Par Mohamed Férid HERELLI*


Les derniers événements dus à la pandémie du Covid-19 ont démontré, une fois de plus, l’importance des structures d’appui et leur apport pour consolider le tissu industriel et apporter des solutions immédiates aux problèmes posés. L’exemple du Cettex en est édifiant, pour valider la conformité des bavettes dans un temps record. Ceci est principalement dû à la réactivité et à l’engagement des ressources humaines du centre. D’ailleurs, c’est une occasion pour leur rendre hommage et d’en exposer certaines réalisations.

Voulant développer le secteur industriel tunisien et améliorer la compétitivité des entreprises, l’Etat s’est lancé, depuis 1969, dans la création de nombreux Centres techniques industriels sectoriels «CTI», à savoir les Cncc (Cuir et chaussures), Cetime (Mécanique, électronique, électricité), Ctmccv (Matériaux de construction, céramique et verre), Cettex (Textile, habillement), Cetiba (Bois et ameublement), Ctaa (Agroalimentaire), CTC (Chimie), Packtec (Emballage, Conditionnement).

Rappelons que les CTI sont régis par les dispositions de la Loi n°94-123 du 28 novembre 1994, et le décret n°95-439 du 13 mars 1995 portant statuts types des Centres techniques. D’ailleurs, le modèle tunisien reste avant-gardiste à ce jour, et a pu être adapté par d’autres pays maghrébins. A ce titre, plusieurs experts tunisiens ont été sélectionnés pour le démarrage et l’accompagnement des infrastructures industrielles dans le cadre de programmes de coopération internationale avec l’Onudi, Aiea, BM, UE, BAD, etc.

Ainsi, en leur qualité de tierce partie, les ministères en charge de l’Industrie, de l’Energie, du Commerce, de la Santé, de l’Agriculture et de l’Environnement ont confié aux CTI la mission du contrôle technique des importations et le contrôle technique de conformité des produits avant leur mise sur le marché tunisien.

Par ailleurs, les CTI contribuent au développement technologique, l’amélioration de la productivité, la maîtrise de la qualité et la promotion de l’innovation au sein des PME.

A ce titre, il y a lieu de rappeler l’expérience réussie avec le ministère de la Santé publique d’où un département spécialisé dans le contrôle de conformité des dispositifs médicaux a été créé au Cetime, et ce, en sa qualité de tierce partie , du fait que la plupart des équipements utilisés par le secteur de la santé sont d’origine électro-mécanique, électronique et sont soumis à des tests de compatibilité électro-magnétique (CEM) et de sécurité électrique.

Un autre projet peut être cité concernant la mise en application de l’accord international ATP relatif au transport des denrées périssables (ATP) et aux engins spéciaux à utiliser pour ces transports,qui a été ratifié par le gouvernement tunisien et demeure non appliqué à ce jour. Le Cetime a engagé plusieurs actions dans ce sens avec le Cemafroid, expert technique et autorité compétente française par délégation de service public pour le transport des denrées périssables, et ce, pour la mise en œuvre de cet accord avec les ministères en charge du transport, de la santé, de l’agriculture, du commerce, etc.

A signaler aussi, le lancement du projet de création au CRT de Sousse,d’une salle blanche, dédiée à la micro et nano-électronique en partenariat avec le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique.

Aussi, sans oublier le projet de création du complexe technologique d’El Agba pour abriter les futurs laboratoires spécialisés de certains centres.

Cependant, l’examen de l’état des lieux actuel des 8 CTI en Tunisie et le benchmarking global «historique» de la dernière décennie révèlent, une discordance totale avec les objectifs tracés ainsi que bon nombre de faiblesses et dysfonctionnements touchant aussi bien le niveau de leur capacité technique d’accomplir leurs missions, que le mode de gestion et de gouvernance.

Un premier point concerne les effectifs des CTI. On peut noter une croissance sensible (15%) de ces effectifs à partir de 2005, et ce, en conséquence de la création des 4 derniers CTI dits de 2°génération (Cetiba, Ctaa, CTC et Packtec) avec une relative stabilisation de ces effectifs à partir de 2012. Les CTI emploient pratiquement autant de personnels administratifs que techniques. Généralement, pour une structure à caractère technologique, voire scientifique, le personnel administratif ne doit pas dépasser 30% de l’effectif global. Aussi, le taux de démission des ingénieurs et cadres techniques se situe près de 10% ces dernières années, en raison des salaires trop bas comparés au secteur privé et en l’absence de motivation et de nouveaux horizons surtout pour les jeunes cadres.

Au niveau du modèle économique, à mentionner que les activités et les ressources financières génériques sont ventilées selon 3 types : type A : Ressources commerciales, type B : Programme d’activité sur demande de la profession, et type C : Programme d’activité sur demande de la tutelle.

En fait, il est temps de revoir le modèle des subventions accordées par l’Etat à partir du Fodec (Fonds de développement de la compétitivité) ou d’autres fonds. Certains centres, ont mis en place un système de comptabilité analytique et signés des contrats à objectifs sous forme de programmes techniques annuels sans pouvoir atteindre les objectifs assignés. Le manque d’implication des PME-PMI en plus des procédures de gestion trop lourdes, en constituent les véritables causes.

