Ambassadeur représentant permanent de la Tunisie auprès des Nations unies à New York depuis le 31 mars 2020, Kaïs Kabtani, juriste de formation,  est un pur produit onusien. Fin connaisseur de la diplomatie multilatérale et spécialiste des questions onusiennes pendant plus d’une vingtaine d’années, son come-back à la tête de la représentation permanente  à New York a coïncidé avec l’élection de la Tunisie pour un quatrième mandat au Conseil de sécurité et l’adoption d’une résolution tuniso-française portant sur la lutte contre la pandémie de coronavirus dont l’artisan n’est autre que le Président de la République Kaïs Saïed. La Tunisie aborde ce quatrième mandat « les coudées franches grâce à son appartenance désormais à la Communauté des démocraties », déclare Kaïs Kabtani dans cet entretien accordé au journal La Presse. Retour sur une action à marquer d’une pierre blanche pour la diplomatie tunisienne, sur les divergences sino-américaines qui ont failli la faire avorter et notamment sur le rôle de la Tunisie durant ce mandat.

Le Conseil de sécurité des Nations unies vient d’adopter à l’unanimité la résolution 25/32-2020 soumise par la Tunisie et la France portant sur la lutte contre la pandémie de coronavirus. Dans quelles mesures pourrait-on parler de victoire pour la diplomatie tunisienne ?

Pendant quatre mois, le Conseil de sécurité est resté paralysé et incapable de se prononcer sur la crise mondiale provoquée par le Covid-19. C’était une situation sans précédent qui, si elle avait perduré encore plus, aurait pu disloquer l’ensemble de l’Organisation des Nations unies.
En réussissant à rassembler l’ensemble des Etats membres du Conseil de sécurité autour d’un texte de compromis qui prend en charge la plus grande crise sanitaire à laquelle l’ONU a fait face depuis sa création, la Tunisie a sauvé l’unité du Conseil et la crédibilité des Nations unies.
C’est un exploit compte tenu de la conjoncture internationale caractérisée par un intérêt décroissant pour le multilatéralisme et un rejet par les membres permanents du Conseil d’admettre la pandémie comme une menace pour la paix et la sécurité internationales.
En dépit du fait qu’elle était consciente des divergences de vues des Etats membres à qualifier la crise et de l’échange d’accusations graves entre les membres permanents et la recrudescence des campagnes de presse entre eux, la Tunisie a maintenu sa vision exprimée par le Président de la République appelant à la mise en place d’une réponse internationale collective, harmonieuse et solidaire qui transcende les différends et se concentre sur les efforts de toutes les parties pour faire face à ce péril inédit et à en réduire les effets.
Au-delà des points de frictions apparentes sur la responsabilité de l’OMS ou sur les sanctions internationales, l’enjeu réel de cette résolution est d’ordre géostratégique. En effet, l’imprévisible pandémie pose, à plusieurs niveaux, des questions fondamentales sur les grands équilibres mondiaux. Elle questionne la forme actuelle de la mondialisation, et l’idéologie néolibérale qui l’a jusqu’ici accompagnée. Elle interroge une gouvernance mondiale en panne, dépassée par les égoïsmes nationaux et les tentations de fermeture. Elle appelle à la mobilisation des instruments de résilience des démocraties.

Pouvez-vous nous expliquer comment vous avez pu surmonter les grandes divergences sino-américaines et quelle était votre approche ?

Face au rejet catégorique affiché par les membres permanents à examiner notre projet le 31 mars 2020, la Mission permanente de Tunisie à New York s’est dirigée vers les membres élus (E10) pour les engager individuellement puis collectivement en s’appuyant notamment sur la fibre africaine A3 et sur les affinités historiques du Caucus des non-alignés. Ce travail d’appropriation a porté ses fruits moyennant des ajustements pertinents qui ont donné à notre texte une large assise.
En guise de confiance, le E10 nous a mandaté, à partir du 20 avril, à négocier avec les membres permanents, ce qui constitue en soi une consécration en raison de la composition hétérogène et parfois des positions divergentes des membres élus (Allemagne, Belgique, Afrique du Sud, Indonésie, Vietnam…).
Cette position commune nous a donné un poids politique considérable qui nous a permis d’aborder la deuxième phase avec plus d’assurance. A cette fin, nous avons décidé le 23 avril d’y associer la France qui avait jusque-là un texte négocié au niveau des capitales des cinq permanents. Ce choix nous a permis de poursuivre les négociations dans une logique de partenariat plutôt que de compétition.
Pour l’histoire, le texte français n’était pas à l’époque un texte des P5 mais plutôt un texte français comportant quelques éléments consensuels traduisant un certain équilibre entre les grandes puissances.
Ce tandem franco-tunisien qui a fonctionné dans l’harmonie et la confiance mutuelle a fait preuve d’innovation en revenant à la charge à chaque revers avec de nouvelles formules capables d’absorber les réserves et d’apaiser les tensions. Le but étant de «s’aider, sans céder».
Plusieurs techniques de négociations ont été mises à contribution dans un processus évolutif et discret dont le but était de trouver un équilibre entre ténacité, flexibilité et créativité.
Au-delà des points de frictions sur la responsabilité de l’OMS ou sur les sanctions internationales, l’enjeu réel de cette résolution touche aux grands équilibres mondiaux.  En effet, l’imprévisible pandémie a posé, à plusieurs niveaux, des questions fondamentales sur la forme actuelle de la mondialisation et l’idéologie néolibérale qui l’a jusqu’ici accompagnée. La gouvernance mondiale est en panne, dépassée par les égoïsmes nationaux et les tentations de fermeture. 

