A l’occasion de la Journée nationale de la femme, célébrée le 13 août chaque année, nous avons rencontré Mme Olfa Zeribi Ben Slimane, une femme leader dans le domaine du management de la recherche et innovation. Professeure des universités et directrice de l’Ecole doctorale à l’Institut des hautes études commerciales de  Carthage (Ihec), Mme Zeribi dirige le programme européen de financement de la recherche et de l’innovation horizon 2020, auquel la Tunisie est associée depuis 2016. Dans cette interview, elle nous parle de la représentativité féminine dans le domaine de la recherche scientifique, de la diplomatie scientifique et de la coopération internationale dans le domaine de la recherche.

Vous avez réussi à vous frayer un chemin vers le succès  dans un domaine très particulier, à savoir le management des programmes de Recherche et Innovation. 

En tant que femme leader dans ce domaine, votre parcours était-il semé d’embûches ?

Tout d’abord, j’aimerais dire que je suis loin d’être la seule dans ce type de programme. Il se trouve qu’effectivement en Tunisie, c’est la première fois que nous avons un statut d’une telle envergure. Nous sommes le premier pays à être associé à un programme européen pour la recherche et l’innovation et j’étais appelée à occuper le poste de directrice générale. Je n’utilise peut-être pas le vocable d’embûches mais celui de complexités. C’était effectivement d’une immense complexité de pouvoir intégrer cette mission. La mission qui m’avait été confiée à l’époque par le ministre était très délicate parce que nous n’étions pas préparés, à ce moment-là, pour l’implémentation d’un programme d’une telle envergure. Réfléchir à l’échelle nationale mais aussi pouvoir mettre des consortiums à l’échelle internationale, faire connaître l’excellence scientifique tunisienne, faire émerger nos talents était extrêmement ambitieux. Nous avons porté cette ambition, ce projet avec toute une équipe dont les membres  étaient triés sur le volet.

Dans le cadre du programme Horizon 2020, vous avez mené des activités de diplomatie scientifique. Il s’agit d’un concept très peu connu. En quoi consiste-t-il ?

Dans le cadre du programme Horizon 2020, j’ai souhaité lancer ce concept  qui est assez récent (depuis 2017, la commission européenne a lancé une vaste campagne sur ce concept). Mais, pour la Tunisie, c’était vraiment un défi parce que nous avons travaillé conjointement avec plusieurs intervenants qui, généralement, ne communiquent pas entre eux dans leurs échanges habituels, en l’occurrence le ministère des Affaires étrangères, les différentes ambassades et en même temps avec des chercheurs de très haut niveau, des conseillers scientifiques du programme pour discuter à l’échelle internationale, notamment au niveau de la commission européenne, des stratégies, des défis qui convergent, des priorités communes comme le changement climatique, la cybersécurité, l’environnement, l’économie circulaire, l’énergie renouvelable, les questions spatiales, les mouvements migratoires des populations, etc. L’objectif est de mettre la science au service de la société. C’était pour nous au coeur même de ce que nous avons appelé la diplomatie scientifique dans notre programme et quelque part nous y avons réussi parce que nous avons pu mettre en place des canaux de communication avec différentes parties prenantes pour pouvoir montrer et positionner la Tunisie à l’échelle internationale. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui la Tunisie est vue autrement comme étant un pays qui a un potentiel, un réservoir et un capital scientifiques de très haut niveau avec lesquels nous pouvons fixer des stratégies et élaborer des processus avancés. La Tunisie est un pays d’innovation, de science, portée par des communautés qui ont révélé un véritable savoir-faire et un potentiel scientifique de très haut niveau. Notre rôle était de valoriser tout cela et de faire émerger tout ce potentiel pour que la Tunisie puisse être vue comme étant un pays scientifique de très haut niveau.   

Quels sont les résultats réalisés dans le cadre du programme Horizon 2020 et est-ce qu’on a pu atteindre les objectifs escomptés ?

Nous avons quelque part réussi quelque chose d’important et ce sont les résultats qui sont factuels. Nous sommes passés de 7 projets en 2016 à 61 projets sur des thématiques pour lesquels la Tunisie est extrêmement bien positionnée comme l’environnement, l’énergie, le changement climatique, les questions liées au stress hydrique ou à la mer Méditerranée, au plastique ou encore des questions d’enjeux de société à l’échelle internationale et à l’échelle de la coopération entre l’Union européenne et la Tunisie. En termes de levée de fonds compétitifs, on est passé de moins d’un million d’euros à près de 11 millions d’euros. Ce qui est pour nous un grand succès, ne serait-ce que financier. Mais il ne faut pas voir l’aspect financier, ce qu’il faut voir, ce sont les retombées de cet investissement qui  sont aussi immatérielles. C’est-à-dire une plus grande capacité des chercheurs à pouvoir se mobiliser à l’international. Il s’agit également de retombées  sur l’environnement de l’innovation en Tunisie, la capacité de nos diplômés du supérieur à intégrer ces consortiums et réseaux et développer leurs propres recherches. Il y a aussi le secteur privé qui pourrait en bénéficier. J’aimerais citer, à cet effet, deux beaux succès. Un premier en Open Innovation. En effet, nous sommes dans l’un des plus grands consortiums de constructeurs automobiles regroupant 36 pays. Le brevet de la voiture connectée va se faire ici en Tunisie et il faut voir comment les équipes tunisiennes développent des prototypes et des brevets en des capacités d’innovation qui vont permettre de faire rayonner et de rendre la Tunisie visible à l’échelle internationale. Il y a un autre projet dont nous sommes très fiers qui est en sciences humaines et sociales. Il s’agit de la première maison des sciences de l’Homme en Tunisie. Ce projet a vu le jour grâce à feu le professeur Barkaoui. C’est une approche pluridisciplinaire de la prise en charge des problèmes de société.  

