Quand on considère la pratique de la poésie à travers les siècles, il semble bien que celle qui caractérise notre époque soit celle de la redécouverte du mot, de sa magie d’évocation en dehors de ses usages habituels. Le mot est libéré de son enclos lexicographique, poussé dans le libre espace de ses possibles, mis en même temps sur les traces de son passé lointain, de sa naissance… Bref, le poète d’aujourd’hui est un poète par qui les mots de la langue s’insurgent contre l’utilisation qui est faite d’eux au quotidien : celle de la mise en ordre du réel. Ils retrouvent avec lui le plaisir d’un certain vagabondage, qui offre au lecteur, et d’abord au poète lui-même, le chemin de rencontres inattendues, de profusions aveuglantes et déroutantes du sens. Comme en un monde parallèle qui n’aurait cependant d’étranger que sa trop grande proximité avec une pensée qui se confond avec le souffle.

Déjà, au 19e siècle, le jeune Novalis écrivait ceci : «Précisément, ce que la parole a de propre, à savoir qu’elle ne se soucie que d’elle-même, personne ne le sait». Ce non savoir, c’est néanmoins ce que le poète va désormais se mettre en devoir de corriger, par sa façon de faire usage des mots. Car il va laisser la parole se déployer de telle sorte «qu’elle ne se soucie que d’elle-même». Or une question surgit : que faut-il penser de la dimension narrative par laquelle la poésie s’est fait connaître à nous à ses débuts et pendant si longtemps ? S’agit-il de l’expression d’un égarement, dans la mesure justement où la parole était mise au service d’un récit, mobilisée dans le but de la création et de la transmission de ce dernier ? En quoi, par exemple, la parole «ne se soucie que d’elle-même» dans l’Iliade et l’Odyssée, si tant est qu’avec cette épopée nous soyons véritablement dans l’élément du poème ?

A la question du récit, nous pourrions d’ailleurs ajouter celle de la musique, quand la parole est mise à contribution dans l’hymne et le chant, ou celle du théâtre, quand elle sert à forger la substance des dialogues auxquels donnent voix les acteurs sur la scène : la poésie cesse-t-elle d’être poésie dès lors qu’elle quitte sa solitude de libre parole… qui ne se soucie que d’elle-même ? Ou ne révèle-t-elle pas au contraire toute sa puissance de contagion en entraînant le récit musical et théâtral dans le jeu de sa propre célébration ?

Le mythe et l’origine

Parmi les textes les plus anciens qui se sont penchés sur la question de la poésie, il y a le livre d’Aristote au titre qui ne trompe pas : la Poétique. Connu pour ses développements sur le sujet de la tragédie, à propos de laquelle il propose la théorie de la «catharsis», de la purification des passions, ce texte comporte un passage non moins intéressant, et à vrai dire essentiel, sur la nature de la poésie dans sa relation avec l’histoire. Le philosophe affirme qu’alors que l’histoire s’intéresse à ce qui est arrivé dans le passé, la poésie raconte ce qui pourrait être arrivé ou ce qui, d’une façon générale, peut arriver en tout temps. En quoi, fait-il remarquer, elle est plus proche de la philosophie qui, elle aussi, vise le général plutôt que le particulier.

Le récit auquel renvoie la poésie, par opposition à celui de l’histoire, c’est le mythe. Ainsi le mythe nous raconte-t-il des choses qui pourraient avoir quelque lien avec des événements du passé, comme la guerre de Troie dont on pense qu’elle a eu lieu et qu’on peut même dater, mais le récit qui nous est rapporté n’a aucune prétention à restituer fidèlement un passé quelconque. La poésie ne nous propose pas le mythe à défaut de l’histoire, parce qu’elle manquerait des outils nécessaires qui permettraient de produire un récit historique digne de ce nom : elle utilise le matériau de l’histoire pour raconter tout autre chose ! Il arrive d’ailleurs que ses emprunts à l’histoire soient tellement modestes que tout semble être noyé dans la fiction. Ce qui l’intéresse, c’est de raconter une histoire —possible— de telle sorte que la parole, en la racontant, se raconte aussi elle-même : qu’elle dévoile tout le pouvoir qui est le sien de créer un monde en rêvant et en se rêvant.

