En un sens, qui a peut-être les faveurs d’une conception pragmatique de la vie humaine, rien n’est plus accessoire, voire superflu, que la poésie. A son débit, on pourrait rappeler qu’en dehors du fait qu’elle n’est qu’un produit de l’imagination, à l’image certes des autres arts, elle se différencie de ces derniers en ce qu’elle ne donne presque jamais lieu à des rassemblements récréatifs, synonymes à la fois de rencontres et de divertissement. Rien à voir avec la musique et ses concerts, avec le théâtre et les discussions relevées qui suivent parfois les spectacles et grâce auxquelles se nouent des amitiés intellectuelles, avec la peinture et ses expositions propices elles-aussi aux rencontres et à une certaine culture du goût… Face à la poésie, même la littérature peut se prévaloir de nous offrir de l’évasion : ce dont nous avons beaucoup besoin, à l’heure où le stress provoque chez beaucoup d’entre nous fatigue nerveuse et, avec le temps, affaiblissement du corps lui-même…

En quoi la poésie peut-elle prétendre rendre notre vie meilleure, ou plus vivable ? Dans sa forme ancienne, poursuivrait le réquisitoire—car il s’agit bien ici de réquisitoire—, elle avait quelque chose de plaisant : cette sorte de discours chaloupé, dont la rime appuyait la mesure, et qui nous prodiguait quelques vérités de l’esprit sachant  ravir notre intelligence. Mais ne voilà-t-il pas que, même à cela, elle a renoncé. Le poème d’aujourd’hui est une parole difficile à comprendre. Il ne nous offre plus de l’agrément : il nous soumet plutôt à l’épreuve de la perplexité. «Que nous dit-on ?», se demande le lecteur ! Alors que notre quotidien nous livre déjà à tant d’expériences difficiles et amères, le poète n’a d’autre consolation à nous apporter que celle de sa propre mélancolie, dont il ne prend d’ailleurs pas la peine de nous la présenter dans un emballage enjolivé : son seul habit est celui de ses énigmes !

Qu’est-ce qui peut bien, finalement, pousser certains d’entre nous à rester fidèles à un art qui, par bien des côtés, semble être le plus ingrat de tous ? Et pourquoi pensons-nous, en ce qui nous concerne, que la poésie, loin d’être une activité marginale et secondaire comme l’affirment ceux qui ne l’ont jamais réellement connue de près, est au contraire une activité éminemment utile ?

Une défense en trois points

Les passionnés de poésie, dans quelque langue qu’ils s’adonnent à leur passion, ont sans doute leurs raisons bien personnelles et en partie secrètes de cultiver leur amour des mots. Ils pourraient, en s’inspirant de Sibélius—pour qui «la rose est sans pourquoi»—, nous expliquer que ce qui les attache au poème est précisément ce quelque chose qui ne s’explique pas. Mais il nous appartient quand même, pour notre part, de rappeler trois petites choses.

La première chose est que la poésie, en travaillant à dire l’indicible, dilate le monde : à notre expérience des choses elle ouvre des espaces dont nous ne soupçonnions pas l’existence. Par son usage des mots, elle nous libère de la croyance—informulée— selon laquelle le monde en soi se résume au monde tel qu’on se le représente habituellement, elle crée des lignes de fuite dans la moindre de ses parcelles ; elle nous projette dans l’exploration de la face étrange des choses… y compris et en particulier celle de notre propre existence !

La seconde chose est que la poésie est expérience de rencontre : de rencontre de l’autre, telle qu’aucune autre expérience n’est sans doute capable de nous en donner une richesse équivalente. Lire un poème, c’est certes découvrir un talent à jouer avec les ressources de la langue pour produire du sens. Mais le poète ne dit jamais quelque chose sans se dire lui-même, sans s’exposer en tant qu’existant. Le discours qu’il propose n’est pas de ceux que nous produisons à longueur de journée et qui font écran, ou diversion, par rapport à ce que nous sommes ou qui nous sommes… L’habileté du poète est habileté à livrer son âme, alors qu’il nous parle d’une montagne, d’un fleuve ou d’un pré !

Dans ses Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant définit le respect de la personne d’autrui en faisant une distinction, devenue connue, entre action selon la fin et action selon le moyen : «Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, jamais simplement comme un moyen». Ce précepte prend tout son sens à partir du constat que l’homme est capable, dans sa relation à l’autre homme, de réduire ce dernier au rôle de simple moyen en vue d’une fin. Il n’est pas nécessaire de faire preuve d’une méchanceté particulière, d’ailleurs, pour tomber dans pareille conduite qui nie l’humanité de l’autre homme en le traitant comme une chose. Notre affairement quotidien nous y pousse régulièrement, quand il se place sous le signe de l’égoïsme, quand notre action se laisse gouverner par cette règle de la préférence de soi qui refuse de s’assigner des limites. C’est pourquoi le philosophe nous rappelle au devoir de toujours traiter autrui «en même temps comme une fin». Et il justifie cette obligation par le fait que l’autre homme est, comme moi, porteur en sa raison de la loi morale. Quels que soient les rapports d’intérêt que me lient à lui, et qui tendent à me le présenter comme un moyen, je ne dois jamais cesser de le traiter comme le membre de la communauté éthique à laquelle nous appartenons tous deux, même si sa qualité de membre ne s’affirme pas toujours selon le mode de l’engagement actif.

