Entendre parler toute sa vie d’un monument, d’une mosaïque ou d’une statue sans avoir la possibilité de les voir est une vraie frustration pour les non-voyants. Que dire de ces non-voyants qui ont hâte de découvrir les joyaux des musées du Bardo et de Sousse qui conservent jalousement leurs exceptionnelles collections de mosaïques considérées comme les plus riches, les plus variées et les plus raffinées du monde, outre ces pièces archéologiques qui témoignent, de façon magistrale, de l’histoire de la Tunisie.

Désormais, c’est possible grâce au recours aux nouvelles technologies qui permettent aux non-voyants d’imaginer ce qui les entoure et d’entrer en communion avec les pièces archéologiques. Samedi dernier, Achref, un jeune non-voyant qui palpait avec ses mains une réplique de la statue de Diane, la déesse de la chasse dans la mythologie romaine, a pu transgresser l’une des premières règles des musées qui hébergent des œuvres archéologiques majeures, à savoir cette limite qui s’adresse aux voyants de ne rien toucher. Un autre gamin non-voyant, qui, dans l’ardeur de la découverte, s’est précipité sur les carreaux chrétiens en terre cuite pour palper le Visage du Christ, essayant de déchiffrer les codes jaunis par les siècles, est transporté d’une joie incommensurable.

La cérémonie s’est déroulée en présence du ministre des Affaires culturelles.

C’est qu’il est possible grâce au projet «Un musée pour tous», une initiative de l’Association Braille pour l’éducation et la culture, pour la communauté des non-voyants d’utiliser leurs autres sens pour expérimenter l’histoire via des applications appropriées à travers le toucher, l’écoute et la lecture des notices d’information des pièces imprimées en Braille.

Soutenu par Tfanen-Tunisie Créative, un projet financé par l’Union européenne dans le cadre du Programme d’appui au secteur de la Culture en Tunisie (Pact) du ministère des Affaires culturelles qui est une collaboration du réseau Eunic ( Instituts culturels nationaux de l’Union Européenne ), mis en œuvre par le British Council, « Musées pour tous », est réalisé avec la contributions de la startup “3D wave” en partenariat avec  l’Agence de mise en valeur du patrimoine et de la promotion culturelle (Amvppc) et l’Institut national du patrimoine (INP).

En effet, le musée de Sousse a accueilli samedi dernier une cérémonie de lancement d’un projet destiné à changer les pratiques muséales en les rendant plus inclusives à même de faire découvrir à l’ensemble des non-voyants cet univers jusque-là interdit où les chefs-d’œuvre de l’histoire et du patrimoine tunisiens suscitent curiosité et intérêt.

S’adressant à l’assistance composée de non-voyants et d’activistes de la société civile militant en faveur d’une meilleure inclusion de la communauté des non-voyants et pour un accès équitable des personnes handicapées à la culture, de hauts responsables en charge du patrimoine et de sa valorisation ainsi que des bailleurs de fonds, le ministre des Affaires culturelles, Walid Zidi, s’est dit réjoui à l’idée de voir les non-voyants profiter comme leurs pairs de l’héritage culturel et patrimonial combien riche d’une Tunisie millénaire. « Celui qui est capable de rendre le patrimoine visible aux non-voyants est en mesure de leur faire voir tout », a souligné le ministre qui s’est engagé à soutenir et à encourager toutes les initiatives qui versent dans ce sens, promettant de faire en sorte que les bibliothèques publiques soient plus inclusives pour les personnes à besoins spécifiques en exhortant l’impression en Braille des œuvres jusque-là indisponibles pour eux.

