Enseignante, chercheuse en droit privé, comédienne, plasticienne, voyageuse et poète récemment, Myriam Soufy a publié un recueil de poèmes, coloré, qui chante la vie et ses aléas singuliers, propre à l’artiste. A travers les pages de «Re-belle», publié chez Arabesques Editions, elle se livre, procède à des questionnements perpétuels sur l’existence et parvient à faire vibrer son lectorat, dans une époque non moins difficile. Rencontre.

Dans l’une de vos interventions sur les réseaux sociaux pour parler de votre recueil, vous aviez dit ne pas vouloir vous présenter. Qui est l’artiste en vous ? Votre perception de la vie ? On aimerait bien que vous vous présentiez autrement.

(Rires). Mes centres d’intérêt, si je devais en parler, je dirais l’homme et la nature. Et tout ce que je fais à côté, que ce soit le théâtre, le collage, la photo est un questionnement : je me questionne tout le temps, en voulant apprendre tous les aspects de l’univers. «L’homme est là, pourquoi ? Comment il fonctionne ? Quelles sont les émotions ? Le rapport à la nature ? Comment il est arrivé là ? Sa genèse». Je suis dans le doute et le questionnement perpétuel. On me trouve polyvalente et tout ce que je brode autour de ça, tout ce que j’accomplis, va surtout dans le même sens, celui de questionner l’existence. Dans le même ordre d’idée, j’ai cette volonté d’assembler ce qui est différent : dans le collage par exemple, j’adore rassembler ce qui, a priori, n’a pas à être là et je pense que ça émane de mes voyages, des différences, de la diversité, etc. Rassembler ce qui semble à première vue impossible à assembler, dissemblable ou impossible à superposer. Je ne suis pas dans une logique académique, même si je suis universitaire. On peut assembler les choses quand elles sont belles, différentes et qu’on les accepte.

«Re-belle», le titre de votre recueil, est une contraction de deux syllabes qui n’expriment pas forcément que la rébellion…

Oui, à première vue, on dirait forcément que je fais référence à la rébellion sur la société, les diktats… Il y a un peu de cela, mais c’est surtout une rébellion sur moi-même, sur ce que j’ai pu être, et sur ce que j’ai laissé de côté pour suivre un chemin ordinaire. «Re-belle», parce qu’à travers l’art, j’ai pu me recentrer sur moi, de questionner mes envies, d’essayer d’être ce que je voulais être et le recueil, quand je l’ai fini, c’était déjà un pas vers cela et ça m’a fait sentir plus belle émotionnellement, moralement… c’est une renaissance. J’étais en train de me retrouver, pas de me chercher. J’ai toujours vécu dans un milieu artistique : musique, piano, lecture… et tout cela, j’ai commencé à le laisser tomber à une certaine période pour me plier à ce que je devais accomplir dans la vie : faire des études, travailler… «Re-belle», c’est plus une façon de se retrouver et non pas forcément une quête de soi à la recherche de moi-même.

Pouvez-vous revenir sur la genèse de votre livre ?

J’écris depuis toute petite. C’étaient des contes, de petites histoires, des journaux intimes, de petits textes, jusqu’à la poésie. Je n’avais pas commencé à l’écrire depuis mes 17 ou 18 ans, mais il y a des passages et des textes rédigés à cet âge-là et que j’ai redécouverts. Pendant une longue période, à la faculté des Sciences juridiques, j’avais cessé d’écrire pourtant faute de temps. J’ai changé de ville, et ça m’avait beaucoup aidée, j’ai retrouvé petit à petit le lien avec la nature, la mer et je me suis ressourcée. Ça m’a permis de voir plus clair, de m’éclaircir les idées, de m’inspirer à Dar Sebastian à Hammamet. J’ai vécu avant des évènements familiaux traumatisants qui ont fait que j’avais besoin de m’exprimer et d’extérioriser des choses qu’il ne fallait pas garder. J’écrivais spontanément, il s’agit de jets, je m’arrête à n’importe quel moment. Ce sont des paroles libres ou de la poésie libre, tirées des voyages souvent. Des mots qui surgissent, des échos, des pensées… une manière pour moi de vivre.

Votre recueil est découpé en quatre parties. Comment avez-vous procédé pour la répartition des textes ?

Ça a été fait d’une manière instinctive. Avec du recul, je ne l’aurais pas fait finalement… mais comme c’étaient des textes libres, le tout me semblait souvent difficile à appréhender. Je me suis dit qu’en les éclatant, le lecteur pourra se situer. Il y a des textes très libres, il fallait les rassembler, faire un fil conducteur, qu’on puisse me suivre dans mes envolées lyriques. (rires)

Quel est votre rapport à la lecture et aux livres ?

