A quelques semaines de l’ouverture des Journées cinématographiques de Carthage, l’équipe travaille d’arrache-pied pour affronter les contraintes sanitaires imposées par la propagation du coronavirus et faire en sorte que cette édition exceptionnelle ait lieu. En ces temps difficiles où l’on s’interroge sur le sort de nos manifestations culturelles, le bureau des JCC œuvre pour sa tenue dans le calme et la vigilance en s’imposant comme devise « prudence et sécurité » du public et des invités.  Une rencontre avec son directeur, le cinéaste Ridha Béhi, s’impose pour avoir des réponses à nos inquiétudes et avoir un éclairage sur les choix et la stratégie à entreprendre. Les JCC auront cette année un goût d’inachevé, malgré toute la bonne volonté, une édition qui ne ressemblera pas aux autres, une édition qui revient sur les moments forts des éditions précédentes, restaure une mémoire, éclaire le passé pour se projeter dans l’avenir. Un goût de déjà-vu qui s’impose et peu de nouveautés. Les JCC, au temps du corona, auront du mal à séduire un large public à la recherche de sensations fortes, de fête et rêve…Entretien.

Mis à part le spectre d’une pandémie qui ne cesse de progresser, comment se présentent les JCC 2020 ?

Dès le départ, ma vision que j’apporte aux JCC vient d’un constat : depuis la révolution, j’ai senti une rupture entre les générations et même une guerre que je vois inutile. Mon désir était de montrer aux cinéastes qui l’ignorent un pan de leur histoire cinématographique. Et puisque corona oblige, la programmation est devenue, entre autres, axée sur une sélection mémoire avec des classiques dont il serait utile de regarder des trésors de notre cinématographie et la mémoire des JCC depuis leur création. C’est avec cette mémoire que le rapprochement s’opère.

Je suis convaincu qu’un festival est une équipe : c’est savoir choisir les bonnes personnes, je ne suis pas venu changer le staff qui est déjà en place depuis quelques années, mais j’ai essayé de faire cet équilibre pour une session exceptionnelle avec son budget réduit de moitié et une cinquantaine d’invités alors que nous avions l’habitude de recevoir près de 400 invités entre artistes et professionnels. Et puis, il y a le cinéaste Brahim Letaief, mon collaborateur, directeur artistique et responsable de la communication, qui apporte son savoir-faire puisqu’il a fait l’expérience de la direction des JCC, et est averti des lacunes et des contraintes à surmonter. Sans oublier son profil de communicateur qui permet de promouvoir les JCC. Donc, à mon sens, nous sommes une équipe qui se complète.

Une programmation basée sur la sélection des classiques des JCC a été déjà faite lors des JCC 2016… Cela ne donne-t-il pas une impression de déjà-vu…

Pas forcément, et c’est bien pour cette raison que la présence de Brahim Letaief à la tête de la direction artistique est nécessaire. C’était bien lui qui avait fait ce choix en 2016 qui était une session anniversaire. Mais cette année, la sélection n’est pas tout à fait la même. Et si c’est le cas, les classiques et les films cultes, nous les regardons toujours d’un œil nouveau. Cette approche de la programmation sera visible aussi dans le catalogue dans lequel chaque film sera présenté d’une manière pertinente via un article de presse, une critique ou une interview. Il sera une publication qui marquera son temps.

Les JCC 2020 marqueront  aussi un temps d’arrêt qui n’est pas forcément nostalgique ni essentiellement critique de ce qui s’est fait lors des précédentes sessions, mais une pause qui nous permettrait de poser un regard sur le passé pour mieux réfléchir le futur.

La propagation de la pandémie est une réelle menace pour la tenue des JCC et d’autres manifestations nationales, la possibilité d’annulation est-elle envisageable ?

Politiquement et jusqu’à ce jour, la décision est claire : les JCC auront lieu tout en suivant les consignes du ministère de la Santé et assurant la sécurité du public, du personnel et des invités. Si la situation se complique encore plus, les projections seront probablement suspendues et nous ne passerons pas à une version online, mais  les JCC se limiteront aux programmes professionnels comme Takmil et Chabaka. On s’adaptera à une situation qui nous est imposée et qui nous dépasse. Dans tous les cas de figure, les JCC sous le coronavirus seront spéciales.

Concernant les 6 films de l’ouverture « programme remake coup de cœur JCC 1966-2019 » quelle vision y a-t-il derrière ce choix et quelle garantie avez-vous sur la qualité de ces films qui ne sont pas encore finis ?

L’ouverture sera sous le thème des années 60, date de la création des JCC, et ces films ne seront pas des remakes mais un clin d’œil à des films cultes comme   «La noire de…» et «le Mandat» de Ousmane Sembène, «Soleil des hyènes» de Ridha Béhi, «La Noce du nouveau théâtre», «Essaida de Mohamed Zran», «Le Réverbère» de Hamouda Ben Hlima (ndlr)

Le comité directeur des JCC a lancé l’idée et le Cnci en est le producteur. Pour ce qui est du contrôle qualité, je tiens à dire que 20 projets ont été présentés à un comité de sélection présidé par une grande professionnelle qui est Kahéna Atia pour ne retenir que ces 6 projets. Le deuxième filtre sera fait par les encadreurs des projets et les consultants qui sont associés aux projets des jeunes cinéastes débutants. Cette initiative, c’est notre manière de jeter un pont entre les générations. Mais nous sommes conscients que c’est un exercice périlleux. Après les JCC, ces films auront leurs vies et toute leur autonomie.

Un des axes les plus importants des JCC 2020 est le Forum, quel avenir aura le document qui en résultera, alors que plusieurs tentatives de réflexion  et plus d’un projet de restructuration des JCC n’ont pas eu de suite ?

Notre objectif est de finaliser le document et de concentrer nos efforts pour défendre le projet auprès des différentes instances politiques concernées. Mais la décision reste tributaire d’une réelle volonté politique. Et c’est pour cette raison  que nous avons commencé les panels depuis déjà 4 mois. Nous voulons mettre les responsables face à leur responsabilité, mais cela nécessite un combat de longue haleine de la part de tout le monde.

Vous espérez le soutien des différents acteurs de la scène cinématographique,  alors que des voix s’élèvent pour dire qu’ils n’ont pas été informés de ces panels

Il y a de la mauvaise foi dans ces dires, car toutes les structures professionnelles et syndicales ont été conviées mais rares sont ceux qui ont assisté.

Que promettez-vous au public des JCC en plus de ce volet mémoire et histoire ?

D’abord, la bonne tenue du festival, des fêtes autour des films et des hommages tout en attention et en délicatesse. Nous avons aussi fait le choix de faire un focus sur le cinéma belge ; ce choix est guidé par deux critères ; d’abord l’élan actif et la dynamique que vit le cinéma belge ces dernières années qu’il nous serait utile de suivre et de mettre en valeur et aussi pour des raisons d’économie et de proximité qui sont, pour moi, essentielles, vu  les difficulté financières et logistiques que nous vivons tous.

Nous garantissons aussi la bonne qualité des films avec des copies bien sélectionnées et même restaurées. De la sécurité pour le public avec une programmation allégée et des salles avec 25% de leur capacité. Pour nous, les JCC, cette année, seront sous le signe de la prudence et de la santé. 

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