Ce sont des projets qui rompent avec le modèle classique de la recherche scientifique.        

Effectivement. En quoi ces projets sont différents? En effet, ce sont des fonds compétitifs. Les meilleurs chercheurs se mettent en réseau à l’échelle internationale et intègrent ces consortiums. A partir de là, ils peuvent lever des fonds. Et comme il s’agit de fonds compétitifs,il y a un énorme travail d’ingénierie, de rédaction, etc. à faire  pour trouver les bons appels. On est dans une logique de partenariat avec nos vis-à-vis internationaux dans la recherche. Ce n’est pas de la sous-traitance ou de la délocalisation de la recherche, c’est de la co-construction dans des programmes et des thématiques sur lesquels l’excellence tunisienne est vraiment mise en avant et valorisée.       

Le programme Horizon 2020 prendra fin cette année. Y aura-t-il d’autres projets pour la recherche scientifique dans le futur ?

Il est très important d’assurer la pérennité de cette performance et de cet investissement. Il est aussi important de pouvoir aller plus loin et de développer davantage cet effort de coopération avec l’Europe. On voit notre futur à travers  nos perspectives d’adhésion à Horizon Europe. Horizon 2020 prendra fin le 31 décembre 2020 et à partir de janvier, nous allons nous pencher sur le programme Horizon Europe. Il est très difficile d’y accéder parce que c’est un autre programme très compétitif. Mais la différence c’est qu’entre-temps, nous avons un positionnement très intéressant dans le cadre de la coopération Union européenne-Afrique, car nous sommes un pays qui dispose déjà de l’ingénierie de ces programmes. Nous sommes, également, extrêmement bien positionnés sur un certain nombre de thématiques, puisque nous y disposons d’une excellence scientifique. Notre potentiel révélé à travers le programme Horizon 2020, fera que nous pourrons être des partenaires privilégiés de l’Europe dans ce futur programme. Il y a un énorme travail qui a été fait. Nous avons une première réunion très importante d’évaluation du bilan de notre réseau en interne pour discuter de nos capacités réelles et de notre intention stratégique. En tout cas je suis  optimiste. 

En Tunisie, 55% des chercheurs sont des femmes. Par  quoi expliquez-vous la forte présence de la femme dans le domaine de la recherche scientifique ?

Effectivement, le dernier rapport de l’Unesco a fait ressortir ce taux. Il faut en être fier et reconnaître les succès. Le seul déficit — si je puis dire — que nous constatons encore est que les femmes bien qu’elles soient extrêmement brillantes et arrivent à porter des projets de très haut niveau en recherche et innovation, n’occupent pas autant de postes que cela, en tant que directrices de programmes ou de laboratoires de recherche. Il y a encore un déficit au niveau des postes occupés par les femmes dans la haute fonction publique et je pense qu’il y a un grand effort à fournir par rapport à l’approche genre sur ces questions-là. Mais pour vous  répondre, je reviendrais à un point, en premier lieu historique. L’investissement dans l’éducation qui a été fait dans notre pays est énorme. Avoir donné la possibilité aux femmes comme aux hommes d’accéder de façon équitable à l’éducation, a permis de faire naître des trajectoires de haut niveau, des talents féminins (qui ont remporté des prix de l’innovation en nombre important). Parce que ce n’est pas seulement de la discrimination positive ce sont aussi des personnes qui  sont extrêmement compétentes et qui ont des projets de très haute qualité. D’ailleurs, la Tunisie est en charge dans le cadre d’un projet Horizon 2020, de la dissémination de la question du genre dans les programmes de recherche scientifique et dans l’accès à des postes de management dans la recherche scientifique à l’échelle du monde arabe et de l’Afrique. Nous portons ce type de projet avec un grand intérêt car il y a un énorme potentiel féminin dans la recherche. 

Est-ce que vous pensez qu’il est important d’intégrer une approche genre au top management et au niveau des postes de décision que ce soit dans la fonction publique ou au sein des entreprises privées ? 

En effet, j’ai conduit une thèse avec l’université de la Sorbonne et l’Ecole nationale d’administration (ENA) sur l’accès des compétences féminines à la haute fonction publique. C’est un sujet sur lequel j’ai beaucoup travaillé lorsque j’ai dirigé le laboratoire d’innovation publique à l’ENA entre 2005 et 2008. Il y a un phénomène qui est, tout à fait, naturel et qui revient souvent, à savoir concilier vie personnelle et vie familiale, ce qui a fait que les femmes se sont retrouvées parfois dans des situations un peu délicates. Mais il y a aussi un effet de plafond de verre qui empêche l’accès à des fonctions importantes pour les femmes. Les femmes ont un type de leadership assez spécifique qui est basé davantage sur l’intelligence émotionnelle parfois plus fondé sur l’expérience qui fait preuve d’exemplarité et qui porte des valeurs collectives. Je ne dirais pas qu’il y a des valeurs supérieures qui sont féminines mais ce sont des valeurs d’un autre type, d’un autre registre. Il y a un mode de concertation et de dialogue qui peut être différent. Dans un environnement, les relations professionnelles sont apaisées. Mais la légitimation professionnelle doit aussi être davantage reconnue. Et d’ailleurs notre réseau compte un nombre très important de femmes qui sont à l’action et extrêmement actives et qui n’ont pas de difficulté à concilier leur vie professionnelle et leur vie familiale. Ce sont des obstacles qui relèvent de l’imaginaire masculin.

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