Par Aymen BOUGHANMI

Selon le New York Times, Donald Trump aurait sérieusement envisagé la possibilité de quitter l’hôpital où il a séjourné pendant trois jours après avoir été contaminé par le Covid-19 habillé d’un t-shirt de Superman. Ayant renoncé à ce scénario, le Président américain n’a pas en revanche résisté à la tentation de se comparer à ce héros du grand écran. Visiblement en pleine forme, Trump se plaît désormais à mettre en avant sa capacité personnelle à affronter et à vaincre la maladie. Pour lui, sa force et sa vitalité doivent être une inspiration pour son pays, voire pour l’humanité entière.

Faisant flèche de tout bois

Au moment où les Etats-Unis font la course en tête en termes de contagion et de pertes humaines liées à l’épidémie du Covid-19, Trump semble rappeler le vieil adage: ce qui ne tue pas renforce. Le locataire de la Maison-Blanche, malgré les innombrables coups d’éclat dont il a marqué son mandat présidentiel, n’a pas encore épuisé sa capacité de surprendre.

Faire de sa maladie et de son prompt rétablissement un argument électoral, c’est vraiment osé! Mieux: Trump n’hésite même pas à utiliser sa propre contamination par le Covid pour attaquer son rival qui se trouve ainsi blâmé pour sa prudence, sa sobriété et son comportement responsable. Décidément, le populisme n’a pas de bornes !

Dans ce domaine, Trump n’a pas d’égal. Rappelons par exemple que le Premier ministre britannique Boris Johnson, après avoir attrapé le Covid-19, a fait preuve d’une grande empathie, signalant que son expérience avec la maladie lui a appris une leçon. Pour Trump, c’est tout à fait le contraire. Sa guérison semble lui prouver qu’il avait eu raison de prendre cette épidémie à la légère. D’ailleurs, dans ses récents meetings de campagne, il continue à ignorer les recommandations sanitaires, allant jusqu’à lancer des masques, à la manière des rock stars, sur une foule compacte, enflammée et acquise à sa cause.

Faisant feu de tout bois

Face à cette désinvolture, la démocratie américaine semble vaciller. Alors que le Président continue de refuser tout engagement à reconnaître les résultats des élections en cas de défaite, Facebook et Tweeter ont d’ores et déjà annoncé qu’ils vont censurer toute proclamation prématurée de victoire. C’est que les risques sont véritablement de taille. La raison en est le vote par correspondance, qui n’est certes pas une nouveauté pour la démocratie américaine, mais qui n’a jamais auparavant représenté un enjeu déterminant pour le résultat final.

Exceptionnellement cette fois, le vote par correspondance va sans doute représenter des dizaines de millions de bulletins. En effet, 40 Etats ont dû adopter cette procédure pour minimiser le risque de propagation de l’épidémie. Cette voie est présentée comme une tentative qui permet de réconcilier l’acte civique du suffrage avec la sécurité sanitaire. Les enquêtes d’opinion montrent que les Démocrates — ce qui veut dire les électeurs de Joe Biden — en sont convaincus, et adhèrent donc massivement au vote par correspondance, alors que les Républicains rejettent cette proposition avec une véhémence toute particulière.

Dès lors, il est aisé d’imaginer les calculs de Trump. Étant donné la division partisane autour de l’appréciation des risques sanitaires et autour du vote par correspondance, Biden risque de perdre la bataille des bureaux de vote, notamment dans plusieurs Etats clés comme la Floride ou la Pennsylvanie. En tenant en considération le fait que le comptage des voix par correspondance exigera beaucoup plus de travail et de temps, le scénario suivant n’est pas à exclure: une annonce de la victoire de Trump sur la base des bulletins recueillis dans les urnes, suivie d’une déclaration finale de la victoire de Biden après prise en compte des nombreux bulletins par correspondance; d’où la porte ouverte que Trump laisse toujours à la possibilité d’une contestation des résultats.

Les choses ne s’arrêtent pas là. Refusant de condamner les suprématistes Blancs et leur violence, Donald Trump leur a même lancé une phrase lourde de signification. (Stand back! Stand by!) a-t-il lancé lorsqu’il a été interrogé sur ce sujet pendant l’unique débat présidentiel qui a réuni jusqu’ici les deux candidats. Le Président appelle donc des groupes violents à reculer et à attendre. La question qui se pose: attendre quoi exactement?

L’inquiétude qui gagne les élites américaines se justifie par le fait que Donald Trump ne rate aucune occasion pour mettre en cause par avance le résultat des élections. Les doutes soulevés aujourd’hui ne font que préparer le terrain à ce qui semble une évidence: Trump n’acceptera pas la défaite. C’est une stratégie qui le sert puisqu’en cas de victoire, personne ne se souviendra des doutes exprimés par le candidat à sa propre succession. En cas de défaite, en revanche, toutes les possibilités, y compris les plus noires, restent ouvertes.

Des leçons pour toutes les démocraties

La leçon revêt un intérêt qui dépasse de loin les Etats-Unis. Il concerne toutes les démocraties, surtout les plus fragiles et les plus récentes. Car une société en crise tend à produire des leaders irresponsables. A force d’exalter la volonté populaire et de souffler sur les braises de la discorde, ces politiciens lancent une spirale qui peut facilement s’emballer en prenant des formes identitaires, voire en produisant de la violence. Nue et sans retenue, la volonté du peuple est exaltée par des leaders populistes qui s’offusquent ouvertement des contraintes qu’impose la logique démocratique des contre-pouvoirs.

Le trumpisme serait ainsi la manifestation américaine d’une semence destructrice qui est en train de germer dans toutes les démocraties, et qui risque de marquer l’histoire future de la notion même de l’Etat de droit. Partout dans le monde, les partis et les hommes politiques essaient tant bien que mal de rallier des sociétés qui connaissent des changements aussi profonds qu’incontrôlables, et qui s’engouffrent dans des crises économiques, sociales ou identitaires de plus en plus graves.

Ce processus produit une défiance grandissante à l’égard des institutions et alimente ainsi des monstres qui risquent un jour de dévorer la démocratie. C’est précisément là l’origine des nouveaux périls que laissent entrevoir les conditions particulières de la campagne électorale américaine. Sans programme politique clair, les deux candidats à la Maison-Blanche se sont réfugiés derrière des slogans vagues et des principes absolus.

Traduisant à merveille la polarisation extrême que connaît la société américaine, leur rhétorique se réduit pratiquement à la volonté affichée de détruire l’autre. Cette polarité est ce qui survivra certainement, non seulement aux élections prochaines, mais même à la disparition politique éventuelle de Donald Trump. Cela signifie que, même si la démocratie américaine venait à triompher des assauts trumpistes, le débordement des institutions américaines ne serait pas facile à endiguer.

A.B.

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