Un pavé dans la mare. Les 100 viennent de semer la confusion au sein de leur mouvement Ennahdha et dans le paysage politique. Des dirigeants et non des moindres demandent ni plus ni moins à leur indétrônable chef, Rached Ghannouchi, président du parti, accessoirement président de l’Assemblée, de passer la main. Leur chef de file Samir Dilou, — son nom figure en premier sur la liste des signataires — est invité par La Presse à apporter un éclairage sur cette fronde interne qui ne dit pas son nom.

Depuis 2011, la discipline et la rigueur du mouvement Ennahdha n’ont eu de cesse d’être louées voire enviées. Base militante et dirigeants en ordre de bataille, députés votant d’une seule voix, taux de présence au Parlement qui a battu tous les records, structures internes régulées démocratiquement, « Majless choura » en conclave des jours et des semaines jusqu’à prise de décision par consensus ou par vote, et mobilisation autour du président du parti. Il est bien loin ce temps là, n’est-ce pas ?

Effectivement, les temps ont changé. La vie des partis est un processus. Ceux qui n’adhèrent pas à ce processus évolutif seront bloqués. Ou bien ils quittent pour affronter leur parti de l’extérieur. C’est une solution de facilité, je trouve. Le Mouvement lui-même a évolué, puisque son premier référent idéologique est frériste, il est vrai. Durant plus d’un demi-siècle, Ennahdha a évolué. Le mouvement s’est « tunisianisé » avec ses aspects positifs et négatifs. Les fondamentaux de l’Etat tunisien sont à retenir mais rien ne doit rester en l’état, figé, c’est le cas du Code du statut personnel, lequel lui aussi doit évoluer.

Revenons au parti Ennahdha, voulez-vous ?

C’est une introduction pour dire que le Mouvement est une composante de son environnement. Le Mouvement militait dans la clandestinité pour des raisons connues de tous. Après la révolution, ceux qui s’opposaient à l’ancien régime se sont dispersés pour lancer leur propre projet politique. Quant au parti, il a entrepris une nouvelle expérience ; l’exercice du pouvoir. Parmi les méfaits connus et inévitables du pouvoir : l’usure l’intégration d’opportunistes dans ses rangs, seulement préoccupés par la rente que procurent les hauts postes et rien d’autre. Ces éléments mènent inévitablement à une confrontation fratricide au moment des crises et des prises de décisions. Les avis divergent pour ne pas dire s’opposent carrément. De même, il y a eu des évolutions non assimilées par tous au même degré et de la même façon.

Parmi les points qui font la force d’un parti politique, un leadership, des idées et une démocratie interne. Si on faisait le parallèle avec Nida Tounès, il avait un leader, personne ne contestait feu Béji Caïd Essebssi et la légitimité qu’il incarnait pour présider le mouvement. De même, Nida Tounès prônait un projet politique, social et culturel qui avait des référents et une profondeur historiques. Ce qui lui a été fatal, c’est un fonctionnement interne défaillant. Le parti n’a même pas organisé son congrès constitutif. Ennahdha semble, pour l’heure, rencontrer des problèmes à tous les niveaux : un président contesté, une identité floue et un fonctionnement interne sclérosé, qu’en pensez-vous ?

Je ne suis pas d’accord sur plusieurs points de votre analyse ainsi qu’avec le parallèle qui a été fait. Nida Tounès n’a pas eu le temps de devenir un parti politique. Une institution, avec des structures, une direction, une gouvernance interne, le tout se cristallisant autour d’un projet. Nida Tounès était une machine électorale qui s’est transformée en appareil politique qui a essentiellement trois points forts : le charisme du président plutôt que la légitimité qui est la résultante de deux facteurs, l’adhésion de la base militante ainsi qu’une capacité de diriger et des acquis. Mais feu  Caïd Essebssi n’a pas eu le temps de tout réaliser. Cela dit, il se démarquait incontestablement par sa valeur intrinsèque et son charisme. Deuxièmement, l’attractivité du projet qui avait pour mission de combler le vide. Il y avait le Mouvement Ennahdha et quelques petites structures sans poids réel. Il fallait rétablir l’équilibre. En outre, une famille politique dont une partie se revendique l’héritage des pères fondateurs de l’Etat moderne et qui se cherchait un père et l’a trouvé en Béji Caïd Essebssi, lequel dans la gestuelle, les idées, les slogans, l’apparence et même le choix des lunettes, le tout rappelait Bourguiba.

Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné selon vous alors ?

Le décalage associé à toute transition démocratique entre les attentes de la population et la capacité de les satisfaire. L’Etat fort en période d’autoritarisme s’est affaibli et s’est trouvé incapable de maîtriser les mouvements sociaux, les revendications de la population, etc. Viennent ensuite les caciques de l’ancien régime qui ne peuvent que faire le constat de l’échec de la nouvelle classe dirigeante dont les membres étaient des militants certes, mais se sont avérés incompétents et dépourvus d’expérience. Ensuite arrivent les populistes qui considèrent que la configuration institutionnelle et partisane est dépassée et que la démocratie représentative est inutile. 

Leur intervention dans le jeu politique n’a pas arrangé les choses. La seule solution selon eux est incarnée par un chef suprême qui conduira l’Etat vers la réussite. On s’est tourné vers les technocrates. A mon avis, les technocrates ne peuvent pas diriger, ce sont des exécutants. L’administration exécute selon une vision politique.

Revenons au cas d’Ennahdha, voulez-vous ? 

Le mouvement Ennahdha est un vieux parti. Il a plus d’un demi-siècle de vie. Il s’est retrouvé après la révolution dans une période transitoire difficile. C’est prévisible. Le pays a vécu une transition difficile de la dictature vers la démocratisation, vers la mise en œuvre d’un projet de développement. Pratiquement, c’est un échec. Le Mouvement Ennahdha s’est transformé d’un mouvement militant contre le despotisme à un parti qui gouverne. Or, pour gouverner, il faut un programme, des cadres et des compétences.

Le parti Ennahdha avait-il un programme et des compétences dans ses rangs prêtes à gouverner ? 

Aucun parti ne peut se prévaloir d’avoir de programme à l’époque. Ceux qui avaient de l’expérience faisaient partie de l’ancien régime et ont été renversés par une révolution. Parmi ces hommes qualifiés, certains pouvaient être récupérés mais non pour être en première ligne. Or, c’est une règle, on ne peut pas faire du nouveau avec de l’ancien, certaines expériences de l’Europe de l’Est le démontrent bien. Le slogan brandi technocrates indépendants n’est pas le bon. Technocrates tout court aurait suffi.

Gouverner n’est pas une mince affaire, cela signifie préparer des programmes, des cadres pour les mettre en œuvre et nécessite surtout une bonne transition dont la transition générationnelle. Et là je reviens à vos questions concernant le Mouvement ; Il est indispensable pour qu’un parti politique perdure que la démocratie interne soit appliquée ainsi que la bonne gouvernance, la transparence dans la gestion, l’implication des  jeunes et des femmes pour accéder aux postes de responsabilité.

D’où  la lettre des 100 signataires ? 

C’est le Smig (salaire minimum interprofessionnel garanti. Par extrapolation revendiquer le minimum requis de libertés et droits, ndlr) démocratique, c’est un slogan déjà utilisé lors de l’initiative du 18 octobre 2005. Pour faire le parallèle, la lettre des 100 ne représente pas un grand projet réformateur mais comprend une revendication unique : l’alternance, c’est-à-dire le transfert pacifique du pouvoir. On ne peut revendiquer l’instauration d’un régime démocratique dans le pays sans partis politiques démocratiques.