Un rêve caressé depuis longtemps

Abondant dans le même sillage, Mohamed Kammoun, président de l’Association Braille pour la culture et l’éducation, s’est dit heureux d’assister au lancement officiel de ce projet « exceptionnel », un rêve caressé depuis longtemps et qui est devenu aujourd’hui une réalité. En effet, l’association, créée en novembre 2014 mais qui compte déjà plus de cent cinquante titres édités dont le Coran, est venue pallier les carences dont souffrent les non-voyants au niveau de l’éducation et de l’accès à la culture en promettant un recours plus intensif au Braille pour l’impression des livres et autres supports d’information numérique. M.Kammoun a, à cet effet, rendu hommage à Tfanen-Tunisie créative qui a adopté le projet étant donné son impact sur les non-voyants, pour son soutien grâce auquel le projet « Musées pour tous » a pris forme et qui constitue pour les non-voyants un saut qualitatif dans le processus d’intégration de cette communauté en Tunisie et de faire sauter les derniers verrous qui entravent leur accès à la culture. Il a ainsi formé le vœu de voir d’autres partenaires, à l’instar de Tfanen, de l’INP et de l’Amvppc, se manifester pour venir à la rescousse des non-voyants et mettre les nouvelles technologies à leur profit.

Comme dans un conte de fées

Revenant sur la genèse du projet, Lotfi Belhouchet, directeur de la division du développement muséographique à l’INP, a révélé que cela fait un an et demi depuis que l’idée d’adapter les musées aux non-voyants a germé. L’histoire a commencé comme un conte de fées lors d’une rencontre avec Ferid Kamel, patron de la start-up 3D Wave, autour d’une soutenance du mémoire de l’étudiante Sahar Bessghaier pour une recherche académique sous la supervision de M. Soufiane Ben Moussa et l’inspecteur à l’école des non-voyants à Sousse, le facilitateur à Tfannen Hfaiedh Bedoui et qui explore les possibilités que peuvent préconiser les nouvelles technologies pour faciliter le quotidien des non-voyants en termes de culture. Une conversation cordiale sur comment faire parvenir aux enfants non-voyants toutes les informations présentées aux autres enfants dans les musées a balisé le chemin à un projet radieux.

« La contrainte féconde nous a poussés à réfléchir sur les répliques des pièces en miniature qui permettent aux enfants aveugles de toucher l’entière œuvre qui est parfois plus grande que la taille de l’enfant de façon à ce qu’il puisse la découvrir. Il a aussi été question de transformer la notice écrite en Braille qui permet au non-voyant de la lire », a rappelé Lotfi Belhouchet. L’aventure sera lancée par un essai sur une réplique de la statue de Diane, déesse de la chasse. « Notre souhait aujourd’hui est de généraliser ce projet à tous les musées », a asséné M. Belhouchet.

Une adaptation nécessaire

Invité au podium, Farid El Kamel, patron de 3 D Wave une start-up implantée à la technopole de Sousse, a indiqué que douze ingénieurs travaillent sur le projet d’adaptation du musée du Bardo et celui de Sousse à la technologie de la réalité augmentée. « Nous avons été surpris par des demandes spécifiques de l’Association Braille pour l’éducation et la culture et le niveau d’engagement des non-voyants dans l’élaboration de ce projet et leur grande détermination à être impliqués, non seulement dans l’utilisation des applications développées mais aussi dans le processus de développement et de la programmation », a-t-il souligné. « Au départ, cela m’a étonné mais c’était un défi et grâce à ces applications, ils seront désormais capables de programmer, d’ajouter du contenu avec leurs propres moyens », a ajouté M. Kamel.

Il n’empêche que pour l’application audio-guide, ils ont aussi demandé à ce qu’elle soit développée pour un usage multiple à l’intention des non-voyants autant que pour les gens normaux, témoigne M. Kamel. « Toutefois, ils scrutent aussi un autre horizon, celui des sourds-muets afin de rendre ce genre d’application adapté à leurs besoins. Chose possible si les bailleurs de fonds s’y engagent », a affirmé Farid Kamel qui a saisi l’occasion pour lancer un appel à participation scientifique ou financière afin de concrétiser ce vœu.