Par ailleurs, il est à rappeler que le personnel de certains centres a pu bénéficier pour la première et unique occasion, d’une prime d’intéressement exceptionnelle, calculée sur la base des excédents réalisés par rapport aux prévisions des contrats à objectifs pour les années (2008-2009).

Pour les activités à la demande de la profession (type B), les actions collectives sont relativement faibles comparativement aux besoins réels de chaque secteur. Ceci est dû en grande partie au manque de rapprochement et concertation avec les PME-PMI et l’absence d’une véritable stratégie de développement des secteurs industriels.

Pour le ministère de l’Industrie (type C) : Les activités concernent majoritairement la promotion des programmes publics en faveur des entreprises industrielles. Le niveau moyen (en termes de ressources financières), avoisine les 30% pour 2019.

Pour les entreprises privées (type A), les activités se répartissent en : Travaux de laboratoire (analyses, essais, caractérisations, tests) qui, bien qu’ils représentent un grand besoin, ne représentent que près de 5% en 2018 des revenus pour l’ensemble des CTI; l’assistance technique, l’audit et le conseil sont très axés sur la consolidation des programmes nationaux de soutien aux entreprises (notamment PNM, PNQ, Pcam, etc.) ; les études, la veille technologique et la recherche-développement restent quant à eux, très faibles malgré les efforts de rapprochement avec l’Université et les structures en charge de la formation professionnelle. Ces activités ont connu une véritable baisse depuis 2011 pour la majorité des Centres, en raison du manque de coordination avec le secteur privé. Seule l’activité certification des compétences dans les techniques du CND, initiée par le Cotend «Commission nationale pour les contrôles non destructifs», créée par le décret N°86-482 du 16 Avril 1986 , gérée par le Cetime a été maintenue et connaît une véritable croissance du fait qu’elle est spécifique et en conformité avec les exigences des normes internationales (ISO 9712 et ISO 17024). Cette activité, régie par des textes réglementaires, concerne tous les secteurs, pour garantir la sécurité des installations industrielles et la protection de l’environnement. D’ailleurs, l’expérience tunisienne lui a valu d’être sélectionnée par l’Aiea (Agence internationale de l’énergie atomique-Vienne) comme centre régional pour la certification du personnel pour les pays africains francophones. Cette entité officiellement créée en Tunisie a été pionnière pour introduire le nouveau concept de certification des personnes par une tierce partie non impliquée dans les programmes d’enseignement et de formation.

Le rapprochement avec l’Université constitue, aujourd’hui, une véritable opportunité pour les CTI et un vecteur de réussite pour mieux affronter les nouveaux défis de l’innovation, l’industrie 4.0, la digitalisation, etc.

La Tunisie, dispose de véritables moyens qui demeurent à ce jour éparpillés et peu exploités. Avec le démarrage des activités des CRT (Centre de ressources technologiques), qui constituent une véritable plateforme de liaison entre les opérateurs économiques et l’Université, les propositions suivantes, peuvent être considérées pour offrir des«clés de succès», et consolider les orientations futuristes :

• de par l’ampleur des états financiers et les ambitions des projets en cours, des conventions cadre de partenariat, sous forme de contrats objectifs peuvent constituer des opportunités pour donner un nouvel élan au tissu industriel,

• doter les nouvelles structures en personnels expérimentés portés sur l’innovation en évitant de dupliquer le fonctionnement actuel des centres et de réactualiser les besoins avec une bonne adaptation, aussi bien au niveau des équipements de dernière génération, qu’à celui du développement des compétences et leur valorisation par des formules de recrutement et motivations flexibles ,basés sur l’obligation de résultats.

Au stade actuel, il y a lieu de prendre en considération les expériences des modèles allemand «Fraunhofer» ou français «Instituts Carnot», et d’adopter les meilleures performances pour assurer un véritable transfert technologique entre les structures R&D et le secteur industriel.

Par conséquent, étant donné l’importance des défis imposés à l’industrie tunisienne et le rôle assigné aux structures d’appui, il est plus que jamais nécessaire de revoir le mode de fonctionnement des CTI, leur mode de gouvernance, afin de multiplier les efforts pour plus d’implication des PME-PMI.

Le développement des performances et l’amélioration de l’efficience des CTI les rendront à même d’assumer convenablement leur rôle de soutien vis-à-vis du secteur industriel et d’en améliorer ainsi la compétitivité. Ceci devrait permettre aux décideurs de disposer d’une vision réaliste concernant le devenir des CTI, avec une stratégie de réforme à moyen et à long terme à travers, un plan d’action permettant d’atteindre les objectifs stratégiques pour parvenir dans les trois prochaines années à l’équilibre financier des CTI et d’alléger, ainsi, les charges budgétaires de l’Etat. Faute de quoi, il faut revoir la répartition sectorielle des CTI en intégrant certaines activités avec d’autres et en harmoniser les moyens d’intervention pour donner une nouvelle image à ce fleuron de l’industrie tunisienne.

M.F.H.

*Ex-directeur du Cetime Tunisie

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