«J’ai essayé de résister et de tenir bon pour poursuivre le rêve, mais aujourd’hui je suis au bout du rouleau, j’ai épuisé toutes mes ressources et je ne peux plus continuer », déclare l’artiste Mohamed Ali Ben Jemaa. Depuis 2017, plus de subvention pour la gestion de l’espace, condamnant «El Makhzen» à une fermeture imminente.

On ne cesse de nous rebattre les oreilles avec des slogans sur la culture de proximité, sur l’importance de la culture à portée de main, à faire l’éloge d’expériences au cœur des quartiers populaires et de ces artistes qui, avec générosité, offrent du rêve et de l’espoir. Mais à quel point cette vision trouve-t-elle écho dans la réalité. Il y a à peine quelques semaines que Houmetna Fannéna, festival organisé par l’espace Massart du côté du quartier Sidi Adessalem, fut annulé suite au retard du versement de sa subvention.  Il y a quelques jours également, l’artiste Mohamed Ali Ben Jemaa a annoncé sur les réseaux sociaux la fermeture de « El Makhzen » à cause de non attribution de la subvention de gestion pour la 3e année consécutive… Un espace de plus qui ferme ses portes par manque de soutien et surtout de croyance en la valeur inestimable de l’action culturelle.  Depuis 2006, le comédien Mohamed Ali Ben Jemaa s’est lancé dans une belle aventure. Conscient de son rôle d’agitateur culturel, il a créé « El Makhzen » au cœur du quartier historique de Bab Souika. Cet ancien dépôt situé à proximité d’une école, à quelques pas du légendaire Café Taht Essour, est devenu très vite un lieu de culture de proximité. Certes, l’espace n’est pas destiné aux grands spectacles, mais il réussissait à attirer la population avoisinante autour d’ateliers, d’évènements, de rencontres, de clubs et d’autres actions associatives et culturelles. Dali Ben Jemaa s’est éloigné de sa carrière de comédien, pour se consacrer à ce projet. Il tenait à cette culture de proximité, à ce lien qui s’est construit au fil des jours et des années, une graine qu’il plante et qu’il fait pousser pour créer une jeunesse sensible à l’art et à la culture, donner de l’espoir et du bonheur.

Aucune raison de se mesurer aux autres espaces, car son objectif est différent.  C’est de donner au quartier un souffle et une dynamique qui lui sont propres, préserver un lieu de mémoire et être un générateur d’épanouissement et tout ce qu’il offre est à titre gracieux, bien au contraire, les enfants sortent de chez lui, après une projection de film ou un spectacle de conte les poches pleines de bonbons et autres friandises. Pour lui, rien ne vaut un sourire  juvénile! 

Une petite idée, d’abord, sur ce qu’offre cet espace qui s’adresse à tous les âges : un espace d’exposition, une bibliothèque régulièrement alimentée, et qui abrite un espace de lecture ouvert au public. Un narrateur est souvent présent pour les curieux en culottes courtes, afin de leur faire la lecture. Une salle conçue pour les conférences de presse, signatures de livres et réunions d’associations. Une salle de spectacle de 50 places pour des projections hebdomadaires de films pour enfants, des projections lors d’événements ou cours de formation, avec une scène utile pour les spectacles musicaux. A côté du club photo, «El Makhzen» a aussi lancé une belle expérience, organisant des master class hebdomadaires avec des artistes qui viennent partager leurs expériences et répondre aux interrogations du public. Des projets sont également sortis de ce lieu.

«El Makhzen» a bénéficié jusqu’à 2017 d’une subvention de gestion qui a permis la restauration du lieu, sa décoration, sa logistique et son équipement, et même son extension pour qu’il soit ce qu’il est devenu au fil des années, un espace ouvert gratuit et accueillant. Mais du jour au lendemain, la commission d’octroi des subventions de gestion des espaces culturels, a jugé « intéressant » d’exclure «El Makhzen» de la liste des espaces à soutenir. Une décision qui arrive sans crier gare, sans explication, sans argument, interrompant une énergie constructive en plein essor.  «J’ai résisté pendant trois années, en puisant dans les fonds propres, avec une aide par-ci, une autre par-là, je suis un vendeur d’espoir, et je n’ai pas le droit de rompre le lien de ce lieu avec ses habitués, ou de mettre la clé sous le paillasson sans tenter des solutions, mais aujourd’hui je suis au bout du rouleau, j’ai épuisé toutes mes ressources et je ne peux plus continuer», nous avoue Mohamed Ali Ben Jemaa avec amertume.

«Sans prétention aucune, El Makhzen a changé le visage du quartier, les enfants de l’école d’en face se sentent chez eux ici, nos actions rayonnent sur tout le voisinage, nous sommes bien implantés dans le tissu urbain, nous en faisons partie…c’est malheureux de s’arrêter en si bon chemin pour une subvention qui ne dépasse pas les 20 mille dinars par an qu’on nous refuse sans explication aucune», nous explique-il. Je n’ai jamais rien demandé au ministère de la Culture, aucune aide ou subvention pour la programmation, je n’ai jamais déposé de dossier pour le fonds d’encouragement à la création littéraire et artistique et pourtant nous en avons le droit, je n’ai demandé que le strict minimum pour que l’espace reste ouvert et viable, pour le reste je m’en charge » dit-il avec détermination.

«El Makhzen», Mohamed Ali Ben Jemaa l’a fait par conviction, il l’a ouvert, avec une belle motivation de contribuer à la construction d’une culture citoyenne, il y a accueilli des associations, des ateliers, des rencontres, des spectacles, il a offert ces lieux aux enfants du quartier pour que ça devienne un lieu référence et un rendez-vous d’espoir, d’épanouissement et de découverte, mais sa déception est aujourd’hui grande. «Au bout de ces 15 années, je me sens trahi, je m’attendais à un mot de remerciement, une reconnaissance quelconque pour nous encourager à continuer et pour que nous puissions le faire de la même manière volontaire et gratuite, mais je me rends compte que ce qu’on nous sert comme idée sur la proximité, la culture et la citoyenneté ne sont que des slogans vides de sens ».

Actuellement «El Makhzen» a fermé ses portes, les enfants du quartier n’auront plus droit à leur espace qui les a vu grandir, Mohamed Ali Ben Jemaa nous assure qu’il frapperait à toutes les portes pour que le rêve se poursuive, mais pour le moment, la clé est sous le paillasson.

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