Une grande concentration

Pourquoi avoir choisi ces deux musées ? « On a opté pour Bardo et Sousse car ce sont les régions où il y a une forte concentration de non-voyants », explique Ahmed Charfi, chef de projet à l’Association Braille pour l’éducation et la culture. « Ces musées sont les plus médiatisés en Tunisie et à l’étranger mais qui restent inaccessibles aux non-voyants », a-t-il ajouté.

C’est pourquoi le projet « Musées pour tous » aspire  à permettre aux non-voyants l’accès au patrimoine culturel et historique au musée du Bardo et à celui de Sousse à travers un « audio-guide » sous forme d’une application mobile utilisant les nouvelles technologies de reconnaissance et de positionnement, a indiqué M. Charfi. Il s’agit selon lui, de recourir aussi à l’impression en 3D de 40 artefacts (statues et mosaïques) afin de les mettre à la disposition du public non-voyant et de leur permettre de les découvrir à travers le toucher en plus de l’impression en Braille des notices d’informations relatives aux pièces sélectionnées. Le projet porte aussi sur la création d’une unité d’enregistrement sonore qui sera mise à la disposition des non-voyants afin de leur permettre d’alimenter d’une façon autonome l’audio-guide. Trois sessions de formation en écriture Braille, en DBT et une autre pour l’enregistrement pour un audio-guide et la troisième pour l’utilisation de ces applications sont au menu de cette action.

Des réformes adaptées

Mme Amel Hachana, directrice générale de l’Amvppc, a passé en revue, dans le même contexte, les réformes envisagées au sein de l’agence en vue de la mettre au diapason des transformations technologiques en termes d’accès et de valorisation du patrimoine, promettant de placer l’inclusion des non-voyants en tête des priorités de l’Amvppc en commençant par l’adaptation prochaine du portail de l’agence aux besoins des non-voyants.

Pour sa part, Damien Helly, Chef de l’équipe Tfanen-Tunisie créative, a réitéré l’engagement de Tfanen et s’est réjoui de la mise en œuvre  de ce projet qui va démocratiser l’accès à la culture auprès des non-voyants

Dans les dédales du musée

La cérémonie a été suivie par une visite-démonstration aux non-voyants dans les dédales du musée de Sousse à la découverte de ces pièces maîtresses. Les non-voyants ont pu expérimenter l’application et mettre un visage sur Diane, déesse de la chasse, en touchant des mains une réplique en miniature réalisée par la technologie 3D.

Le circuit a permis à l’assistance de découvrir les pièces sélectionnées du patrimoine historique tunisien qui seront restituées en répliques miniatures telles que le baptistère de Bekalta (VIe siècle), la tête de Gorgone, symbole de l’horreur et d’épouvante, la mosaïque représentant le cortège de Dionysos (début du IIIe siècle), Neptune, dieu de la mer, Achille le héros grec et d’autres sculptures romaines au musée de Sousse ainsi que diverses mosaïques qui seront accessibles à travers des copies imprimées en relief pour faciliter la représentation de l’œuvre à travers le toucher. Mais cette nouvelle façon de démocratiser la culture qui ravit les non-voyants ne s’arrêtera pas en si bon chemin. Au terme de ce projet, d’autres musées suivront l’exemple, estime Ahmed Charfi, chef du projet. L’objectif étant de labelliser tous les musées tunisiens comme étant amis des non-voyants. Selon ses estimations, une fois mis en œuvre, le projet permettra à 500 mille visiteurs, dont deux mille non-voyants, de bénéficier de ces applications.

On quitte le musée avec un souvenir indélébile, celui d’avoir assisté à une scène où des non-voyants, qui touchent, palpent avec ardeur et lucidité des sculptures séculaires et de constater qu’il ne leur manquait qu’un outil pour leur ouvrir une nouvelle lucarne sur un univers culturel qui regorge d’histoires. A tous les renseignements que procurent le toucher et l’ouïe, se joignent ceux apportés par les nouvelles technologies qui affinent avec subtilité leurs sens et développent leur culture.

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