Rencontre… sous le signe du paradoxe.

Entendu ainsi, le respect d’autrui nous amène sur le terrain d’une rencontre de l’autre, dont nous éloigne au contraire la loi de notre amour-propre. Cette rencontre s’accomplit sous le signe de la reconnaissance des droits de l’autre en tant qu’homme… Elle sera reprise par Hegel dans sa fameuse dialectique du maître et de l’esclave que l’on trouve dans la Phénoménologie de l’Esprit.

Mais la rencontre à laquelle nous invite le poète par son poème n’est pas de même nature et nous entraîne sur un terrain plus complexe et plus paradoxal. En effet, si la parole produite exprime la présence du poète, comme un écho venu de son intériorité, elle a ceci de particulier également qu’elle se laisse approprier par le lecteur-auditeur : celui-ci peut la faire sienne, comme si elle avait jailli de ses propres entrailles. Il n’y a d’ailleurs par d’autre façon de comprendre le poème que de le vivre, non comme un texte qui se tient devant soi, mais comme un texte qui s’insinue en soi et, finalement, qui vient de soi.

En toute logique, cela devrait nous conduire à considérer que pareille appropriation du texte par le lecteur-auditeur équivaut à une expropriation de l’auteur, à une confiscation. Or c’est le contraire qui est vrai : au moment où il éprouve la parole poétique comme sienne, au moment où il en ressent les vibrations comme quelque chose qui le traverse de fond en comble, il s’ouvre du même coup à la vérité du poète. Ici, en cet instant, s’accomplit la rencontre. Et le paradoxe est qu’il y a rencontre alors que le poème a effacé les limites du moi et du toi, puisqu’en tant que poème il est à la fois l’expression de l’un et de l’autre des protagonistes, puisque par l’appropriation à laquelle il se prête, il est désormais le poème de l’auteur et de l’auditeur… et qu’il les révèle tous deux dans leur être : l’auditeur pas moins que l’auteur !

Comment, donc, la rencontre peut-elle advenir au moment précis où s’abolit dans le poème l’altérité des deux, où se dérobe ce qui est la condition de possibilité de la rencontre elle-même ? Nous aurons l’occasion de revenir, tout au long de cette chronique—dont le présent article est inaugural—, sur cette question de la rencontre et de ses développements autour du poème. Qu’il nous suffise ici d’en souligner l’importance décisive.

Pèlerinage

Enfin, la troisième chose à souligner à propos de la poésie et qui nous en rend la fréquentation si précieuse, c’est que la parole du poète remonte à la source de la langue. Il ne s’agit pas bien sûr d’une remontée chronologique sur la trace de l’étymologie des mots et des toutes premières structures grammaticales : tâche savante qui appartient aux linguistes. Non, il s’agit de remonter à la source de la langue en tant que possibilité pour l’homme de convoquer les choses par les sons, quand les mots ne sont pas encore consacrés par un lexique constitué, car ils relèvent encore du jeu vocal, de la musique.

On connaît peut-être la formule de Paul Verlaine à propos de la poésie : «De la musique avant toute chose !» Ce qui peut être compris, et qui est compris généralement, comme une invitation à laisser de côté les idées dans l’élaboration du poème. De s’en tenir donc au jeu des sonorités. Mais la sentence du poète français nous rappelle que le mot est toujours à la confluence de deux domaines : celui d’abord de la signification, qui repose sur un système de correspondances conventionnelles entre des sons et des choses, des sons et des idées et, ensuite, celui de l’invention musicale. Chaque mot naît en tant que chant.

Ce que nous dit Verlaine, pensons-nous, est que le poème doit laisser les mots renouer avec leur sève de musicalité, de telle sorte que leur enchaînement soit lui-même de nature symphonique, et que la symphonie de l’ensemble soit finalement l’événement primordial du poème. Avant l’idée ! Avant la morale ! Mais ce que nous voudrions relever, c’est ce retour possible à l’enfance du mot, à sa sortie des langes de la musique, au moment où sa signification est encore ouverte, non encore captée par une définition qui rétrécit l’horizon de ses évocations…

Cette pérégrination poétique au lieu de naissance des mots de la langue, cette visite qui rappelle la liberté du mot dans le moment de son vertige musical originaire, est un acte de célébration qui fait référence, au-delà de l’activité poétique comme expérience fondamentale, au-delà également de la langue comme lieu d’appartenance d’une communauté d’hommes, à l’aurore même de la civilisation dans la vie humaine… De la civilisation avant ses déviations, avant ses égarements et ses folies des grandeurs !

Pourquoi des poètes ? Parce qu’ils nous apprennent à redécouvrir le monde dans ses manifestations les plus simples ; parce qu’ils nous offrent le vertige d’une rencontre où la révélation de l’autre dans sa vérité coïncide avec une révélation de soi, et parce qu’en répétant l’acte de genèse du mot dans l’espace du poème, ils font de nous des pèlerins du moment inaugural de l’humanité… contre le mouvement d’instrumentalisation de la langue qui assèche la civilisation.

Il va de soi, dans ces conditions, que la poésie devient un sujet éminent de la réflexion philosophique : un sujet qui suscite l’étonnement et qui inspire aussi, comme nous tenterons de le montrer…

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