Artiste visuelle conceptuelle contemporaine, Fatma Charfi, de par ses installations et ses performances de la première heure en Tunisie, sans prétention, nous pourrons dire qu’elle est une plasticienne phare. Cette artiste exceptionnelle, par son talent, a rejoint l’absolu, il y a exactement un an. Paix à son âme.

Après une Maîtrise en arts plastiques à l’Institut supérieur des Beaux-Arts de Tunis (ancien Itaaut) dans la spécialité audio-visuelle avec un stage en dessin animé en Pologne, elle a d’abord vécu quelques années à Paris afin de préparer et soutenir sa thèse de doctorat en Esthétique et Sciences de l’art, avant de rejoindre en 1986 la Suisse où elle a vécu avec son mari tunisien. Ensuite, en 1990, elle a effectué un stage en art du textile à l’Ecole des beaux-arts de Genève.

Née le 29 janvier 1955 à Sfax, feue Fatma Charfi a vécu trois décennies à Berne sans jamais couper les ponts avec son pays natal. Une plasticienne qui se réclame autant de l’Afrique que de la Suisse. Elle a exposé à l’international et a obtenu le grand prix de Léopold Sédar Senghor de la Biennale de l’art contemporain africain de Dakar en 2000.

Fatma Charfi se rendait régulièrement en Tunisie où, d’ailleurs, quatre expositions individuelles ont été montées. La cinquième exposition au pays natal, mais posthume celle-là, lui a été consacrée en hommage par l’ambassade de Suisse en Tunisie, du 23 novembre 2018 au 28 mars 2019. Intitulée « Être-avec », cette dernière exposition fut accompagnée par l’édition d’un beau catalogue comprenant des textes de la curatrice et critique d’art Rachida Triki.

Un parcours des plus riches, jalonné d’expositions dans de prestigieux lieux tel le Musée de Baltimore aux Etats-Unis d’Amérique avec peinture, dessin, photographie, installation, performance, vidéo et poésie. Son ultime pratique plastique a porté sur l’utilisation du papier froissé et modelé pour créer des personnages fictifs. La plasticienne les a nommés abrouk, singulier d’abérics. Selon son dire, cette appellation signifie celui qui tombe, mais finit par se relever. N’est-ce pas là en quelque sorte son autoportrait craché, en relation étroite avec les péripéties qui ont jalonné sa trajectoire dans un contexte géopolitique tumultueux.

Etant éloignée de sa terre et des siens, en 1990, devant des images terribles de guerre dans un pays arabe qui lui parvenaient du poste de télévision de son salon, l’artiste, inquiète et au sommet de l’angoisse, s’est retrouvée en train de découper, rouler et presser le papier de soie pour engendrer son abrouk. Du coup, les ondes négatives se canalisaient dans ce qu’elle triturait entre ses mains en s’aidant de sa salive. C’était à l’époque du déclenchement de la première guerre menée par Bush père, contre l’Irak. Geste nerveux de l’artiste provenant intentionnellement d’un affect blessé, mais geste apaisant comme on peut l’imaginer. Cet acte fut salvateur parce que libérateur et par conséquent cathartique pour nous spectateurs. Dans l’immense ancien espace de la galerie municipale Yahia, à l’enseigne de l’avenue Mohamed V à Tunis, l’artiste a fait déverser une tonne de poudre de marbre blanc. Les petits êtres de papier noir étaient éparpillés et répandus au-dessus des monts et vallées du monticule de poudre immaculée. Devant cette monumentale installation «Golfe» 1993, l’émotion était grande et fortes les vibrations parvenues ! Les abérics exposés, sous forme d’êtres tombant, nageant, volant et dansant donnent l’impression de corps munis de nageoires ou d’ailes. Si délicats, ligotés au sol ou flottant dans l’air qui les anime et les fait se mouvoir. À l’image de notre condition-nous les humains-ce peuple métaphorique d’abérics est montré en état de ballottement entre élan et néant, désir et abattement, espérance et désespoir.

Nous pourrons témoigner du lien fort de la mer avec la pratique artistique de Fatma Charfi faite d’étendue, de profondeur et d’ouverture sur le monde, sur l’autre. La paix, la richesse de l’histoire, l’altérité, l’acceptation de la différence d’autrui sont les notions clés de la pratique artistique de l’artiste. À l’image de la Méditerranée, la modération, la situation du milieu et le lien avec autrui comme dans «Enfants de MAA-UND» 2009. La circularité unificatrice du Bassin méditerranéen appelle à la paix, au lien et à l’amour de l’autre. Ce sont là les valeurs sur lesquelles l’artiste Fatma Charfi fonde ses choix esthétiques. Pour tout résumer, son art est nourri d’humanité.

 

Malgré le risque encouru de tomber dans le slogan et dans le stéréotype, abrouk, ce signe, a construit un sens. Né de l’épiderme du papier, il est ce suppléant d’être en prise avec la vie dans son ambivalence d’être à la fois libre et prisonnier. Grâce à la magie de l’art, il est devenu ce supplément d’être, ce nous-mêmes, cette métaphore si singulière de notre lumineuse et éphémère existence.

«La vie est courte, l’art est long » écrit Hippocrate, dans « Aphorisme I ». Cette citation s’applique bien à Fatma Charfi partie prématurément à l’âge de 63 ans, mais dont l’art demeure et se prolongera tant que nous l’évoquons, nous l’exposons et que nous en exploitons à bon escient les richesses. L’histoire de l’art se souviendra entre autres, fort certainement de ces fameux abérics, lesquels par leur vérité, par leur authenticité, nous offrent autant qu’à leur auteur un supplément de vie.

Voir le site web de l’artiste : www.fatmacharfi.com

 

Amel Bouslama

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