La dette du secteur touristique est encore là et rien n’a été fait. Les chiffres annoncés effrayent, car les dettes classées du tourisme représentent le double de la moyenne dans les autres secteurs à l’heure où les établissements bancaires n’ont pas fait preuve d’un engagement réel. Depuis bien des années, le secteur hôtelier traîne sa dette auprès des banques tel un boulet de canon. Selon les statistiques de la BCT, la dette globale du secteur serait de 4 milliards de dinars en 2014. Le montant des créances classées s’élève, lui, à 2,3 milliards de dinars, alors que les créances litigieuses sont estimées à 1,4 milliard de dinars. Bien que ces statistiques datent de quelques années, la situation ne s’est pas améliorée et les tentatives pour trouver des solutions à ce problème ne manquent pas ; création d’une société de gestion d’actifs, mise en place d’un plan Marshall, élaboration d’un livre blanc pour le tourisme… Où en sommes-nous ?

L’endettement du secteur hôtelier est toujours sans réponse. Les statistiques de 2016 parlent de 300 hôtels endettés, soit le tiers des établissements nationaux. Le secteur est bien loin de son âge d’or. Bien loin de la période 1970 – 2000 et des années baptisées « les trente glorieuses », avec une croissance à deux chiffres. Désormais, aujourd’hui le secteur vit au rythme des crises.

Maintenant plus que jamais, une relation conflictuelle s’installe entre les opérateurs du secteur hôtelier et le secteur bancaire. On s’accuse mutuellement et personne ne sait qui a tort et qui a raison ?  Les hôteliers dénoncent, encore et toujours, les pratiques des banques en matière d’octroi des crédits. Interrogés sur cette question, certains hôteliers déplorent les pratiques des banques envers leur secteur. « Nous sommes obligés de payer 600% du montant du crédit obtenu. Un tel remboursement ne serait jamais accepté par le reste des entreprises économiques », expliquent-ils. Les professionnels du secteur hôtelier estiment que les schémas de financement accordés par les banques sont « biaisés en amont ». Certains d’entre eux sont allés même à parler de « mauvaise foi » de la part des banquiers. Ils regrettent les réglementations qui ont été mises en place en 2000, pour protéger des hôteliers. « Pourquoi les banques tunisiennes sont-elles aussi frileuses lorsqu’il s’agit de prêter de l’argent à un hôtelier ? En 2016, on a estimé le taux de la dette du secteur de l’hôtellerie à seulement 7,25% du total des créances bancaires ». Autre problème évoqué par les hôteliers, celui des prélèvements des intérêts avant même la perception du principal. « Les banques privées ne s’aventurent pas et ne prennent pas de décisions concernant le traitement des dossiers des hôtels. Elles attendent souvent de voir la réaction de la principale banque publique concernée par l’endettement des hôteliers, en l’occurrence la STB», mentionnent certains propriétaires d’hôtels. D’après les statistiques, les dettes des hôtels auprès de la STB s’élèvent, à fin juin 2017, à environ 1,348 milliard de dinars, soit 76,5% du total des engagements des unités touristiques envers la banque. Ces engagements sont estimés à 1,763 milliard de dinars, soit 40% du total des dettes des hôtels auprès des banques tunisiennes.

Les professionnels désapprouvent le manque de volonté politique pour la résolution du problème de la dette de leur secteur qui risque de s’aggraver davantage au regard des perspectives pessimistes pour la période de l’après-corona. « Tout au long de l’histoire du tourisme en Tunisie, la question de l’endettement du secteur hôtelier est restée sans réponse », assurent certains. Ils estiment qu’« il est grand temps aujourd’hui de mettre tout en œuvre afin de libérer l’activité hôtelière de sa prise en otage et de bien s’orienter vers une identification structurelle, assurant ainsi la pérennisation de son fonctionnement et préservant le couvert de leur créance auprès des finances nationales ».

Mesures d’urgence ou stratégie de sauvetage ?

Il est vrai que quelques tentatives ont été mises en place pour aider les professionnels à respirer.

Annoncée en septembre 2012 par Elyès Fakhfakh, à l’époque où il était ministre du Tourisme, la création d’une Société de Gestion d’Actifs ou AMC (Assets Management Company) été l’une des solutions proposées. Des articles au niveau de la Loi de finance complémentaire (LFC) pour l’année 2014 ont porté création d’une société de gestion d’actifs (SGA) dont l’objet est le rachat des créances impayées auprès des établissements financiers. Ces articles n’ont pas été approuvés à l’époque, car ils ne spécifiaient ni la valeur des crédits ni leur âge. Cette solution ne semble pas constituer, pour plusieurs opérateurs touristiques, l’issue adéquate au problème de l’endettement hôtelier. Ces derniers indiquent que le mode de fonctionnement de la SGA ne rentre pas dans le cadre de la législation en vigueur. « Le projet de création d’une société de gestion d’actifs, défendu par le gouvernement, posera plus de problèmes qu’il n’en résoudra ».

En 2017, la Fédération tunisienne de l’hôtellerie (FTH) et l’Association professionnelle tunisienne des banques et des établissements financiers (Aptbef) ont conçu le livre blanc sur le financement du secteur touristique. Il se veut une démarche pour résoudre le problème de l’endettement du secteur touristique. La démarche du livre blanc se base essentiellement sur la viabilité de l’hôtel en difficulté évaluée à partir de certains critères, à savoir  la qualité de l’actif, les perspectives futures de rentabilité de l’hôtel en difficulté, l’entité de la dette, l’emplacement et le profil du gestionnaire. Le livre blanc se voulait le garant d’un rapport gagnant-gagnant entre les banques et les hôtels. Le livre blanc propose d’attirer de nouveaux investisseurs « car les fonds propres du secteur sont insuffisants à son redressement », selon les professionnels du secteur. Mais « pour que cela se fasse et que certains établissements puissent être restructurés et rénovés, il faut une incitation fiscale à cet apport d’argent frais que le ministère des Finances refuse d’accorder », dévoilent certains.

Autre initiative présentée en 2019, René Trabelsi, 7e ministre du Tourisme et de l’Artisanat depuis la révolution de 2011, avait suggéré un « Plan Marshall » pour résoudre la problématique de l’endettement des hôtels. « La résolution de la problématique de l’endettement des hôtels nécessite, à mon avis, la mise en place d’une sorte de « Plan Marshall » qui consisterait à donner la possibilité aux unités endettées de payer seulement le principal de la dette. Je pense qu’il faut parvenir à un accord entre les banques et les unités hôtelières endettées pour rééchelonner leurs dettes et voir la possibilité d’exonérer ces unités d’une partie des intérêts des crédits contractés ». Ainsi, Trabelsi voulait jouer le rôle d’intermédiaire entre les deux parties pour surmonter ce problème qui a fortement lésé le secteur.

Pour résumer, même si les banques proposent des taux d’intérêt pas toujours compétitifs, imposent des conditions draconiennes dans le remboursement, ou pratiquent le clientélisme, il ne faut pas nier le fait que les méthodes de gestion de certains hôteliers laissent à désirer. Le déséquilibre financier de leurs unités hôtelières est souvent perceptible quelques années après le stade de la construction et de la première exploitation. Il résulte principalement d’une sous-capitalisation de départ et d’une mauvaise gestion de la trésorerie… Que fait l’Etat face à toutes ces complications ? Il navigue à vue !

Charger plus d'articles
Charger plus par Saoussen BOULEKBACHE
Charger plus dans Supplément Economique

Laisser un commentaire