Depuis l’ouverture des frontières, en juillet dernier, la Tunisie fait face à une accélération exponentielle de la contamination par le coronavirus et une augmentation inquiétante du nombre de  morts. Le Grand-Tunis semble être au cœur de la généralisation de la contamination qui risque d’anéantir le système de santé au vu de la vétusté de l’infrastructure hospitalière, même dans la capitale, qui connaît une forte concentration démographique. Tarek Ben Naceur, directeur régional de la santé à Tunis, fait le point.

Au vu des derniers indicateurs, comment jugez-vous actuellement la situation épidémiologique à Tunis?

Selon les derniers indicateurs toujours actualisés, nous faisons face à une augmentation des cas de contamination et de décès causés par le coronavirus. Avant, nous étions dans un rythme d’un décès par mois, aujourd’hui nous enregistrons quatre morts quotidiennement. Nous enregistrions en moyenne cinq à dix cas positifs par jour. Maintenant nous recensons jusqu’à cinquante cas. La situation est inquiétante, d’autant plus que la courbe est toujours ascendante.

Les mesures qui ont été prises dans le Grand Tunis, dont notamment le couvre-feu, commencent-elles à atténuer la propagation du virus ?

Les autorités locales avaient décidé de prendre ces mesures dans l’objectif de freiner la courbe de la contamination au vu de l’augmentation des cas de décès. Mais il est encore tôt de se prononcer sur les effets ou l’impact de telles décisions. Nous évaluerons la situation d’ici un mois pour déterminer leur efficacité, je parle notamment du couvre-feu. Dans l’immédiat, on ne peut pas faire une évaluation de la situation, mais d’ici un mois, voire trois semaines, on espère noter une cassure de la courbe de contamination et de décès.

Faut-il prévoir d’autres mesures si la situation empire ?

En toute vérité, s’il n’y a pas de cassure de la courbe, si le rythme des décès et des contaminations s’accélère encore plus et si les services de réanimation sont débordés et n’arrivent plus à répondre aux exigences de la situation et faire face au nombre de malades, nous devons entrer en confinement général. Cela permettra d’atténuer la pression sur les hôpitaux.

Justement, quelle est la situation actuelle des hôpitaux et des services de réanimation et d’assistance respiratoire, d’autant plus que les images des urgences de La Rabta au temps du coronavirus ont inquiété les Tunisiens ?

Au fait, il s’agit d’un concours de circonstances. Même en temps normal, les urgences des hôpitaux sont prises d’assaut par les malades. Il y a des moments de l’année où le débit des malades augmente considérablement. Actuellement, tout le monde panique et pense au Covid-19 au moindre symptôme, donc c’est ce qui explique le grand nombre de patients qui prennent d’assaut les urgences. Il faut noter également que le service des urgences de La Rabta fait toujours face à une forte affluence des patients, car il couvre tout le Grand Tunis. A un certain moment, il y avait plusieurs patients, y compris des Covid-19 suspects, qui souffrent de problèmes respiratoires et qui nécessitent des sources d’oxygène, sauf que leur nombre est limité. Par exemple à La Rabta, nous n’avons qu’une quinzaine. Il y avait un encombrement, nous étions obligés même de mettre les patients dans les couloirs et même sur des matelas par terre, le temps de les réorienter vers d’autres services. C’était exceptionnel.

Quelles sont les principales sources de contamination  dans la capitale ?

La première source n’est autre que les moyens de transport en commun où l’on ne respecte pas ou peu les mesures et gestes barrières. Les quartiers populaires sont également des sources de contamination, car nous avons enregistré des manquements au niveau de l’application des mesures, dont notamment le port du masque. Il faut dire aussi que certaines sources de contamination sont enregistrées dans les quartiers huppés, car certaines personnes n’ont pas cessé de célébrer leurs fêtes en dépit des risques de contamination.

Nous avons également remarqué que dès l’autorisation aux labos privés d’effectuer des tests de diagnostic du coronavirus, les familles aisées issues de certains quartiers huppés ont réalisé en masse des tests de diagnostic et c’est ce qui explique l’augmentation des cas de contamination dans ces zones, contrairement aux quartiers populaires où les habitants ne font pas de tests.

Tout le monde craint une saturation des lits de réanimation en cas d’aggravation de la situation épidémiologique. Où en sommes-nous à Tunis ?