D’après les événements, Rached Ghannouchi et ses soutiens campent sur leurs postions et on dirait qu’il pourrait se représenter lors du prochain congrès ?

Ce n’est pas une guerre de tranchées. C’est une guerre d’idées. Notre lettre a eu pour effet de réunir des personnes qui revendiquent le droit légitime d’accéder au pouvoir. Il est temps d’ouvrir la succession. Il n’y a pas que cela, on aurait pu élargir le cercle des revendications et parler d’une dizaine d’autres points pour en faire un grand projet réformateur. Mais on ne l’a pas fait.

Un projet réformateur ne peut se faire sans l’aval de l’actuel président qui est tenu de respecter d’abord le règlement intérieur et donc respecter le principe de l’alternance, n’est-ce pas ?

Cette lettre n’est pas une exhortation. Je tiens à le dire. Certains au sein du Mouvement Ennahdha ont fait savoir que le congrès est souverain, que le règlement n’est pas sacré, n’est pas du Coran, que l’intérêt du parti prévaut sur le règlement intérieur.

Ce qui signifie que le règlement intérieur peut être amendé en faveur de M. Ghannouchi, n’est-ce pas ?

Peut-être, mais c’est inadmissible. Cela ne prendra pas la tournure d’une guerre fratricide. Ce sont nos compagnons, nos frères et nous les respectons. Malheureusement, ils ont laissé de côté les idées qui n’ont pas été débattues pour lancer des interrogations du genre : « Pourquoi maintenant alors que le Mouvement est ciblé et fait l’objet de critiques et mouvements de contestation ? ». Certains n’ont pas hésité à nous insulter, à nous accuser de traîtres. C’est inacceptable, que ce soit entre nous ou à l’égard de nos adversaires politiques. Le respect doit être la règle pour tous.

Le niveau du débat politique est en deçà de tout. Ce qui est nouveau, c’est de voir insultes et accusations émaner d’une famille politique qui était jadis unie ?

Les divergences et surtout les divisions sont apparues sur la scène publique. Mais dans toutes les formations politiques il y a un peu de tout. Pour ma part, je l’ai toujours dit, on ne peut défendre une idée ou une personne en insultant les autres, les accusant de tous les maux et en faisant usage de langage ordurier. Le débat politique doit se pencher sur les idées, les arguments, les programmes. 

Si Rached Ghannouchi se présentait, malgré tout, voteriez-vous en sa faveur pour un nouveau mandat ?

La question se pose avant même le suffrage. Il y a une loi qui lui interdit de se porter candidat. C’est une barrière infranchissable pour deux raisons : d’abord, certains principes ne peuvent être relégués au statut de simples articles dans une loi. Ce sont des valeurs. L’alternance au pouvoir en est une. Ce n’est pas un détail. Peut-on faire un référendum en Tunisie pour l’annulation du régime démocratique ou pour supprimer le droit des femmes au travail ? Peut-on organiser le congrès du Mouvement en stipulant que toutes les prérogatives relèvent du président du parti ? Ce n’est pas possible. Pareil pour l’alternance.

C’est une valeur, un des fondamentaux qui ne souffre aucun compromis. Le principe du congrès est souverain ne peut être pris en compte que lorsque plusieurs conditions sont réunies et ne peuvent l’être dans les conditions actuelles.

Vous avez répondu donc par non. Vous ne voterez pas en sa faveur. La perspective de créer un nouveau parti est-elle envisageable ?

Ce n’est pas à l’ordre du jour. Mais les partis sont des outils faits pour agréger des  potentiels, poser des objectifs communs. Si les partis sont devenus une charge pour la démocratie, on peut réfléchir à une alternative. Mais je le dis et le répète haut, le Mouvement Ennahdha est notre maison. C’est une propriété collective.

Compte tenu de vos déclarations, cela risque de ne plus l’être ?

