Dans la première de couverture de ce nouveau livre de la romancière tunisienne Hind Ziedi  — où le lecteur est constamment appelé à être  attentif et où la lecture est une quête permanente de la cohésion de l’intrigue et des fils secrets reliant un présent, bien pénible,  à un  passé lointain, non moins pénible et lourd — , c’est d’abord l’étrange titre donné au roman, Ghalia Aw Errajol aladhi yaskounou el borj maâ Matrioshka  (Ghalia ou l’homme qui a habité la tour avec Matriochka), qui mérite attention. 

En effet, la conjonction disjonctive arabe « aw » (ou) séparant les deux niveaux constitutifs de cet important élément para-textuel qu’est le titre   lui permet d’annoncer déjà les deux parcours narratifs  se développant en parallèle à travers cette œuvre dont la charpente est faite entièrement  de leur constant mouvement alternatif  : le récit de Ghalia Al Afif racontant une « chienne » de vie lourdement marquée de misère, d’asservissement et d’humiliation ;  et le récit d’un journaliste au bout du rouleau ayant manqué sa vie et qui s’en est allé, au terme  des années deux mille, finir ses jours seul dans une vieille demeure perdue au fin fond d’une campagne baptisée par les anciens « El Borj » (la tour) et envoyer de curieuses missives désespérées à son enfant Faouzi dont on apprend soudain,  à la clausule du roman, par son chien  Hanz   — devenu, à son tour, narrateur au second degré —  qu’il a été tué par une voiture sur le chemin de l’école, puis enterré  en haut d’une colline où le père aime maintenant à se rendre pour se souvenir, se rasséréner et pleurer.

Mérite attention aussi dans le para-texte de ce roman où tout est signification à déchiffrer,  la vieille photo en noir et blanc  illustrant la première de couverture, sur laquelle est braquée un projecteur de lumière et qui présente les 3 personnages féminins principaux dont il sera question dans cette histoire et qui sont les petites filles orphelines qu’on accompagne, avec une douleur toujours vive,  tout au long du premier récit,  Ghalia, personnage éponyme et narratrice,  et ses sœurs Nesria et Ghzyel ayant  vécu (fictivement) dans une zone rurale, à la région de « Fakrouna » près de la ville de Takelsa, au nord-ouest du Cap-Bon tunisien, après la Seconde Guerre  mondiale et pendant la période coloniale, dans les années quarante. Destinées à la souffrance par un système féodal en faillite méprisant les pauvres,  les déshérités et les orphelins, elles furent  tristement abandonnées par leur maman Gamra, brisée elle-même de l’intérieur,  à la terreur et au mépris de leur tante Zina, femme de leur oncle paternel, écrasé, lui-même, par une épouse despotique, sans âme.

Le noir de la couverture semble annoncer l’obscurité psychologique des personnages des deux récits, plus tristes et amers les uns que les autres. Foncé, il révèle aussi  la noirceur de cette descente aux abîmes d’une mémoire et de cette fine exploration psychologique, « archéologique », des deux passés ou des deux époques correspondant aux deux  moments de l’intrigue où les récits, comme les personnages prenant en charge la narration, Ghalia et le journaliste,   alternent régulièrement en évitant soigneusement de se recouper et tout  en intriguant sans cesse, par leur parallélisme et leur apparente indépendance (formelle) l’un de l’autre, le lecteur. Ce lecteur séduit au suprême degré que  Hind Ziedi, parvient à tenir en haleine jusqu’à la réapparition, dans l’ ultime lettre du journaliste,  de Ghalia qu’on retrouve alors vieille et épuisée qui raconte la disparition mystérieuse de sa petite sœur Ghzyel dont le journaliste vient de découvrir le squelette enfoui dans la terre et le silence depuis une trentaine d’années. Et c’est à cette réapparition que les deux récits trouvent leur point d’intersection où le présent rend clair ce qui est resté obscur dans le passé. Passé révolu, mais toujours vif dans la mémoire meurtrie de Ghalia.

Et c’est aussi à cette intersection des récits et des personnages-narrateurs que le lecteur, pris au dépourvu, surpris, réalise que tout ce roman est construit sur un long flash-back que rien, à l’ouverture de la narration,  n’a introduit ou annoncé et que la romancière et scénariste, maintenant riche de plusieurs expériences d’écriture, Hind Ziedi,   a su mettre en œuvre avec la même aisance et le même talent qu’un bon metteur en scène.

Il y a  de l’aisance aussi et beaucoup de talent dans cette écriture narrative dense, fouilleuse, fouineuse, portée par une langue arabe de la plus belle eau, nourrie de description, de dialogues brefs et de longs monologues mis à contribution dans la reconstitution du passé et le sondage de l’âme de ces personnages placés tous sous le signe du malheur.

Pour terminer, qui est donc Matriochka avec qui l’homme, dont il s’agit ici,  a habité la tour perdue dans le silence et le mystère ? Seule la lecture nécessaire de ce roman de bonne qualité permettrait de le savoir ! Bonne lecture !

Hind Ziedi, Ghalia Aw Errajol aladhi yaskounou el borj maâ Matrioshka, Dar  Zeyneb pour l’édition et la diffusion, 2020, 168 pages.

Hind Ziedi est professeur d’arabe, scénariste et critique d’art. Elle a à son actif différents romans dont « Essamt » (Le silence).

Charger plus d'articles
Charger plus par Ridha BOURKHIS
Charger plus dans Culture

Laisser un commentaire