Pour Saâdia Mosbah, présidente de l’association antiraciste Mnemty, la récurrence de ces actes racistes en Tunisie, dont sont victimes principalement les ressortissants subsahariens, prouve que le racisme émane d’une mentalité, voire d’une culture partagée et d’une mémoire collective.

En voyant les images de la scène survenue récemment dans le gouvernorat de Sousse, certains se sont aperçus que le racisme fait partie intégrante de la société tunisienne, ses formes et pratiques ne cessent de se manifester à la moindre tension. Agressions, maltraitance et même humiliation et séquestration, ce sont les ressortissants des pays subsahariens qui subissent de plein fouet les atrocités d’un tel fléau. Sauf que les Tunisiens sont également exposés à ces actes, pratiques et comportements racistes qui sont malheureusement ancrés dans la société tunisienne comme le confirment les différents sociologues d’autant plus que deux ans après la promulgation d’un cadre légal visant à combattre la discrimination raciale, les choses ne semblent pas évoluer dans le sens souhaité.

La dernière scène atroce survenue dans le gouvernorat de Sousse où l’on voit un homme en train d’agresser un Subsaharien et s’attaquant à un autre nous rappelle ce triste constat : le racisme ne relève pas de simples actes ou pratiques isolés, mais émane d’une mentalité plus ou moins généralisée en Tunisie. Et en l’absence d’une stratégie nationale visant à limiter les manifestations de ce fléau d’autant plus que la Tunisie est un pays qui accueille de nombreux ressortissants subsahariens, ce fléau pourrait s’aggraver davantage. Nul n’en doute qu’à eux seuls, les textes législatifs et les cadres légaux ne pourront faire face à ces pratiques, le défi étant donc de combattre toute une mentalité ancrée dans la société tunisienne.

Sur les réseaux sociaux, les images d’un adulte en train d’agresser et d’insulter inhumainement deux Subsahariens ont rouvert le débat autour du racisme en Tunisie. Heureusement que cette scène a été filmée, autrement personne n’aurait pu noter de l’agression, de la violence et de la haine envers ces ressortissants.

Selon des témoignages recueillis sur les réseaux sociaux, un jeune immigré subsaharien de nationalité ivoirienne a été agressé par son patron. Il affirme qu’il travaillait en tant que veilleur de nuit dans le salon de thé qui appartient à l’employeur qui l’a agressé violemment en le tabassant dans la délégation de Kantaoui à Sousse. Il semblerait que son salaire ne lui ait pas été versé depuis deux mois, ce que l’employeur nie catégoriquement dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, tout en affirmant qu’il ne faisait que se défendre. En tout cas, une enquête a été ouverte à cet effet pour déterminer les responsabilités dans cette affaire qui a fait polémique.

Une culture partagée, une mémoire collective

Pour Saâdia Mosbah, présidente de l’Association antiraciste Mnemty, la récurrence de ces actes racistes en Tunisie, dont sont victimes principalement les ressortissants subsahariens, prouve que le racisme émane d’une mentalité, voire d’une culture partagée et d’une mémoire collective. « Nous n’avons rien fait pour casser les barrières en Tunisie, le racisme se nourrit d’une culture partagée et tolérée en Tunisie, rien qu’en voyant ces images, on s’aperçoit de la gravité de la situation », explique-t-elle à La Presse.  

Saâdia Mosbah, qui milite depuis plusieurs années contre toute forme de racisme, met en garde contre les messages véhiculés par les médias et les contenus audiovisuels. «Regardez comment les Noirs sont représentés dans les feuilletons ramadanesques tunisiens, cela fait mal au cœur, nous n’avons rien fait pour combattre ces atrocités», ajoute-t-elle.

Car, en effet, le discours raciste perdure alors que la Tunisie s’est dotée en 2018 d’une loi relative à l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale. Présentée comme une grande première dans la région arabe et pour le pays qui ne disposait jusque-là d’aucun cadre juridique sur la question, ce texte qui est venu couronner des années de lutte de la société civile ne porte pas encore ses fruits au vu de la continuité des actes et propos racistes en Tunisie dont sont victimes aussi des Tunisiens. Si désormais sont criminalisés «les propos racistes», mais aussi «l’incitation à la haine», «les menaces racistes», «la diffusion» et «l’apologie du racisme» ainsi que «la création» ou «la participation à une organisation soutenant de façon claire et répétitive les discriminations», l’application de ces textes de loi est confrontée à d’innombrables obstacles.

Appliquer la loi

C’est en tout cas ce que pense Romdhane Ben Amor, porte-parole du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (Ftdes). Pour lui, même si un cadre légal antiracisme a été adopté en Tunisie, les mécanismes de son application sont toujours défaillants. « En Tunisie, il existe toujours des obstacles au niveau de l’application des textes de loi, notamment en ce qui concerne les crimes et délits de discrimination raciale », explique-t-il à La Presse, pour dire que la difficulté réside, en effet, dans les moyens de prouver qu’il s’agit bel et bien d’un acte raciste. Romdhane Ben Amor ajoute dans ce sens que pour combattre un tel fléau, nous devons « multiplier les approches, notamment culturelle et sociologique, en vue de limiter ces formes de discrimination raciale, rappelant que l’Etat, et certains cadres légaux renforcent ces actes commis notamment à l’égard des étrangers en Tunisie ». « La crise du coronavirus a montré que l’Etat et certaines lois renforcent également le racisme à l’égard des Subsahariens en Tunisie, notamment en ce qui concerne le droit à la résidence, au travail et à la nationalité », ajoute-t-il.

Le Forum tunisien des droits économiques et sociaux avait vigoureusement condamné les agressions racistes dont sont victimes des travailleurs subsahariens à Sousse, appelant à sanctionner les auteurs de ces actes. Dans un communiqué, le Forum a dénoncé, rappelons-le, la récurrence de ces différentes agressions et violations en l’absence d’une volonté politique pour protéger les migrants qui vivent dans des conditions très précaires. L’ONG a insisté sur la nécessité d’appliquer certaines lois et de lancer une large campagne pour régulariser les migrants irréguliers en Tunisie. Une étude du Forum précité avait révélé que 51,1% des Subsahariens interrogés ont affirmé avoir été victimes de racisme et de haine de la part de Tunisiens, comme des insultes, des agressions corporelles… Ces actes racistes ont été commis à 87,2% par des citoyens tunisiens, des chauffeurs de taxi à 56,8% et des boutiquiers (3%), précise l’étude.

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