Nous n’avons jamais dit que nous allons quitter le Mouvement. Nous avons constaté un problème au niveau de la gouvernance et de la démocratie interne, de non-respect du règlement. Nous le répéterons inlassablement jusqu’à la fin.

L’autre option, si Rached Ghannouchi renonçait à se présenter, des personnalités seraient-elles prêtes à se porter candidates ?

Nous n’avons pas encore discuté. La question dépasse les personnes. C’est une question de valeurs, comme je l’ai dit.

Il n’y a pas de noms en attente sur la liste qui soient prêts à se lancer dans la course ? 

Dans ces circonstances, si des noms étaient révélés, la querelle serait personnifiée. Or, il s’agit d’un combat de valeurs. Rached Ghannouchi n’est pas visé en lui-même. Nous souhaitons que ce projet commun perdure en respectant les règles. Les modalités qui lui permettent de durer sont connues : la bonne gouvernance, la transition générationnelle et la féminisation. 

Vous avez précisé que vous n’allez pas vous présenter, pourquoi ?

Je suis en première ligne. Pour rester au-dessus de tout soupçon, je ne cherche ni à me positionner ni à servir aucun intérêt personnel. J’ai décidé à l’avance et j’ai fait savoir que je ne compte pas me présenter au prochain congrès.   

Il y a deux options : ou l’actuel président du parti passe la main et se retire ou il rejette votre proposition et se présente, en faisant fi du règlement intérieur. Qu’allez-vous faire dans ce dernier cas ?

Je vais résumer ma réponse. Ce n’est pas une querelle entre individus. Il y un groupe dont je fais partie qui l’a déclaré tout haut ; nous ne sommes pas un organisme au sein d’un autre plus grand. La lettre a été remise au président en mains propres. Avec tous les respects qui siéent à sa personne et à ses réalisations, nous considérons qu’il y va de l’intérêt du Mouvement comme celui du pays que le règlement intérieur soit respecté.

Au cas où les congressistes renouvelleraient leur confiance dans l’actuel président, êtes-vous prêt à faire scission, créer un courant politique au sein du Mouvement ?

Nous n’avons pas encore pris de décision. Mais si le suffrage ne se déroule pas dans le respect des procédures et dans la transparence, on prendra la décision adéquate. Mais je tiens à préciser que nous agirons à l’intérieur du Mouvement. Ennahdha est notre maison. Mais nous persistons à croire que sans partis politiques démocratiques, il est vain d’aspirer à mettre en place un système démocratique en Tunisie.

Il y a un rejet de votre démarche pourtant ?

Pour le moment, ce n’est pas un niet catégorique. Le débat est ouvert, peut-être allons-nous réussir à convaincre l’autre partie.

Vous étiez dans le cercle rapproché de Rached Ghannouchi et vous aviez l’oreille du chef, il vous écoutait. On dirait que ces dernières années, vous vous êtes éloigné, c’est pour manifester votre désaccord ?

Je ne suis plus d’accord sur certaines choses. Je ne suis pas politicien professionnel. Après tant d’années et de responsabilités. Dans ma tête, je travaille avec plaisir. Le professionnel calcule avec soin ses démarches. Je n’ai pas été dans cet état d’esprit. Avec un plan de carrière en tête. Je ne veux rien et n’attends rien, je ne brigue aucun poste ni au sein du parti ni en dehors.

Ce choix me confère donc la liberté et le droit de révéler mes choix et mes positions en toute franchise. Je dois dire que les dernières années j’étais visible sur la photo, mais prenais pas part aux décisions. J’ai gardé relativement mon pouvoir d’influence. Je me déplace dans les bureaux du parti. Je suis assez présent sur la scène médiatique et j’ai des interventions au Parlement. Mais j’ai refusé d’être dans les structures décisionnelles du parti. 

Avez-vous distribué la lettre des 100 à votre base et notamment aux jeunes du parti ?

