Le problème de la pénurie des médicaments a éclaté au grand jour en 2018, lorsque médecins et pharmaciens ont tiré la sonnette d’alarme sur la rupture des stocks dans les officines et les hôpitaux publics. Pour débloquer la situation, le gouvernement a recouru, à l’époque, à l’injection de 500 millions de dinars au profit de la Pharmacie centrale qui n’était plus en mesure d’honorer ses engagements envers ses fournisseurs, notamment étrangers. Deux ans plus tard, on est toujours à la case départ. Radioscopie d’une crise chronique avec l’ancien directeur général de la DPM, Kamel Iddir.

Si les ruptures des stocks des médicaments deviennent de plus en plus fréquentes ces dernières années, la crise des médicaments est, en effet, une crise tentaculaire et latente dont les prémices seraient apparues bien avant 2017. “Le manque de médicaments et la rupture de la chaîne de distribution prend une autre tournure. Il y a eu des alertes depuis plusieurs années et en 2018,  l’Etat est intervenu en injectant 500 millions de dinars. Mais le problème revient presque  tous les ans avec un peu plus de complication”, a souligné l’ancien directeur général de la DPM au sein du ministère de la Santé et expert auprès de l’OMS, Kamel Iddir, dans une déclaration accordée à La Presse.

Et d’ajouter “ Je pense que le problème est devenu structurel et qu’une révision profonde des systèmes d’assurance sociale en l’occurrence  la Cnrps, la Cnss et notamment la Cnam, s’impose, surtout que tout citoyen occupé paie une cotisation d’assurance maladie à hauteur de 6,75% pour accéder à une prise en charge médicale”.

Un manque à gagner qu’on aurait pu éviter

Pour l’expert auprès de l’OMS, la Pharmacie centrale est “au cœur de la tourmente”. Cet organisme qui est sous la tutelle du ministère de la Santé et qui détient  le  monopole de l’importation des médicaments est dans une situation financière difficile. En effet, les dettes de la Pharmacie centrale auprès de ses fournisseurs ont grimpé, ces deux dernières années,  pour atteindre 800 millions de dinars, alors qu’elles étaient de 500 millions de dinars, en 2018. “Même si l’Etat a injecté à l’époque 500 millions de dinars,  ça ne résout plus les problèmes. Aujourd’hui, le non-paiement des entreprises publiques et privées auprès de la Pharmacie centrale lui coûte une somme de  1,1 milliard de dinars alors que ces dus s’établissaient à 880 millions de dinars en 2018. S’y ajoute la compensation engagée par la Pharmacie centrale et la non-révision régulière des prix des médicaments, dont le coût total a atteint 253 millions de dinars en 2019, contre 60 millions de dinars en 2017. Tous ces chiffres reflètent la situation financière extrêmement difficile de  la Pharmacie centrale qui ne peut plus honorer ses engagements”, a expliqué Iddir. Il a ajouté, à ce propos, que les sommes faramineuses allouées à la compensation auraient été allégées si l’on sait que parmi les 253 millions dinars, on compte   60 millions de dinars qui sont compensés pour des médicaments ayant des similaires fabriqués localement et 70 millions de dinars pour des médicaments ayant déposé leurs dossiers d’Autorisation de mise sur le marché auprès du ministère de la Santé publique, depuis plusieurs années. Au total, il s’agit d’un manque à gagner de l’ordre de 130 millions de dinars que la Pharmacie centrale aurait pu éviter.