Je lisais beaucoup quand j’étais jeune. J’étais entourée de livres et je le suis jusqu’à maintenant. Il y avait une bibliothèque. J’étais curieuse d’y découvrir tout et mes parents m’encourageaient énormément à lire. Je n’ai jamais été censurée par rapport à la lecture. Tout est bon à lire pour eux. Je me demandais comment se fait-il que mon père ne se gênait pas que je lise tout et qu’il ne s’arrêtait pas sur le contenu ? Tant que c’était bien écrit, tout était bon à lire. J’ai tout lu tôt de Marguerite Duras et ça m’arrivait même de relire des bouquins qui m’avaient marquée. A un certain moment, mon père m’avait demandé de ralentir : acheter souvent des livres neufs pouvait à la longue paraître coûteux (rires), et il m’a inscrite à la bibliothèque Ibn-Rachiq et là-bas je me suis donné à cœur joie notamment, en fouillant chez les bouquinistes de la rue d’Angleterre. Voilà ! Ma première fenêtre ouverte sur le monde, c’était la lecture, je voyageais d’abord à travers les livres avant de le faire pour de vrai. Sortir du livre, pour voyager.

Lors d’un Webinaire, on vous a demandé de vous présenter et c’est un poème «Nord-Sud» que vous avez lu en guise de réponse. Ce texte-là, est-ce qu’il avait une résonance ou une portée particulière pour vous ?

Absolument ! Ma mère a vécu en France avant d’arriver ici. Je suis franco-tunisienne avec des origines turques et algériennes. Quand on me demande de dire «qui je suis», je ne peux répondre directement. Les gens qui vivent entre deux, voire trois cultures sont souvent là à justifier leur appartenance à n’importe quelle culture ou pays et c’est pour ça que ce texte-là a été rédigé en guise de réponse pour dire que je viens de deux cultures, que je peux être des deux côtés à la fois. Je suis là avec tout ce que je représente: mes contradictions, mes deux cultures, mon vécu. J’ai vu le débat provoqué sur la binationalité au Parlement, alors que la question n’a pas lieu d’être ou de se poser. Si j’ai tout le temps vécu ici et que ça continue, c’est que c’est forcément mon pays, ma patrie. La question ne se pose même pas. Pourquoi j’écris ou je parle en français ? Ça vient comme ça, j’ai baigné dans ça depuis toute petite. C’est un texte qui dit que je suis citoyenne du monde, issue de deux cultures et qu’on n’a pas à être enfermé dans une case précise de religion, de langue… Je suis dans l’universalité, humaine, née ici. La Tunisie, c’est donc mon plus grand amour, mais je ne suis que d’ici. Je ne suis pas que femme, je ne suis pas que croyante ou pas croyante, etc.

Avez-vous des textes qui vous parlent bien plus que «Nord-Sud» ?

«Re-belle», 4e couverture. Le texte «Marcher» aussi. Page 146 aussi, un poème intitulé «On t’a à l’œil». C’est généralement ce qu’on dit à une femme qui rêve d’être artiste. Chaque texte résonne d’une manière précise à des degrés différents. Ces textes ne représentent pas qui je suis, mais ce que je voudrais être. On pense toujours que les artistes décrivent ce qu’ils ont à l’intérieur : alors qu’à travers ce qu’ils accomplissent, c’est davantage une projection d’où est-ce qu’on voudrait aller…

Une autre publication est-elle prévue ?

Pas vraiment ! Mais je réfléchis à un 2e recueil de poèmes et de textes. J’ai écrit plein de petites histoires, des réflexions. Mais avec le Corona, ça m’a chamboulée. Je pense, donc, que je vais les rassembler, sinon, je vais me mettre bientôt à l’écriture théâtrale et il faudrait que je termine ma formation en art thérapie. Je veux exposer aussi. J’ai plein de projets et je dois procéder par étapes. Des fois, je perds les bouts, entre-temps, (rires), et je m’arrête avant de rebondir. Je n’arrive pas à avancer sans l’un de ces aspects. Je ne suis pas montée sur scène depuis le Corona : je le ressens presque comme une souffrance, mais je pense que j’ai atteint une certaine maturité qui me dit qu’il faut faire les choses petit à petit. J’ai eu un déclic quand j’ai perdu ma cousine dans l’attentat terroriste d’Istanbul et, depuis, je vis avec ce sentiment d’avoir une revanche sur toute la vie : Le fait de vivre pour elle et pour moi simultanément. J’ai réalisé à quel point la vie était sacrée, le temps aussi. Et, donc, pendant deux ou trois ans, je vis avec frénésie, mais plus maintenant… je pense, qu’actuellement, il faut davantage se poser et avancer plus lentement. «Tanfissa», mon spectacle scénique, créé avec Marouane Errouin reprendra en septembre. Je compte me focaliser sur cela à la rentrée.

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