Pouvez-vous nous parler de cette résolution, ses objectifs et son impact sur la lutte contre la pandémie et notamment sur la paix dans le monde puisque l’appel du Conseil de sécurité vise à cesser les hostilités ?

En vertu de la résolution 2532 (2020), l’engagement du Conseil de sécurité sera essentiel pour atténuer les conséquences de la pandémie de Covid-19 sur la paix et la sécurité.
Cette résolution fixe des priorités claires : une cessation des hostilités, une pause humanitaire et la solidarité pour faire face à la pandémie de Covid-19. Il n’y a pas d’alternative pour lutter efficacement contre cette pandémie.
La résolution prie en outre le secrétaire général de donner pour instruction aux opérations de maintien de la paix de fournir un appui aux autorités du pays hôte dans les efforts qu’elles déploient pour contenir la pandémie. Le but est notamment de faciliter l’accès humanitaire, y compris aux personnes déplacées et aux camps de réfugiés, et de permettre les évacuations médicales.
L’adoption d’une résolution n’est jamais une fin en soi. Cette résolution doit maintenant être mise en œuvre. La Tunisie restera pleinement mobilisée pour l’assurer.

La présence de la Tunisie au Conseil de sécurité est une occasion pour réitérer notre engagement à poursuivre notre soutien constant et de principe à la juste cause palestinienne et aux droits inaliénables, indivisibles et imprescriptibles du peuple palestinien. Notre objectif est de maintenir la question palestinienne au cœur des priorités du Conseil de sécurité et de créer en permanence un momentum favorable à la cause palestinienne et une dynamique internationale qui permette d’assurer les soutiens nécessaires.

L’adoption de cette résolution est-elle perçue comme un succès historique à même de redorer le blason à la diplomatie tunisienne sur la scène internationale?

Il est d’usage au Conseil de sécurité que les grandes questions d’ordre géostratégique soient l’apanage des membres permanents qui ne laissent presque jamais les membres élus (E10) jouer dans la cour des grands. Cela ne nous a pas dissuadés, ni empêchés de nous imposer grâce à une tactique de négociation très subtile.
La diplomatie tunisienne a retrouvé ses lettres de noblesse en conduisant des négociations laborieuses pendant quatre mois entre les Etats Unis, la Chine et la Russie et en assurant une médiation délicate dont le but était de parvenir à un consensus.
La symbolique est très forte. C’est la première résolution dans l’histoire de notre pays et il n’est pas exclu d’en avoir d’autres d’ici la fin de notre mandat en 2021.
Ce succès a démontré que les diplomates tunisiens, gardiens d’un idéal et d’une conscience et porteurs d’une longue tradition, savent toujours se forger, dans l’adversité, une identité spécifique, en s’inspirant du vieux fonds du patrimoine diplomatique tunisien, légué par une génération, de Bourguiba Junior, Mongi Slim, Béji Caïd Essebsi, Béchir Gueblaoui, Sadok Mokaddem, Mahmoud Mestiri, Zine El Abidine Mestiri, Taieb Sahbani, Néjib Bouziri, Noureddine Mejdoub et autres figures dont la touche ne se dément jamais.
Avec le couronnement de son initiative, le Président Kaïs Saïed a réussi à franchir un nouveau palier en marquant la politique étrangère tunisienne de son empreinte. Il nous appartient désormais de saisir ce nouveau momentum et de donner à la diplomatie tunisienne pleinement la mesure de ses capacités.
La Tunisie va continuer son engagement constant pour la défense de la légalité internationale, le renforcement de la stabilité et la sécurité dans le monde en vue d’asseoir des espaces de paix et de prospérité partagée, dans le respect des paramètres fondamentaux que sont le dialogue et la résolution pacifique des différends, le respect de la souveraineté des États et la préservation de leur intégrité territoriale et de leur identité culturelle.
L’action de la Tunisie lors de son mandat au Conseil de sécurité est une illustration supplémentaire du rôle que s’est assigné notre pays pour faire figurer l’Afrique et le monde arabo-musulman dans la nouvelle géopolitique mondiale et les placer dans les schémas de la gouvernance mondiale.

Pour la quatrième fois de son histoire, la Tunisie siège au Conseil de sécurité en tant que membre non permanent. Le quatrième mandat de la Tunisie post-révolution est-il différent des autres ?