Le plus étrange est que, ce faisant, la poésie semble répondre à l’attente des hommes de se donner une origine. Le mythe a beau être le fruit d’un jeu d’amour de la parole avec elle-même —dont la divinité n’est cependant pas absente, si l’on en croit au moins le Phèdre de Platon—, ce qu’il nous dit porte sur notre provenance en tant qu’hommes. Chez tous les peuples anciens, le mythe est chanté et perpétué avec le sentiment qu’il renferme le secret d’un commencement : un commencement qui scelle un destin commun. De sorte que se remémorer le récit dans l’intimité d’un logis, le déclamer à l’adresse d’un auditoire sur une place publique ou un théâtre, c’est toujours célébrer un commencement. Bien plus d’ailleurs que s’il s’était agi d’un récit «national» rédigé par un historien, malgré tous les éléments censés nous garantir la véracité des faits qu’il contiendrait.

Les mamans et leurs histoires

Ce qui nous permet d’ailleurs de faire remarquer ici qu’un texte comme la Légende des siècles, de Victor Hugo, bien que présenté sous la forme d’un poème et chargé de toute la puissance verbale qu’on connaît à ce poète français, est moins de la poésie que de l’histoire versifiée. Parce qu’il asservit les mots à une tâche déterminée, là où la parole poétique, selon le mot de Novalis, «ne se soucie que d’elle-même» ! La différence entre ce texte et le mythe, c’est que dans ce dernier le passé est plus rêvé que restitué. Qu’est-ce qui fait cependant que les hommes y voient un commencement ? L’ignorance des peuples d’autrefois ? Non ! Pourquoi non ? D’abord parce que, à proprement parler, l’histoire —qu’elle soit versifiée ou non— est incapable de fournir un commencement, car il y a toujours un avant. Le regard de l’historien n’est jamais arrêté par la limite d’un horizon chronologique, si reculé fût-il. Ensuite, parce que, tout en rêvant le passé, et tout en donnant ainsi libre cours à sa spontanéité créatrice, la poésie, quant à elle, répète l’acte de naissance de la parole : festive, elle est tournée vers sa propre origine ! Sans vivre la chose comme une mission à elle assignée du dehors, elle est portée par elle-même à faire retour au lieu d’où elle sourd et à partir duquel, selon la formule du linguiste Wilhelm von Humboldt, elle «fait monde». Car la parole «qui ne se soucie que d’elle-même» est naturellement en pèlerinage à sa propre source. Or c’est à la faveur de ce pèlerinage vers le lieu de son origine qu’elle appelle en même temps à célébrer toute origine… Et qu’elle prête son pouvoir de manifestation —pouvoir de «faire monde», disions-nous— afin que l’origine advienne : celle du monde, celle des hommes, celle du peuple dans la langue duquel elle résonne… On parle de «mythe des origines» comme d’une catégorie particulière de mythes, mais en vérité tout mythe est mythe des origines, car tout mythe porte la marque vivante de l’élan vers l’origine qu’imprime en lui la parole poétique, même quand il ne nous parle pas de la naissance du monde et des dieux, ou de Dieu et du monde.

