Les Tunisiens attendent avec des trémolos dans la voix la proclamation de la nouvelle formation gouvernementale de Hichem Mechichi censée faire entrer le pays dans une stabilité interne à même de rallumer les moteurs d’une machine économique grippée. Mais ce calme précaire qui règne sur le pays est loin de mettre fin aux tiraillements politiques et risque de le faire entrer dans une zone de turbulences aux conséquences ravageuses.

À mots voilés, les dirigeants des partis politiques avouent que le choix retenu d’un gouvernement de technocrates écorche les ambitions d’un avenir meilleur. La lucarne de l’espoir s’est aussitôt fermée après l’affirmation de ce choix par Mechichi qui a campé sur sa position de départ, mettant fin aux tergiversations et aux spéculations. Et quelques heures avant le lever de rideau sur cette nouvelle formation gouvernementale, le processus continue de buter sur le refus de la majorité des partis politiques représentés à l’Assemblée des représentants du peuple qui exigent de prendre part à l’équipe ministérielle du Chef du gouvernement désigné faisant miroiter le spectre d’une résistance en bloc bénéficiant d’un appui indéfectible de leurs coalitions à l’ARP.

Entraver l’action

En effet, le ton est monté ces dernières heures et les menaces d’entraver l’action de la nouvelle équipe ministérielle se font de plus en plus ressentir.

Vendredi dernier, le Chef de l’Etat avait reçu Hichem Mechichi, chef du gouvernement désigné, qui l’a informé des derniers développements au sujet des concertations sur la formation du prochain gouvernement. Une rencontre qui aura servi à apporter les dernières touches à la formation et d’obtenir la bénédiction de Kaïs Saïed.

Mais le silence dans lequel s’est muré le Chef du gouvernement désigné, qui n’a fait qu’une seule et très brève déclaration de presse depuis sa nomination, a donné libre cours à des suppositions, des interprétations et des listes « fuitées » sur les noms qui seraient proposés pour les différents portefeuilles ministériels ainsi que sur la nouvelle structure gouvernementale bâtie sur une politique de pôles ministériels. Ce qui a poussé son bureau d’information à briser le silence pour appeler les médias à « ne pas prendre en considération les fuites circulant sur la composition du gouvernement », ajoutant dans le même sillage que «la nouvelle équipe gouvernementale sera annoncée par Hichem Méchichi lui-même dans le cadre du respect total des délais constitutionnels qui prendront fin le 25 courant ».

Une date fatidique

On sent que de part et d’autre, les nerfs sont à vif et l’adrénaline monte à fur et au mesure que la date fatidique approche. Le glaive est tiré et la confrontation n’est plus un choix. L’on s’attend donc à un choc frontal le jour J à l’ARP pour l’obtention du vote de confiance. Mais disons-le sans ambages, personne ne sortira vainqueur. Il n’y aura que des perdants et au détriment du peuple qui aura encore une fois à assister à un duel sans fin entre les majors de la politique et les hommes du gouvernement. En définititive, on aura un gouvernement fragilisé sans ceinture politique pour défendre ses choix et voter ses lois et des partis chassés de l’exécutif et réduits à de simples comparses. Un scénario tragicomique qui ne fait que corser l’atmosphère d’un film d’épouvante alors que le pays broie du noir et vit au rythme des contestations sociales, effet inéluctable de la pandémie de Covid-19 et de la crise économique et financière.

Entre-temps, on ferme les yeux sur les grondements de tonnerre dans un ciel orageux. On sort les parapluies pour éviter un déluge social qui creuse davantage le lit de l’extrémisme, du banditisme et de la criminalité. D’ailleurs, plusieurs régions, gagnées par la colère, se sont mises en mouvement, et nul ne sait combien de temps va durer cette phase.

Propagation des mobilisations

Coiffé au poteau par la vitesse de propagation des mobilisations, le gouvernement de gestion des affaires courantes a pris des mesures pour calmer les ardeurs mais il lèguera en même temps un terrain miné à ses successeurs.  En effet, des accords ont été passés avec les contestataires d’El Kamour du bassin minier et des docteurs au chômage qui n’ont fait que surseoir le déluge. Pour se dérober à leurs responsabilités, les députés ont voté en quatrième vitesse une loi donnant la priorité de l’emploi dans le secteur public aux chômeurs qui comptent plus de dix ans d’inactivité. Paraphée par le Chef de l’Etat, cette loi a été à l’origine d’un calme précaire puisqu’il serait impossible de la traduire dans les faits.

Il ne s’agit, au fait, que d’une trêve ou d’un armistice de quelques semaines : on calme le jeu, on observe et, le feu ayant cessé, on négocie le passage d’une situation à son contraire sans pour autant extirper le mal qui ronge les régions d’une façon beaucoup plus profonde.

Un air d’échec

Ne voulant pas quitter sur un air d’échec, le Chef du gouvernement de gestion des affaires courantes Elyès Fakhfakh a demandé à Rached Ghannouchi, président de l’ARP, la tenue d’une session parlementaire exceptionnelle pour «accélérer l’examen du projet de loi relatif à la dynamisation de l’économie, l’intégration du secteur parallèle et la lutte contre l’évasion fiscale».

L’objectif étant d’assurer les équilibres financiers et de financer plus facilement le budget de l’Etat dans un pays englué dans la crise et qui tire le diable par la queue.

Car ce n’est que quand la reprise économique se renforcera et se diffusera pour rejaillir positivement sur le pays qu’elle recommencera à créer des emplois et à faire redémarrer les investissements.

C’est que l’illusion d’un recours à un endettement extérieur inconsidéré et excessif, qui serait malheureusement synonyme d’un exploit financier à même de « lubrifier » la machine de l’État, est désormais de l’ordre de l’impossible.

De ce fait, l’annonce d’une nouvelle formation gouvernementale ne doit pas nous faire oublier cette douloureuse réalité. La Tunisie ne sera pas à l’abri des troubles et des soubresauts tant qu’on ne met pas tous les acteurs en mouvement pour trouver un nouvel équilibre, et vite. Il doit être proactif, inventif et capable de faire avancer le pays. Car à trop charger la barque, elle finira par couler, avec ou sans gouvernement de technocrates. Pour ainsi dire, les dés sont jetés. On joue à quitte ou double dans ce dernier virage pour le pays. Il s’agit de limiter la casse autant que possible quels que soient les dommages collatéraux. 

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