Le football tunisien est friand de filiations : les frères Meddeb, Ben Aziza, Touati, Rouissi, Sellimi, Hajri, Soudani… Mais là vraiment, c’est un record. Ils étaient trois frères Laâroussi : Ferid, Moncef et Lotfi. Peut-être même quatre si on leur ajoute Mohamed Ali qui n’a pas, au fond, fait une aussi belle carrière que les trois autres.


Moncef Laâroussi nous en dit un peu plus dans cet entretien. Et raconte l’histoire du «plus grand joueur tunisien de tous les temps», à son avis, Noureddine Diwa, et ce qu’il disait avant chaque match à son père, tenancier de la buvette du stade Zouiten.

Moncef Laâroussi, si vous nous parliez d’abord de vos idoles, tout jeune…

Ils ne peuvent bien évidemment qu’être des ailiers qui auront marqué notre époque. A l’étranger, Johnstone du Celtic Glasgow, Amancio du Real Madrid… Chez nous, l’inégalable Noureddine Diwa. Pour moi, c’est le meilleur joueur tunisien du siècle dernier. Un véritable artiste reconnu par les fans de Limoges, en France où il était parti jouer. Ils le surnommèrent «Le petit Kopa».

Quel souvenir gardez-vous de lui ?

Mon père tenait la buvette du stade Zouiten, ex-Géo André. Dès l’apparition de Noureddine Diwa au stade, il met la chanson de Ferid Latrach «Noura Noura Ya Noura». En passant devant la buvette, mon père lui demande régulièrement : «Alors, qui va gagner aujourd’hui ?». Eternel optimiste doublé d’un homme à la confiance inébranlable, il répond à chaque fois, accompagnant la parole par le geste : «C’est dans la poche». Et il enfonce sa main dans la poche comme pour mieux le convaincre.

Donc, on peut dire que vos parents étaient sportifs, du moins votre père ?

Oui, de son état pâtissier au quartier Bab El Khadhra, mon père vient de Sousse. D’ailleurs, il aime l’Etoile Sportive du Sahel. Il nous emmenait voir Farzit, un ami de la famille dont la mère Khira était tout le temps chez nous. Je me rappelle une fois que nous étions au stade pour voir l’équipe de Tunisie donner la réplique à celle du FLN algérien.

Mon père me demande d’aller saluer Farzit avant le match. C’était le 11 mai 1958. Le speaker du stade annonce alors le décès du leader de la jeunesse, le militant Ali Belhouane. Cela m’a beaucoup chagriné car ce personnage a profondément marqué mon enfance.

Il a mené la manifestation conduisant aux événements du 9 avril 1938 et qui réclamait pour la première fois un Parlement tunisien.

Qui vous a conduit à l’USMa ?

Mon cousin Abdelwaheb Chahed, grand dirigeant sportif dont la salle de Mégrine porte le nom, et mon oncle Noureddine Darragi qui avait présidé le premier comité des supporters de l’Espérance Sportive de Tunis. Il ne faut pas oublier que l’US Maghrébine est considérée, d’une certaine manière, la sœur cadette de l’Espérance.

Pourquoi alors n’avez-vous pas rejoint l’EST comme votre frère Lotfi, ou comme Taoufik Laâbidi «Farfat», par exemple ?

L’entraîneur de l’Espérance en 1968-69, Domergue, voulut m’engager. Il l’a dit à mon oncle Noureddine Darragi. Lors d’une rencontre USMa-EST, j’ai fait des misères au défenseur «sang et or», Sadok Meriah, au point que son coach Domergue décida de le remplacer par Kochbati.

En saluant notre entraîneur Ahmed Belfoul, Domergue lui dit: «La prochaine fois, lorsque vous allez jouer contre nous, évitez d’aligner votre numéro 7». Il allait revenir à la charge en 1976, en prenant en main l’AS Cannes. Alors qu’il cherchait un joueur de la trempe de Machouche ou même de Torkhani, mon oncle Darragi lui dit : «Que pensez-vous du numéro 7 de l’Union Sportive Maghrébine ?». Domergue lui répond : «Celui-là, il fera l’affaire».Cet été-là, je me trouve avec l’USMa en Italie en guise de récompense pour notre accession en D1. Mon oncle me téléphone pour me dire d’aller rejoindre Cannes. Notre garde-matériel Mohamed Bedoui se trouve dans l’hôtel de Naples où nous étions descendus avec les passeports des joueurs en sa possession.

De plus, les règlements sportifs de l’époque m’obligeaient à rester deux ans inactif pour pouvoir quitter notre championnat.

Il y eut également le Club Africain qui me voulait. L’homme à tout faire, Abdelmajid Sayadi, me contacta à cet effet. Vous savez, il y a des dirigeants qui méritent largement d’être honorés, ne serait-ce qu’à titre posthume.

Citez-nous quelques-uns…

Mohamed Bedoui dont je viens de parler, Am Lamine de la JS Omranienne, Mokhtar Ben Romdhane de l’AS Ariana, Larbi du SC Ben Arous, Hamadi «Rouge», le garde-matériel du CS Hammam-Lif.

Ils sont tous partis sans recevoir cette marque de reconnaissance. Ils incarnent un football où l’on jouait rien que pour le plaisir du jeu. Maintenant, c’est la logique du foot-business qui tue le plaisir.

Quels furent vos

entraîneurs ?

