Il affirme souvent tirer sa force et son succès du destin et d’un concours de circonstances. Nous avons rencontré un artiste riche d’une carrière prolifique, et menée au gré des hasards, avec beaucoup de persévérance. Nour El Erab, ou Noureddine El Oueslati,  de son vrai nom, revient sur un parcours artistique polyvalent, ouvert sur tous les arts, accompli en Egypte et beaucoup plus ouvert sur le monde arabe. Rencontre.   

Un parcours long et fructueux est déjà tout tracé par « Nour El Arab », artiste confirmé dans le monde arabe et doté d’un nom de scène à connotation poétique. Comment tout a commencé en Tunisie pour vous ?

Noureddine El Oueslati, de mon vrai nom, a fait ses premiers pas à Jbel Jloud, à l’âge de 11 ou 12 ans. C’était ma première année au secondaire : mon professeur de musique M.Ezzeddine Ayachi, enseignait là-bas. Cette première année a été marquée par un certain 20-Mars : fête de l’Indépendance. Il y avait une célébration organisée par le club de musique de mon lycée. J’y étais donc. J’étais complètement déconnecté de l’univers de la musique. Je n’avais aucune notion. J’étais impressionné par la fougue des autres élèves et par leur passion pour cet art. Un déclic a eu lieu à ce moment-là, en me disant pourquoi ne suis-je pas avec eux, comme eux, et comment faire pour être comme eux ? C’était transcendant comme sensation : je ne réagissais pas sur le coup, mais la question trottait dans ma tête. Je suis ensuite parti les rejoindre dans une salle de musique à El Ouardia. Je me suis adressé à mon professeur, M. Ayachi, qui m’a répondu que la saison était finie, mais que je devais m’inscrire pour la saison prochaine. Si j’avais la fibre artistique, ils allaient le remarquer et me retenir. Je ne savais même pas si j’en avais ! (rires). Après quelque temps, je jouais au sport quand je suis tombé sur un livre en piteux état, jeté par terre. C’était un livre de compositions d’Abdelhalim Hafedh. J’ouvre le livre et la première chanson écrite que je vois, j’ai commencé à la chantonner : à la lire en chantant. Il n’y avait pas de radio ni de télé à cette époque postcoloniale. C’est mon subconscient qui s’exprimait. Un camarade de classe m’a encouragé à faire de la musique, par la suite, à la maison de la  culture de Jbel Jloud : c’était la tentative que j’attendais impatiemment pour intégrer ce club. Lahbib Chagouaye, un professeur de musique sur place, m’a ouvert grand les portes : des instruments, des apprentis, une vie culturelle vive et plaisante. M.Chagouaye me demande si je savais chanter. J’ai dit « Oui », alors que je n’en savais rien, (rires) avec tout le stress du monde et j’ai enchaîné en me demandant si je chantais sous la douche… et j’entends le rire des autres élèves autour. Déstabilisé, je me suis quand même retenu et j’ai chanté pour la première fois à ce moment-là « Kaamil el Aoussaf » de Abdelhalim Hafedh. Et l’aventure a commencé au sein de cette chorale, avec compétitions, fêtes, festivals, etc … « Nour El Arab » n’a vu le jour qu’en Egypte en 2001, nommé par un producteur égyptien.

Noureddine El Oueslati  a cédé la place à Nour El Arab, une fois en Egypte, des années après. N’avez-vous pas été gêné par ce changement identitaire radical ?

Je n’ai jamais pensé un jour me frayer un chemin en changeant mon nom de famille… tout comme je n’ai jamais imaginé un jour faire une carrière en Egypte ou m’absenter autant de la Tunisie. J’étais parti pour une semaine en Egypte, j’y suis resté 28 ans  (rires). Pour ce producteur, quand on s’était rencontré pour travailler, je m’étais présenté comme « Nour el Oueslati » (j’ai retiré « Eddine » pour alléger !). Ma première cassette a porté le nom de Nour El Oueslati, le prix du festival international du Caire, je l’ai eu au nom de Nour El Oueslati, le premier feuilleton également. En 2001, tout a changé en me proposant ce nom de scène valorisant… J’ai été subjugué. C’est là que j’ai compris que tout ce qui m’arrivait de bon et de constructif était purement dû au hasard… et à un concours de circonstances et cela se poursuit jusqu’à nos jours. Sonné, j’ai consulté des proches pour avoir leurs avis sur ce nom de scène. Même ma petite fille, artiste de naissance, a eu son mot à dire. Et j’ai accepté volontiers. Depuis, je tenais à être à la hauteur d’un nom aussi prestigieux de par mon travail et mes accomplissements… et pas qu’à travers l’art seulement.