La Tunisie est membre pour la quatrième fois de son histoire du Conseil de sécurité et elle a toujours assumé cette qualité avec efficience par sa contribution à servir les causes arabes et africaines ayant à leur tête la juste cause du peuple palestinien ainsi que toutes les questions ayant un lien avec le renforcement de la sécurité et de la paix internationales en consécration des constantes et des principes de sa politique étrangère.
Cependant, ce quatrième mandat diffère des trois autres sur deux éléments :
1- Une conjoncture internationale encore plus difficile marquée par une grave crise du multilatéralisme.
2- La Tunisie aborde son quatrième mandat les coudées franches grâce à son appartenance désormais à la Communauté des démocraties. Ainsi elle peut clamer haut et fort ses positions sur les causes justes sans avoir peur de se faire tacle sur son bilan de droits de l’Homme.

En réussissant à rassembler l’ensemble des Etats membres du Conseil de sécurité autour d’un texte de compromis qui prend en charge la plus grande crise sanitaire à laquelle l’ONU a fait face depuis sa création, la Tunisie a sauvé l’unité du Conseil et la crédibilité des Nations unies. C’est un exploit compte tenu de la conjoncture internationale caractérisée par un intérêt décroissant pour le multilatéralisme et un rejet par les membres permanents du Conseil d’admettre la pandémie comme menace pour la paix et la sécurité internationales.

Quelles contributions pour notre pays au sein du Conseil de sécurité dans le cadre du soutien à la question palestinienne ?

La présence de la Tunisie au Conseil de sécurité est une occasion pour réitérer notre engagement à poursuivre notre soutien constant et de principe à la juste cause palestinienne et aux droits inaliénables, indivisibles et imprescriptibles du peuple palestinien.
Notre objectif est de maintenir la question palestinienne au cœur des priorités du Conseil de sécurité et de créer en permanence un momentum favorable à la cause palestinienne et une dynamique internationale qui permette d’assurer les soutiens nécessaires. 

Vous étiez en poste à la Mission permanente de la Tunisie auprès des NU à New York de 2001 à 2007. Vous voilà de nouveau à la tête de cette représentation avec en plus la délicate mission de chapeauter le travail de la délégation tunisienne au Conseil de sécurité. En tant qu’expert onusien, le multilatéralisme est-il encore fonctionnel ?

La pandémie a mis à nu des inégalités mondiales graves et structurelles.
Elle a mis en évidence les vulnérabilités du monde et le dysfonctionnement du multilatéralisme, notamment le système de sécurité collective tel que conçu par les pères fondateurs de la Charte des Nations unies après la Seconde Guerre mondiale.
La confiance dans les gouvernements et les organisations internationales s’érode et les populismes, nationalismes et d’autres formes de repli sur soi se multiplient.
Le monde est attaqué dans sa cohérence, aussi bien de fonctionnement que de configuration. Nous vivons une situation « paradoxale » où les défis mondiaux sont de plus en plus connectés, alors que nos réponses sont de plus en plus fragmentées. 

Pourquoi cette remise en question du multilatéralisme et quelle solution la Tunisie préconise-t-elle ?

La pandémie est une opportunité de revoir les schémas d’imbrication d’une « société monde » en phase avec son temps.
Le renouveau du multilatéralisme passe par la réforme des organisations internationales, et en premier lieu des Nations unies, et revigorer les outils à notre disposition.
On doit toujours promouvoir les valeurs de l’ONU, « bannière du multilatéralisme », et réaffirmer la confiance des peuples dans les buts et principes énoncés dans la Charte et l’importance et la pertinence du multilatéralisme et du droit international et de progresser vers la réalisation de l’objectif commun consistant à parvenir à une paix pérenne et durable par la diplomatie.
Nous avons besoin de solutions concrètes et proportionnelles aux défis. Les efforts multilatéraux sont mis à l’épreuve par les conflits non réglés, les changements climatiques et les inégalités croissantes dans le monde.
Nos citoyens attendent des solutions aux problèmes transfrontaliers comme le terrorisme et les migrations non régulières.
Ils réclament un commerce équitable, le développement durable et le respect des droits de l’Homme.
Il ne suffit cependant pas de proclamer les vertus du multilatéralisme : il faut encore prouver sa valeur ajoutée.
Le multilatéralisme, le droit international et la diplomatie sont « les seuls boucliers » d’un pays comme la Tunisie et des autres pays en développement contre les actes d’agression. 

Quels seraient vos prochains projets au Conseil de sécurité ?

Outre les dossiers libyens et palestiniens, nous allons mettre l’accent essentiellement sur trois autres priorités :
1- En tant que président du Comité contre le terrorisme du Conseil de sécurité, nous allons créer une dynamique qui pourrait aboutir à un nouveau projet de résolution tunisien traitant la question des « soft targets ».
2- En tant que président du Groupe de travail sur le maintien de la paix, nous allons nous déployer à fond pour renforcer la participation tunisienne aux opérations de maintien de la paix et retrouver notre rang de « pays contributeur de troupes ».
Dans les prochains jours, nous allons doubler sinon tripler notre participation en Afrique.
3- En tant que membre du «like-minded group », la Tunisie va militer pour que le Conseil de sécurité admette le « changement climatique » comme une menace à la paix et à la sécurité internationales.

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