Non, jusqu’à présent cette missive est adressée au président du parti uniquement. Nous attendons de recevoir une réaction officielle.

Avez-vous posé des délais ? 

Nous avons reçu une réponse qui a été diffusée. Mais elle n’a pas été adressée par Rached Ghannouchi, nous attendons des explications. Cette réponse publiée expose en substance que « le Zaïm ou le guide » se hisse à un degré supérieur par rapport au président. Mais, jusqu’à présent nous n’avons pas reçu de réponse officielle en provenance du président du parti.

On dirait que Rached Ghannouchi a attrapé le vice du pouvoir, autrement dit il brigue une présidence à vie. Or, les Tunisiens ont souffert de cela malgré la valeur et le poids historique de Bourguiba, qu’en pensez-vous ?

Le rôle du droit, des institutions et des groupes qui croient en des valeurs est de défendre les valeurs et le respect de la loi. Ceux qui croyaient en ces valeurs et n’avaient pas réussi à convaincre Bourguiba ou lui imposer de renoncer au pouvoir à temps ont assisté à une dégradation de l’image de l’homme. Outre le coup d’Etat dont lui-même d’abord a subi les conséquences.

Pourrait-on faire le parallèle avec le mouvement Ennahdha ?

Non, je ne fais pas de parallèle. Rached Ghannouchi n’est ni Bourguiba ni Ben Ali. Rached Gahnouchi a lutté contre la dictature, il a des idées, des projets. Il a écrit des ouvrages pour défendre la démocratie.

Mais pour le moment, il semble s’acharner pour garder son siège à la tête du Mouvement ?

La lettre que nous lui avons adressée fait office de rappel. Cette missive rappelle en substance que les déclarations de certains dirigeants ne devraient pas l’inciter à battre en brèche son combat et ce pourquoi il a  lutté.

La popularité de Rached Ghannouchi est sérieusement entamée. Il fait face à un rejet populaire par une grande partie des Tunisiens. Les sondages mensuels publiés par des instituts différents en témoignent. C’est ce qui vous a encouragés à lui demander de passer la main?

Cet état de fait s’explique par plusieurs raisons. Dans les périodes de transition, l’ensemble de la classe politique subit une forme de rejet compte tenu du fait que les attentes dépassent et de très loin la capacité de l’Etat d’y répondre. Deuxième élément à prendre en considération, l’usure du pouvoir. Ensuite, la nature du parti, la naissance est frériste et l’amalgame entre islam et islamisme non pas en Tunisie uniquement mais partout dans le monde est facile. Rached Ghannouchi, lui-même, est Cheikh et il est président.

Vous avez refusé le terme d’insurrection ou de fronde (tamarod). Pourtant c’est ainsi qu’on peut voir votre action. Et c’est une fronde à double dimension, idéologique contre le Cheikh, justement, le guide spirituel, et politique à l’encontre du président du parti. Qu’en pensez-vous?

Je ne vois pas comment cela peut être idéologique. Je ne crois même pas que pour le moment il y ait des partis politiques. Les partis (ahzeb haditha, assrya, madanya) modernes et civils peuvent-ils se référer à une idéologie ? Oui, les arrière-plans sont différents d’une formation à une autre.

On ne peut négliger les référents de chaque formation politique, n’est-ce pas ?

Les référents idéologiques une fois intégrés dans des projets programmatiques se diluent. Les dénominations sont explicites (hizb, hadith, assri, madani). On ne doit avoir ni guide ni gourou, mais un président avec des prérogatives. Les institutions prennent des décisions appelées à être respectées par tous.

Ce qui nous amène à parler de l’identité du parti Ennahdha, a-t-il coupé les ponts avec l’islam politique avec les Frères musulmans ? Est-ce un parti conservateur ? Opérez-vous une évolution vers le centre de l’échiquier ? Quels sont les grands traits de l’identité du parti qui est devenue floue ?