C’est-à-dire ?

En étant le plus exemplaire possible, même sur le plan humain, comportemental, relationnel. Je me retenais de chanter des chansons que j’aimais, mais que je ne pouvais le faire, parce que cela risque de blesser ou donner le mauvais exemple. Ces chansons ne m’allaient pas.

Au tout début de votre carrière en Tunisie, vous êtes passé par le Centre culturel ferroviaire. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette étape ?

Ce centre culturel,  spécialisé en musique, n’existe plus. J’y suis resté trois ans là-bas. J’ai condensé la durée, en apprenant plus vite et en privilégiant la pratique et le terrain. Normalement, ma formation devait durer 5 ans. On pouvait avoir mon  diplôme à la  « Rue Zarkoun ».  C’est là que les ennuis ont commencé : je ne pouvais, en effet, pas l’avoir,  parce que je n’avais pas le Bac et que si je visais l’enseignement, je devais le faire beaucoup plus loin de la capitale. Je n’étais pas fait pour les études  ni pour l’enseignement ni pour cette assiduité et cette dynamique vitale à la profession professeur / élève. Scientifiquement, c’est à partir de cette étape-là que j’ai su que je n’étais pas fait pour la musique sur le plan académique. C’était assez et je me suis formé, après, en solo. L’expérience m’a été très utile en Egypte. Le niveau scientifique et culturel était élevé là-bas, bien plus qu’ailleurs.

Dans un tournant précis de votre vie  en 1992, vous vous êtes envolé pour l’Egypte. Qu’est-ce qui vous a surtout poussé à partir et ne pas faire carrière artistique en Tunisie ?

Les mauvaises expériences ! Mon départ n’était pas une décision préméditée déjà. Le visa, je l’ai d’ailleurs eu à travers le ministère des Affaires culturelles facilement. Je suis passé dans des émissions, dont « Noujoum El Ghad », et j’ai essuyé une grande déception, celle de n’avoir pas été choisi …et le concours n’était pas juste non plus. J’ai participé, ensuite, à une émission qui encourageait les jeunes compositeurs, paroliers, poètes… J’ai écrit une chanson à cette époque-là, soutenu par si Abdelmajid Ben Jeddou (Paix à son âme), signée par si Abdelhamid Ben Aljia. C’était prévu qu’on l’enregistre : j’ai trouvé finalement la troupe en train de la jouer et de l’enregistrer déjà. Je l’ai signalé à un responsable qui m’avait rabaissé directement par des mots très durs… qui m’ont marqué jusqu’à nos jours. « Le oud était tombé », comme on dit, et la chanson n’a jamais vu le jour. D’ailleurs, c’est un épisode pénible que vous venez de me rappeler (sourire). Un autre passage à la télé, où je tenais à me faire connaître sur le plan des médias, s’est aussi soldé  par un échec cuisant. Certains me demandaient de l’argent pour percer… c’était bas. Ils sont tous morts d’ailleurs et pardonnés. Je leur dois même beaucoup : autant de déceptions qui n’ont fait que me pousser davantage à changer de vie. J’avais une bonne situation en Tunisie, mais je pouvais encore m’améliorer bien plus ailleurs, en Egypte… et une fois là-bas, c’était un choc.

Dans quel sens ?

Ce n’était pas facile ! J’avais une image totalement faussée de l’Egypte. L’Egypte faisait trop dans le commercial et le consommé déjà. Le public en redemandait… Des sommités déjà très connues ont, selon moi, dégradé l’aspect artistique et musical. Dans les années 90, la quantité débordait et le rendu artistique commençait à perdre de sa qualité. En 1992, des valeurs reconnues de la scène musicale arabe commençait à nuire à la scène et au patrimoine, la vague émergente des années 90, plus précisément.  Au début, je faisais des allers-retours Tunisie/Egypte. Une société de production égyptienne a cherché rudement à m’avoir. Elle a cru en moi jusqu’à venir me chercher en Tunisie.

