Le code d’investissement doit être beaucoup plus ouvert, transparent et facile. Il faut également résoudre cette bureaucratie handicapante qui complique considérablement la tâche et qui fait fuir les investisseurs.

Le code d’investissement doit être beaucoup plus ouvert, transparent et facile. Il faut également résoudre cette bureaucratie handicapante qui complique considérablement la tâche et qui fait fuir les investisseurs.

Qu’en est-il des préalables de l’Aleca ?

Si on va se focaliser sur les secteurs du service et de l’agriculture, deux piliers de l’Aleca, on aimerait avoir un engagement beaucoup plus clair de la part de l’Union européenne sur ces deux secteurs-là. Pour l’agriculture, il est indispensable de faire une mise à niveau, parce qu’actuellement on n’a pas vraiment de politique agricole. On a un secteur qui est très marginalisé et qui fait face à d’énormes problèmes. L’Aleca peut être une solution pour aider à mettre en œuvre les réformes du secteur agricole. Rien que pour l’agriculture, il faut qu’on discute entre Tunisiens pour déterminer notre vision pour le secteur. Vers quelle agriculture on veut aller ? Est-ce qu’on est compétitif? Est-ce qu’on doit garder la filière bovine, ou la filière lait ? Comment assurer notre sécurité alimentaire ? Parce que sécurité alimentaire ne veut pas dire autosuffisance ou tout produire en Tunisie, mais elle implique de choisir les secteurs où on a un avantage comparatif et où on peut mettre en place une sécurité alimentaire de façon intelligente en se basant sur des avantages comparatifs. On peut, par exemple, décider de garder la filière des céréales pour cesser, en contrepartie, les incitations gouvernementales pour la production de la viande et du lait et en importer, puisqu’il s’agit de deux filières non compétitives, même si cela peut paraître comme solution controversée. De la même façon, je demande aux Européens de ne plus considérer les producteurs de l’huile d’olive tunisiens comme des concurrents, mais de les considérer plutôt comme des partenaires, parce que la concurrence va venir de l’Argentine, du Chili, de tous ces pays qui ont planté massivement des oliviers. C’est pour cette raison que nous avons voulu créer une indication géographique protégée méditerranéenne.   

Pour le secteur des services, on demande principalement la mobilité des professionnels. On est compétitif sur les services. Le seul obstacle que l’on rencontre, c’est cette demande de visa. Je connais des sociétés qui ont gagné des appels d’offre en Europe et qui n’ont pas pu aller sur place avec leurs équipes pour mettre en œuvre leurs projets en raison des complications liées au déplacement des professionnels.

Quand est-ce qu’on va reprendre les négociations avec l’UE ?

Puisqu’on a commencé à déconfiner et à parler de relance économique, la reprise des négociations va être, probablement, très bientôt. Je pense que la prochaine étape pour la Tunisie serait de nommer un négociateur en chef. Je suppose qu’une fois l’actuelle crise gouvernementale résolue, il faut nommer un chef négociateur et reprendre les discussions. Nous devons également lancer une étude d’impact global de l’Aleca. Il y a une étude d’impact autrichienne qui a montré que si on ouvrait les secteurs de l’agriculture et du service tout de suite et à 100%, on va perdre 2 points de PIB, or ce n’est pas réaliste, parce qu’on ne va ni ouvrir tout de suite, ni totalement.

Il y a également cette idée en faveur de laquelle je plaide: Un partenariat et une vision claire avec la Chine qui permet d’attirer des investissements chinois et avoir une mise en capacité chinoise pouvant contribuer à l’amélioration de notre compétitivité sur le marché européen. En effet, les Chinois essayent d’entrer sur le marché européen, mais ils peuvent le faire à travers la Tunisie.

On a signé la route de la soie en 2018, mais on n’a pas vraiment une vision long termiste sur ce partenariat sino-tunisien ; Qu’est- ce qu’on veut réaliser ? Comment le faire ? Et cette vision peut porter sur le marché européen post-Covid-19. Par exemple pourquoi ne pas attirer des investissements et des entreprises chinoises dans le secteur de la santé pour produire en Tunisie et exporter vers le marché européen. Etant donné que les Européens veulent augmenter leur résilience et ne veulent plus dépendre des importations provenant de la Chine, (très loin), ils veulent ramener une partie de la production dans le voisinage, alors on va ramener un des investisseurs chinois pour investir dans le secteur pharmaceutique. Les infrastructures dans lesquels les Chinois investissent, leur expérience et leur niveau technologique peuvent nous aider à être plus compétitifs. Tout ça doit être discuté avec la Chine. De plus, nous ne sommes pas dans un monde statique, c’est-à-dire ces hésitations tunisiennes et cette perte de temps jouent en notre défaveur. Nos concurrents directs qui sont le Maroc, la Turquie, la Roumanie, la Bulgarie sont en train de prendre des marchés que nous sommes en train de perdre. Les avis qui préconisent qu’on attende à ce qu’on soit prêt avant de signer avec l’Union européenne sont un faux discours. Il faut avancer, se mettre à niveau, il ne faut pas perdre du temps. Si on n’arrive pas à changer la situation en amenant des investisseurs et en remettant en marche la machine économique et les exportations on va vers un défaut de paiement. Pour pouvoir surmonter la crise, il faut pouvoir être plus attractif, attirer des IDE et relancer la machine de la production et de l’exportation.

Ce que je veux dire, c’est que l’Aleca est important. Il faut convaincre les Européens qu’on a une vision qui laisse entrevoir où on veut aller surtout dans un environnement post-Covid 19. On doit être prêt aussi de notre côté à aller plus en avant avec l’Union européenne. Une des solutions, c’est de le faire avec des investissements chinois.

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