Des velléités de casser le monopole de la PCT

A vrai dire, cela fait des années que  la Pharmacie centrale est piégée dans le cercle vicieux de l’endettement. Le simple fait d’injecter de l’argent ne peut plus constituer une solution radicale à ce problème chronique, causé essentiellement par l’hémorragie financière des caisses sociales. Selon l’ancien directeur général au sein du ministère de la Santé, cette situation suscite la convoitise de certaines parties qui ne cachent pas leurs velléités de casser le monopole détenu par la Pharmacie centrale  afin de se tailler leurs parts de ce marché. “Aujourd’hui, si on ne révise pas les structures de l’assurance maladie, si on ne permet pas à la Cnam de payer ses dus et ses factures, la Pharmacie centrale  sera dans l’impossibilité d’honorer ses engagements auprès de ses fournisseurs étrangers et même nationaux, et l’impact sera terrible sur la santé du Tunisien. Il faut savoir que certaines parties souhaitent la disparition de la Pharmacie centrale pour récupérer le monopole qu’elle détient. Il serait grave de ne pas pérenniser la PCT car la centralisation des achats des médicaments nous permet une force de négociation et une meilleure rentabilité des commandes”, a-t-il précisé à ce sujet.

Le secteur des médicaments subit, également,  de plein fouet,  les effets destructeurs du détournement, notamment avec le vol des médicaments au niveau des structures publiques qui représente plus de 30% des stocks disponibles, a fait savoir Iddir. Il ajoute, dans le même sillage: “le 30e rapport de la cours des comptes révèle des détournements de médicaments  de plus de 6 millions de dinars. L’exportation illégale des médicaments à partir de la Tunisie vers les pays voisins, la corruption annoncée par l’Instance nationale de lutte contre la corruption dans le traitement de certains médicaments, le gaspillage, la surconsommation, le surstockage sont d’autres problèmes qui sont venus gripper la bonne marche et la dispensation des médicaments en Tunisie”.

Les remèdes à cette crise

Aussi, pour surmonter cette crise chronique, il faut des remèdes structurels à cette pénurie qui ne cesse de revenir. Parmi ces solutions, l’expert auprès de l’OMS cite : “réformer les systèmes de financement des hôpitaux et des structures publiques en améliorant leurs gouvernances afin de limiter leurs déficits et améliorer la qualité des services fournis. Il s’agit, aussi, d’améliorer la gouvernance de la Pharmacie centrale par la mise en place d’une cellule de veille et d’une plateforme numérique sécurisée à l’échelle nationale qui permet l’interconnexion entre la Pharmacie centrale, les fabricants locaux et les structures hospitalières, et dont la mission est d’améliorer la traçabilité de la consommation des médicaments dans les secteurs public et privé.

Faut-il  aussi sécuriser la dispensation des médicaments  au niveau des structures publiques par la mise en place et le renforcement de la Distribution Journalière Individuelle Nominative (DJIN) et de renforcer les prérogatives de l’Observatoire national des médicaments, afin qu’il puisse mieux suivre la consommation des médicaments et anticiper toute perturbation du marché en fixant des stocks stratégiques minimum.

L’expert énumère également l’accélération de la mise en place du décret d’application pour permettre la substitution et l’interchangeabilité des produits princeps par des génériques pour réduire considérablement les dépenses des ménages et la lutte contre la corruption et les conflits d’intérêts à chaque étape dans la chaîne du médicament depuis les essais cliniques, passant par l’enregistrement, le contrôle, la commande, la commercialisation, la distribution, la prescription jusqu’à la dispensation.

Ces mesures qui sont déjà prises dans la plus grande majorité des pays développés tardent à se mettre en place dans notre pays. « Je pense qu’il faudrait aussi établir des schémas thérapeutiques pour les pathologies courantes afin de mieux maîtriser les dépenses du médicament et harmoniser la prescription médicale en élaborant des protocoles thérapeutiques pour le remboursement.

Mettre en place un comité unique de prix comprenant les différents intervenants, en l’occurrence le ministère de la Santé, le ministère du Commerce et le département de l’Industrie afin d’avoir une meilleure capacité de fixation, de révision et de remboursement des prix en séparant l’avis scientifique pour l’octroi de l’autorisation de mise sur le marché, et l’aspect économique du produit: ceci nous évitera de vendre des médicaments dont le prix reste figé  durant des années et qui se vendent aujourd’hui à des prix supérieurs à ceux de Suisse ou de France”.Pénurie des médicaments

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