Ensuite, vous vous êtes ouvert et pas qu’un peu sur le théâtre et le cinéma …

Par hasard, encore une fois ! (rires). Je tiens à préciser qu’on ne devient pas artiste par hasard, quand même. Il y a beaucoup de travail et de persévérance derrière. Il y avait eu une pièce de théâtre  « El Mazikati », mise en scène par Hassan El Salem, je ne rêvais même pas de l’approcher. Il cherchait une opérette à placer pour clore le spectacle. Un atout que je maîtrisais. Un scénariste m’avait repéré, les rendez-vous ont suivi… Pendant la performance ou la démo, ils se lançaient des regards… observaient… J’étais face notamment au réalisateur exécutif. La démo durait 7 min, c’était long pour eux, je devais raccourcir jusqu’à 3 min en improvisant. Je ne devais pas nuire au contenu. J’ai négocié 5 min au final, pas moins. Et j’ai pu les conquérir. Et c’est là qu’ils ont commencé à m’envisager dans des créations théâtrales ou télévisées ou même cinématographiques… Hassan Abdessalem, c’est lui qui a commencé à croire en moi. Ma première pièce, on en a fait 45 dates partout… l’aventure avait commencé. Encore une fois, au gré des hasards… les feuilletons aussi. Ma première cassette venait de sortir en 1994 et  contenait des morceaux, comme : « Tkalem ya zamen », « Habibi Yabni », « Tir el Mahabba », « Sahhara », « Wala Soltane », « Mochtaak » … celle qui me parlait le plus c’est « Tkallem ya zamen », que j’ai interprétée à maintes reprises après. Les artistes avaient tendance à descendre ou à insulter le temps et l’époque : j’en faisais une force à travers cette chanson qui a été conçue en une nuit. J’ai pu avoir des prix prestigieux et une couverture média de qualité, grâce à cette chanson… que j’ai pu chanter avec l’accent égyptien à la perfection. Une très belle langue d’ailleurs …

Avec quelle valeur artistique avez-vous eu plaisir de collaborer ? Celle qui vous a le plus marqué et enrichi ?

Pour moi, toutes celles avec qui j’ai eu l’honneur de travailler m’ont enrichi ,chacune à sa manière et ce sont les plus précieuses au monde. Les circonstances m’ont mis sur scène face à Abdelmoonem Madbouli, qui dirigeait une école de théâtre. Mon premier clip était face à Nour El Charif. Il avait un regard très puissant. C’est un monstre ! Hassan Abdelsalem a écrit l’histoire du théâtre. Je suis chanceux et reconnaissant. S’il n’y avait pas eu  les mauvaises expériences, je n’aurais pas pu aller de l’avant. Le hasard fait toujours partie du décor. 

Récemment, vous avez participé à un festival à Ben Arous, destiné aux artistes résidant à l’étranger et vous vous êtes uni avec M.Abdelkarim Louati, compositeur, homme de culture et journaliste. Dites-nous  un peu plus sur votre étroite relation et vos projets.

On est amis de longue date. On comptait travailler ensemble en 2003, il est venu en Egypte chez moi. On comptait écrire une chanson sur la Tunisie. Depuis 2003, je n’ai pas mis les pieds en Tunisie jusqu’en 2017. On a commencé à travailler en ligne à partir de janvier 2020. On a écrit des chansons, composé, interprété… On en a joué quelques-unes au festival de Ben Arous. Ce qui me navre en Tunisie, c’est qu’en matière de droits d’auteur et de copyright, on n’a encore rien. On est « blacklisté » à travers le monde et notre scène artistique pouvait encore rayonner partout  si ce problème était résolu. 

Comment était votre participation au festival de Ben Arous, consacré aux artistes résidant  à l’étranger ?

Une idée originale à laquelle j’ai participé avec grand plaisir. Tout s’est très bien passé. Sandra, une artiste présente aussi, a fait du bon travail. Houda également… Cendrillon, je connaissais la plupart des artistes participants. Abdelkarim Louati a fait du bon travail. 4 nouvelles chansons ont été  interprétées, il y a eu une opérette et on nous a rendu hommage. Je remercie par la même occasion la radio culturelle qui nous a soutenus dans les conditions liées au Covid-19. 

Quels sont vos projets?

Valoriser l’art autant que possible. Je compte sortir une chanson prochainement qui, j’espère, remédiera au secteur. Elle n’est toujours pas filmée, mais ça viendra. Elle sera dotée d’une illustration audacieuse qui exprimera l’état des lieux actuels du domaine. Un festival de musique ramadanesque est en cours de conception. Je rattrape le temps passé loin du pays !

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