En somme, la poésie, c’est un peu comme ces histoires que les enfants se font raconter par leurs mamans : y croient-ils vraiment ? Ils y croient, mais plus par amour que par crédulité. Et rien ne leur fait autant plaisir que de les entendre à nouveau, dans leur sonorité particulière. La valeur de vérité du mythe ne commence à poser problème qu’à partir du moment où, dans la relation des peuples entre eux, les uns présentent leurs mythes comme une explication universelle, comme une représentation du commencement qui s’imposerait à tous, indépendamment de la langue parlée. Là où le contact avec la poésie de l’autre pourrait, de façon bien plus salutaire, ne provoquer qu’un désir de traduction, c’est-à-dire de réinvention. Etant entendu que la traduction en poésie est une traduction réussie lorsque le texte étranger sert de détour que se donne la parole poétique en chemin de pèlerinage vers sa propre source. Détour critique, cependant : le mythe de l’autre comporte toujours, pour la parole poétique, le risque d’un dépaysement qui est arrachement à soi ou désertion de soi. Ce détour est une épreuve. Mais plus l’épreuve est difficile, plus le retour s’accomplit en profondeur. Plus grande aussi est la joie. Qui n’est pas seulement d’avoir survécu au péril, ni d’avoir élargi l’horizon du pèlerinage tout en donnant plus de sens aux retrouvailles. La joie du retour vient aussi de la rencontre de la parole de l’autre et de la découverte de la perspective infinie qu’elle ouvre. Ce qui signifie par ailleurs que, sans cesser d’être un pèlerinage, celui-ci s’enrichit de la possibilité d’une visite à l’autre et à sa poésie. Le détour, qui demeure une épreuve, ne va pas sans plaisir!

La parole qui répond

L’histoire telle qu’elle nous est rapportée nous enseigne que la poésie a connu des expériences malheureuses dans le passé. Elle a été utilisée par des tyrans envahisseurs pour consacrer la domination d’une mythologie sur les autres, d’une culture sur les autres. Elle a été déviée de son chemin par des hommes dont le souci était de briller en public et d’accroître leur influence sur leurs congénères. Elle a été critiquée ensuite et chassée de la cité au motif qu’elle corrompait les mœurs tout en cultivant un mode de pensée enfantin. Longtemps, elle a été considérée comme l’expression d’une intelligence archaïque, ne sachant pas tenir les brides à l’imagination : on la tolérait seulement, en considérant qu’elle apportait quelque agrément au sérieux de la vie. On lui reprochait enfin de servir trop souvent à attiser les sentiments nationaux et à entretenir un culte de sa propre prépondérance raciale : les totalitarismes du siècle dernier nous en ont donné des exemples. Mais ils ne sont certainement pas les seuls…

Pourtant, il n’existe pas de plus sûr chemin pour aller à la rencontre de l’autre et de sa différence que de faire l’épreuve de sa parole poétique, et cela à partir de la sienne propre. Il n’existe pas de voie plus royale en vue de consacrer la paix entre les peuples que de laisser résonner en harmonie les pèlerinages que, à l’intérieur de chaque langue, et à l’épreuve les unes des autres, les paroles poétiques mènent en mémoire de leur premier surgissement. Pourquoi ? Parce que la parole poétique mûrit, elle aussi. En mûrissant, elle apprend que ce qui fait la joie de son retour et de son pèlerinage, ce n’est pas la découverte, sans cesse renouvelée, de son pouvoir de «faire monde», de tirer du néant des choses qui accèdent à l’être par la puissance des mots : ce qu’il y a d’originaire en elle, c’est certes un miracle, mais un miracle qui ouvre sur une présence. Platon, qu’on n’accusera pas de complaisance à l’égard des poètes —il les a chassés de sa cité idéale— n’avait pas tort de définir la parole poétique comme une parole divine dans un de ses premiers dialogues, l’Ion. Or cette présence divine dans la parole poétique, c’est ce non dit, ce silence qui se dérobe sans cesse et auquel la parole du poète, quand elle cherche à le conquérir, est d’abord et quand même une réponse.

Ce qui signifie que, par son pèlerinage, la parole poétique fait pieusement signe vers un lieu qui se situe en-deçà de la langue, en deçà de toutes les langues, mais auquel la poésie puise, chacune à partir de la tradition qui est la sienne. En sorte qu’en conduisant, par la musique et le théâtre s’il le faut, son chant de célébration, la poésie appelle en réalité à faire mémoire de ce qui anime les poètes, par-delà toutes frontières et en-deçà de tout bruissement de parole.

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