Safa Attyaoui, artiste visuelle : A la recherche du temps perdu

Pour elle, le processus, la poïétique et le temps de l’œuvre sont plus importants que le résultat. Elle fait du geste créatif un réceptacle de souvenirs, veillant à être toujours connectée avec son enfant intérieur.

«Usures» est le titre de son premier court métrage d’animation mis en ligne récemment sur la plateforme tunisienne de streaming Artify. Un régal pour le cœur et l’esprit qui raconte le confinement et le Covid-19 à voir et à revoir. Elle, c’est Safa Attyaoui, une jeune artiste visuelle à la sensibilité débordante et à l’éloquence picturale. Son univers lyrique, empreint d’une douce mélancolie, raconte essentiellement la vie et est à l’intersection, comme elle le souligne, de son vécu personnel et de son imaginaire.

Née en 1990, Safa Attyaoui a une Licence de recherche en électronique, électrotechnique et automatique (Campus Tunis El Manar) et un master de recherche en automatique, robotique et traitement de l’information (École nationale d’ingénieurs de Carthage). Elle s’est fait une petite expérience dans le milieu artistique en tant que stagiaire, assistante d’artiste et animatrice d’ateliers dans des festivals et autres manifestations et en occupant le poste d’assistante à la galerie d’art Ghaya, Sidi Bousaïd (2019-2020).

Elle a participé à différentes expositions collectives et résidences artistiques telles que la résidence au Centre des arts vivants de Radès, Jiser Reflexions Méditerranée ou encore la résidence à l’atelier d’Issoudun en France, durant lesquelles elle a eu l’occasion d’expérimenter plusieurs médiums en tant qu’outils narratifs racontant des expériences de vie personnelle. Elle a développé, depuis, une recherche artistique qui s’articule autour de la mémoire, la trace et la construction identitaire. Elle a signé sa première exposition personnelle le 12 mars 2020, à la chapelle Sainte-Monique à l’Ihec Carthage, organisée par la boîte lieu d’art contemporain.

Le dessin est au centre de sa pratique et donne lieu à un univers et intime résultant d’un aller-retour entre la réalité dans laquelle elle vit et son monde imaginaire dans lequel elle plonge avec un grand plaisir. Dans son œuvre, elle dit vouloir raconter la vie, «ses aléas, les événements marquants de l’existence, la ‘‘banalité’’ du quotidien, les rencontres fortuites, les choix décisifs, les questionnements qui n’en finissent pas et l’apprentissage…».

Safa fait de la création un terrain de jeu qu’elle explore avec beaucoup de liberté, expérimentant et exploitant tout ce qui s’offre à elle. «Parfois, cela peut être une simple rencontre avec un objet ou une texture ! A titre d’exemple, pour ma résidence artistique avec Jiser, j’ai travaillé avec les tickets de transport que je collectionnais tout au long de mes déplacements tout en abordant le sujet de l’attente, ce projet était pour moi une façon de souligner le ‘‘dysfonctionnement’’ dans notre quotidien, une protestation contre tout ce temps d’attente qu’on nous impose, qu’on nous arrache petit à petit, qu’on nous vole…». Pour sa résidence à l’atelier d’Issoudun au musée Saint-Roch, ce sont les manuels de thèses de médecine de ses parents—qu’elle dit avoir parcourus, feuilletés plusieurs fois et gribouillé dessus quand elle était enfant—qu’elle a exploités en tant que supports de travail alors qu’ils étaient destinés à finir dans un carton. «Cela m’a permis de me reconnecter avec mes souvenirs, de reconquérir un héritage immatériel que j’ai digéré à ma façon…», explique-t-elle.

Pour elle, le processus, la poïétique et le temps de l’œuvre sont plus importants que le résultat. Elle fait du geste créatif un réceptacle de souvenirs, veillant à être toujours connectée avec son enfant intérieur, avec «cette petite fille très curieuse qui regarde ce qui l’entoure avec beaucoup d’attention, d’étonnement et d’intérêt comme pour redécouvrir le monde», note-t-elle.

Même si le dessin demeure son amour, l’idée de pouvoir expérimenter d’autres médiums et de marier le trait au collage, à la broderie, ou de l’intégrer dans une vidéo la rassure et la réjouit, une manière d’explorer, à travers ces rencontres, le dessin différemment, lui conférant une autre présence, un autre souffle et un devenir. «Je trouve cette liberté créative essentielle pour être toujours et encore plus curieux et passionné».   

Elle a comme références le travail de Sophie Calle ou encore de Louise Bourgeois, deux artistes, selon ses dires, aux œuvres remarquables et dont les travaux découlent justement de leur vie intime. «J’admire cette force qu’ont certaines femmes à dévoiler leur sensibilité et raconter l’intimité», souligne-t-elle. L’artiste japonaise Chiharu Shiota et l’Américaine Sheila Hicks l’inspirant énormément, ainsi que les œuvres des réalisateurs David Lynch, Lars Von Trier ou encore d’Alejandro Jodorowsky qui ont réussi, selon ses mots, à raconter leurs films avec une grande sensibilité et construire au fil des années des univers surréels et magiques, entre le rêve et la réalité.

Une artiste à suivre de plus près. Bon vent Safa !

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