Il y a un travail de réflexion qui a été fait, on doit le poursuivre. Cette histoire de lien avec les Frères et ceux qui en parlent, ce sont les adeptes de la paresse mentale. Ils ne reconnaissent pas le long processus par lequel est passé le Mouvement Ennahdha qui a procédé à de grandes révisions. Dans le  Xe congrès, des caps importants ont été franchis : la séparation de la prédication du politique, la création d’un nouveau concept; l’Islam démocratique. Le débat est mis en œuvre. Une commission du contenu dans laquelle je suis membre se penche sur ces questions. Des ateliers au sein de cette commission sont en train de préparer le XIe congrès. C’est prématuré d’en parler en public. Dans tous les cas, le débat ne doit pas cesser, c’est un long travail de gestation. Les corps vivants doivent se renouveler au niveau de la gestion, du fonctionnement, des structures et bien entendu des idées et des concepts.

Supposons que Rached Ghannouchi accepte de se retirer, accepteriez-vous qu’il soit président d’honneur ?

Ce n’est pas à moi de décider. La question n’est pas de garder Rached Gahnnouchi ou de le prier de rentrer chez lui. Il a joué un rôle certes, mais nous nous devons de respecter la loi et le principe de l’alternance. Nous sommes confrontés à un grand défi vis-à-vis de la génération fondatrice du parti.

Comment allez-vous l’intégrer ? Il y a le mur de l’âge et des idées ?

On peut être utile jusqu’au dernier souffle. Reste la question, comment ? La réponse doit être trouvée par tout le monde. L’alternance est toujours difficile, alors que dire vis-à-vis de toute une génération. Ces dirigeants doivent faire partie des discussions et de la nouvelle dynamique. Ils ne seront pas exclus. Mais ce n’est pas un marché entre les uns et les autres ni un compromis. Si on réclame une transition dans le pays, comment ne pas commencer par nos propres partis ?

Sur un autre registre, la coalition entre les groupes parlementaires d’El Karama, de Qalb Tounès et d’Ennahdha pourrait avoir eu comme impact de jeter le discrédit notamment sur le mouvement Ennahdha ?

Je ne pense pas que ce soit une question de crédibilité. Ce sont des décisions prises par les partis et les groupes parlementaires et un autre élément imprévisible, sa Majesté Monsieur l’électeur. Il faut tenir compte d’un élément qui devient primordial à l’issue du scrutin ; à savoir, qui a gagné la première place en nombre de sièges, qui vient en deuxième position, en un mot qui a gagné les élections ? Nous n’avons trop le choix. Les partis sont faits pour gouverner. Les autres, ceux qui prétendent le contraire peuvent œuvrer dans l’associatif et le caritatif. Ennahdha n’ira pas négocier avec un parti qui a récolté seulement deux voix.

Vous avez voté en faveur du Chef du gouvernement, Hichem Mechichi, certaines voix émanant de votre coalition appellent déjà à limoger quelques ministres. Quel est votre avis ?

Changer des ministres après le vote de confiance c’est de l’absurdité. C’est du non-sens. Soit on vote oui et on laisse le gouvernement travailler, soit le contraire. On juge des CV, des expériences et un programme. Par la suite, nous allons évaluer le rendement. Attendons de voir. Mais avec la crise sanitaire liée au Covid et les problèmes structurels dont souffre le pays et dont les origines remontent à loin, 100 jours c’est peu, à mon avis, pour évaluer le travail du nouveau staff. Je voudrais ajouter pour finir que les partis politiques ne sont pas une fin en soi. Ce sont des leviers pour atteindre un objectif. Si des partis devenaient une charge, on pourrait s’en passer. Malheureusement, pas de démocratie viable sans partis politiques. Pour qu’un pays soit démocratique, il faut que les partis qui animent le paysage politique le soient, et ce, à tous les niveaux ; gouvernance, élections transparentes, gestion financière, transition générationnelle, parité, etc.

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