Nous avons tiré des enseignements de la première vague de contamination lorsque nous avons réservé tous les lits de réanimation aux malades du coronavirus. C’était une erreur. Car d’autres malades avaient besoin de réanimation, leurs cas se sont aggravés et nous avons même enregistré des décès.

Durant cette vague, nous avons réservé des lits aux malades du coronavirus et aux autres malades pour ne pas commettre la même erreur. Actuellement, nous n’avons pas atteint à Tunis la saturation des lits de réanimation. Car le secteur privé nous aide à prendre en charge les malades nécessitant une réanimation. A Tunis, jusqu’au 14 octobre, nous avons 278 cas hospitalisés dont 161 dans les hôpitaux et 117 dans les cliniques privées. Mais il faut dire que si la situation empire, nous serons obligés de réquisitionner les cliniques privées.

Cette forte affluence de patients en temps de crise sanitaire a épuisé le personnel médical et soignant même dans les pays les plus développés. Enregistrez-vous actuellement un manque au niveau des effectifs de médecins, d’infirmiers, d’aides-soignants ou autres, dans les hôpitaux de Tunis ?

Oui, certainement. En plus de la forte affluence et de l’encombrement des différents services, nous avons un personnel soignant atteint du Covid-19 et qui est actuellement en quarantaine. Nous avons pas mal d’employés, d’infirmiers et même de médecins qui ont contracté le virus, ce qui affaiblit davantage nos effectifs, car nous avons déjà beaucoup de départs à la retraite qui n’ont pas été remplacés depuis plus de cinq ans. Nous sommes dans le besoin urgent d’être renforcés par un personnel soignant et par des recrutements, surtout durant cette période.

Exposé à tous les risques de contamination, le personnel soignant est-il assez protégé ?

Oui, bien sûr. Nous avons accordé la priorité au personnel des urgences, des services de réanimation, des consultations externes et d’admission des malades. Tout le monde porte le masque, nous avons des quantités suffisantes de gel désinfectant, de gants, etc. Pour le moment, tout est disponible.

Concernant les tests de diagnostic de type RT-PCR y a-t-il des quantités suffisantes pour assurer le dépistage des malades et des cas suspects ?

Actuellement, il n’y a aucun manque à ce niveau. Nous effectuons d’une manière rationnelle ces tests conformément à des protocoles actualisés. C’est ce qui explique que nous arrivons à contrôler le rythme de réalisation de ces tests. Nous n’effectuons plus les tests à tout venant, il y a désormais des critères spécifiques à appliquer. Actuellement, ce sont les contacts symptomatiques étroits des personnes infectées qui sont prioritaires.

Qu’en est-il des tests rapides ? Vous aideront-ils à mieux gérer les stratégies de dépistage en dépit des risques de fiabilité qu’ils présentent ?

Nous avons à peu près actuellement 200 mille kits de tests rapides antigéniques en Tunisie. Nous avons commencé à les tester, c’est presque le même mode de prélèvement que les tests de type RT-PCR, mais la lecture des résultats se fait en vingt minutes. Je pense qu’ils seront utiles seulement pour les personnes symptomatiques et au niveau des campagnes de diagnostic massif. Pour ce qui est de leur fiabilité, je pense qu’ils présentent un taux de fiabilité de 75 à 80%, ce qui est acceptable. Par mesure de sécurité, et pour éviter les faux négatifs, les tests rapides antigéniques négatifs pour les personnes symptomatiques seront appuyés par des tests PCR.

Peut-on prévoir la fin de cette deuxième vague ?

Ce qui nous fait peur le plus, ce sont les risques de poursuite de ce rythme ascendant de contamination lors de la saison de la grippe.

Cela nous mettra sous pression et nous pourrons ne plus être en mesure de maîtriser la situation. Prévoir la fin de cette vague reste scientifiquement difficile.

Cependant, nous pouvons réduire son impact par le biais de l’application des protocoles et des mesures de prévention. En tout cas, nous attendons avec impatience l’arrivée du vaccin contre le coronavirus, prévu d’ici la fin de l’année. D’ailleurs, la Tunisie a déjà fait des précommandes auprès des Français et des Britanniques et nous avons eu des promesses pour que la Tunisie soit l’un des premiers pays à entrer en possession de ce vaccin.

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