Malgré les vicissitudes de la vie, elles arrivent à entretenir la flamme de l’espoir.

Quand on visite les zones rurales du gouvernorat de Kairouan, on constate que la femme y joue un rôle primordial. Au sein de sa famille, elle est toujours la première à se lever et la dernière à se coucher. Malgré ses nombreuses occupations, elle garde toujours son charme. Un charme discret. Le stress? La déprime? La névrose? «Connais pas», semble-t-elle répondre à tout bout de champ.

Qu’elle soit jeune ou vieille, son visage est toujours resplendissant. Malgré la vie dure, malgré la pauvreté et les difficultés quotidiennes, elle est toujours accueillante, gaie et patiente parce qu’elle est proche de la nature et qu’elle a la foi intense. Elle aime le travail de la terre et tout ce qui est le signe ou la récompense de la bravoure.

Son langage est toujours chaleureux et expressif. En outre, elle reste attachée à ses habits traditionnels, ses bijoux d’argent et à ses colliers d’ambre. Elle s’habille avec beaucoup de rouge, de bleu, de jaune, de vert et de rose. Ce goût des couleurs est l’ascendant direct de la nature avec sa panoplie de sons et de couleurs. Laborieuse, elle travaille beaucoup plus que l’homme dans les champs ou dans sa petite parcelle de terre. Infatigable du matin au soir. En effet, en plus de ses occupations agricoles, elle cherche l’eau et le bois, tisse le tapis, s’occupe du petit troupeau et se rend au souk hebdomadaire pour écouler sa production.

D’ailleurs, en nous rendant dans plusieurs localités rurales d’El Ala, de Haffouz et de Hajeb El Ayoun, nous avons pu la rencontrer dans les différents sentiers, le cou et le dos ankylosés sous le poids des fagots ou des jarres d’eau.

«La nécessité et la marginalisation nous contraignent à travailler la terre le plus souvent comme saisonnières. Mais c’est le mari qui encaisse l’argent…», nous confie Massouda Farjallah, mère de cinq enfants. D’ailleurs, au sein de la famille, la femme est toujours solidaire du père, du frère et de l’oncle, mais n’a pas beaucoup de pouvoir de décision. Son rôle, c’est de servir le mari, d’obéir et de respecter les coutumes et les traditions. Qu’il s’agisse de son sort ou de celui de ses enfants, c’est à l’homme d’en décider.

A côté de cela, les défaillances au niveau des infrastructures de base, la dispersion des logements, les pratiques sociales archaïque et les mentalités conservatrices freinent l’évolution de la condition de la femme rurale dans le gouvernorat de Kairouan. Conséquence : le taux d’analphabétisme augmente d’année en année (il est de nos jours de 42% en milieu rural).

Une moyenne de neuf heures de travail par jour

Comme la plupart des agriculteurs continuent de recruter des ouvrières agricoles en dehors des canaux légaux et en l’absence des conditions les plus élémentaires de la sécurité au travail, beaucoup d’injustices sur fond sexiste portent un préjudice moral mais aussi physique aux femmes.

Meriem Hdhibi, une jeune ouvrière à El Ala, nous explique que sa mère et sa sœur se déplacent quotidiennement dans des camionnettes de fortune, entassées avec une trentaine d’autres femmes pour aller travailler dans les parcelles agricoles, et ce, pour un salaire ne dépassant pas les 10d à raison de 9 heures de dur labeur par jour : «Etant au chômage malgré mon diplôme universitaire, et vu l’état de santé de mon père diabétique, j’ai été contrainte de faire ce travail de cueillette et de moisson avec la peur d’être un jour victime de harcèlement sexuel.

En effet, beaucoup de jeunes filles ont été violentées à cause de leur refus de céder aux avances sexuelles de leurs employeurs et personne n’ose dénoncer de tels actes par pudeur. Par ailleurs, on ne bénéficie que d’une heure de pause pour le déjeuner. Et il nous arrive de ne pas trouver de toilettes, ce qui nous met très mal à l’aise, que ce soit sous une chaleur de plomb où sous un vent glacial. Mais cela ne semble pas déranger l’exploitant et même en cas d’accident causant le décés ou des blessures très graves aux travailleuses agricoles, les employeurs se dérobent à leur devoir en allant chercher d’autres ouvrières…».

Application «Ahmini»

Comme la femme rurale est victime d’injustices et de préjugés et qu’elle ne bénéficie d’aucune assurance-maladie ni de retraite, les citoyens et la société civile ont accueilli avec beaucoup de soulagement les décisions prises le 8 août 2018 lors d’un CMR afin d’intégrer la femme rurale dans le processus de couverture sociale avec la signature d’une convention permettant à plus de 500.000 femmes rurales de bénéficier d’une couverture sociale.

En outre, la loi relative à la couverture sociale des catégories démunies sera révisée pour englober les travailleurs saisonniers du secteur agricole.

Ainsi, le lancement effectif du programme «Ahmini» a eu lieu le 9 mars 2019 avec pour objectif de permettre aux ouvrières qui sont inscrites dans le cadre du programme d’économie sociale et solidaire d’être affiliées au système de sécurité sociale, c’est-à-dire avec un carnet de soins et une pension de retraite.

En fait, via une cotisation variant entre 600 et 700 millimes par jour, cotisation qui pourra être acquittée au moyen d’un SMS, la femme rurale pourra être affiliée à la Cnss.

Entre satisfactions et scepticisme

Il va sans dire que ce nouveau projet devrait être soutenu par la société civile et les différentes ONG afin de sensibiliser ces femmes quant à l’importance du programme «Ahmini» d’autant plus que la plupart d’entre elles sont analphabètes et ont un mode de vie qui ressemble à celui du Moyen-Age avec une infrastructure défaillante et l’absence d’eau et d’électricité.

Ourida Hassani (originaire de Khit El Oued délégation de Haffouz) et Mabrouka Sidaoui du village de Sayada (délégation d’El Ala) sont heureuses de ces nouvelles mesures au profit de la femme rurale dont l’avenir va enfin être assuré  : «Mais comme nous sommes analphabètes, nous allons nous faire aider par nos enfants afin qu’ils procèdent à l’envoi des SMS pour les cotisations. C’est peut-être une occasion de nous faire inscrire dans un centre de lutte contre l’analphabétisme afin d’être à la page et d’accomplir toutes les formalités administratives sans l’aide de personne !».

Ce n’est pas l’avis de beaucoup d’autres femmes dont Aïcha Fatnassi (de la délégation de Sbikha), Habiba Romdhani (de Bouhajla) et Khadija Dhifaoui (de la délégation de Chrarda) : «Tout en espérant la concrétisation du projet «Ahmini» malgré le fait qu’il est trop ambitieux pour des femmes nécessiteuses qui n’ont pas de téléphone portable et qui vivent seules, nous aurions voulu être au préalable consultées afin que nous puissions avancer nos suggestions sur la question, sachant que le milieu rural a ses spécificités. En outre, on souhaiterait une meilleure organisation du transport des travailleuses agricoles qui risquent leur vie à chaque déplacement en empruntant des pistes non contrôlées par les agents de la Garde nationale. Le transport non sécurisé présente beaucoup de risques, d’où l’urgence de le réglementer et d’élargir les zones d’activité autorisées aux moyens de transport privés. Enfin, nous aimerions accéder plus facilement au financement et à la commercialisation de nos productions, étant donné que nous trouvons beaucoup de difficultés à avoir de petits crédits vu la paperasse exigée et la lenteur de toutes les procédures administratives.

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