Ahmed Belfoul, arrivé en 1964, Rached Hammi, Lieutenant Slim assisté par Ahmed Nachi, Khelifa, marchand de poissons au marché de Sidi Bahri, un certain Mokhtar, de Sfax, Hassen Zaoun qui nous a conduits vers l’accession au détriment de l’AS Megrine de Mohamed Salah Jedidi…

Que représente l’USMa pour vous ?

Vraiment tout. Elle m’a éduqué et formé. Je viens de la Place de Bab Saâdoun, derrière les garnisons de Saint Henri (Santarine). Derrière la prison du 9 avril, il y avait un grand espace dit «Bathet Essbitar» (La place de l’hôpital) où tous les joueurs des alentours ont évolué.

Avouez que 4 frères dans une même équipe, cela ne court pas les rues, n’est-ce pas ?

Oui. A l’Union Sportive Maghrébine, il y avait le plus souvent Ferid, Lotfi et moi-même. Le quatrième, Mohamed Ali n’a pas beaucoup joué avec nous. Il était avant-centre.

Mais déjà à trois, vous avez écrit l’histoire de l’USMa…..

Ferid et moi, on ne s’est jamais quittés que ce soit à l’USMa ou en sélection nationale. Même sur la plupart des photos de l’époque, vous nous voyez l’un à côté de l’autre. En sélection de la Police, nous avons formé un magnifique tandem lors des tournois maghrébins disputés que ce soit en Algérie ou en Libye. Lotfi viendra plus tard. Il fera d’ailleurs une bonne partie de sa carrière à l’EST.

Ailier droit, on vous reconnaît la qualité d’un dribble déroutant, y compris en sélection…

Oui. Une fois contre l’Olympique Marseille en amical, Abdessalam Chammam déborde côté gauche et adresse un long centrage. Je crie à Tahar Chaïbi qui était juste devant moi : «Laissez ! (le ballon, bien entendu). Je fais semblant de tirer. La pelouse glissante aidant (elle a en effet été arrosée), deux défenseurs français vont aux pâquerettes. Quoique en léger déséquilibre, je reprends d’une pichenette le cuir dans le petit filet. C’est le but. Feu Tahar Mbarek, le célèbre chroniqueur radio, n’avait alors cessé de crier dans son micro en direct : «But de Noureddine Laâroussi». Le responsable fédéral, Jilani Baccar, va lui dire : «C’est Moncef Laâroussi, pas Noureddine, le joueur du CSHL». J’étais aussi connu pour mon crochet et ma rapidité.

Quel est votre meilleur match ?

Contre le CSHL et le CAB, lors du tournoi quadrangulaire des barrages pour le maintien en D1. Contre les Banlieusards, j’ai inscrit un but presque du rond central. J’ai également marqué devant les Cabistes. Au terme des barrages, le CSHL et le CAB devaient être relégués alors que l’US Maghrébine et l’US Monastir étaient sauvées. Le président hammam-lifois, Sadok Boussoffara, alla dire au président Bourguiba que deux villes militantes, Hammam-Lif et Bizerte, allaient se retrouver loin des projecteurs de la première division. Eh bien, Bourguiba ordonna de porter la division nationale de 12 à 14 clubs.

Et votre meilleur souvenir ?

La tournée en Arabie Saoudite avec la sélection nationale Espoirs. Partout là où nous nous produisions, à Jeddah, à Ryadh, à Dammam, à Médine ou Dhahrane…, on nous accueillait à bras ouverts. On a effectué la Omra. On a aussi visité une plate-forme pétrolière en pleine mer.

Comment avez-vous signé en 1975 en faveur de l’Avenir Sportif de la Marsa ?

De 1965 jusqu’en 1969, grâce à mon brevet, j’ai été employé de la grande poste rue d’Angleterre. Mon salaire de 30 dinars me permettait d’offrir à mon frère Ferid des habits flambant neuf et la «mahba» de l’Aïd. C’est notre entraîneur Rached Hammi qui m’emmena à la Stam rencontrer le PDG, Abdellatif Dahmani, et par là même, président de l’Avenir Sportif de la Marsa qui décida de m’enrôler dans cette entreprise. Mon premier salaire a été de 39,600 dinars. J’allais y travailler de 1965 à 1995. Plusieurs joueurs marsois travaillaient alors à la Stam : Taoufik Ben Othmane, Bechir Ben Tili, Abdessalam Chammam, Ferjani Derouiche… Mon P.-D.G. a naturellement insisté afin que je signe pour l’ASM; ce que j’ai fait en 1975, soit après deux années de repos comme le veulent les règlements de l’époque. J’allais ensuite terminer ma carrière pour deux ans avec l’Union Sportive Tunisienne sur insistance de Rached Hammi.

Quel est le joueur qui vous a donné le plus de fil à retordre ?

L’Etoilé Mohamed Zouaoui, un latéral gauche ou demi défensif très dur sur l’homme.

Parlez-nous de votre

famille…

Je me suis marié en 1975 avec Rafika, avant de me remarier en 1983 avec Hamida.

J’ai deux enfants : Mehdi, 44 ans, commerçant de meubles, et Haythem, 42 ans, qui travaille à Zurich, en Suisse.

Enfin, si vous n’étiez pas dans le sport, dans quel autre domaine auriez-vous aimé exercer ?

J’aurais sans doute été comédien. Féru de théâtre, j’allais chaque semaine voir les Ali Ben Ayed, Hassen Khalsi, Abdelmajid Lakhal, Abdessalam El Bech, Hamda Ben Tijani… Beaucoup d’amis me répétaient : «Adel Limam n’est pas meilleur que toi !».

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