Photos : Abdelfatteh belaïd


Depuis le constat de faillite de Faouzi Hedhili, doyen des bouquinistes tunisiens, et sa menace récente de fermer boutique, les actions de solidarité se multiplient au profit de ce temple du livre à petits prix. Mais c’est une solution sur le long terme que recherche aujourd’hui le maître des lieux. Reportage.


Dimanche matin, 8 novembre.

Beaucoup de clients qui fouinent dans cette tanière du livre ancien sont des revenants. Ils n’y ont pas mis les pieds depuis belle lurette. Depuis que PC, tablettes, Internet et nouvelles mœurs culturelles ont détourné les Tunisiens du bonheur de lire. En fait, c’est l’appel de détresse lancé le 1er novembre sur les réseaux sociaux  par Faouzi Hedhili, 70 ans, le doyen des bouquinistes tunisiens, qui les a poussés à reprendre le chemin de ce temple du livre, naguère noir de monde—jusqu’aux années 80 et 90—, en particulier les samedis après-midi et les jours de vacances. Un endroit, qui a pignon sur rue au centre-ville de Tunis, au 18 rue d’Angleterre : «La Bouquinerie Populaire». Un lieu de mémoire et de culture, érigé il y a presque soixante-dix ans pour le bonheur des bibliophiles et que le fameux Guide du Routard a, voilà une vingtaine d’années,  intégré parmi les sites à visiter, notamment pour les touristes portés sur la découverte et l’achat de livres rares et anciens.

«Je suis criblé de dettes et n’arrive plus à payer mes employés. Plus personne ne fréquente ma bouquinerie depuis la crise sanitaire du coronavirus. La situation empire d’un jour à l’autre, je compte mettre la clé sous la porte…». Ainsi s’alarmait, le 1er novembre Faouzi Hedhili sur Face Book.

Opération  sauvetage

Tout de suite, un mouvement viral de soutien et de mobilisation se déploie sur la Toile. Les médias se précipitent sur les lieux. Et Faouzi Hedhili, hier encore ignoré des moins de 50 ans, devient la personnalité la plus populaire de l’espace virtuel. D’anciens fidèles des lieux et d’aficionados des ouvrages d’occasion créent deux groupes : «Sauvons la bouquinerie de la Rue d’Angleterre» et « Sauvons les livres en Tunisie».

On y échange des idées et des suggestions pour faire renoncer à Faouzi Hedhili  sa décision de mettre fin à la longue carrière de son commerce. Un commerce que son père Bouraoui Hedhili, buraliste de son état au Souk El Asr, avait repris en 1965 d’un juif tunisien en partance à l’étranger, Victor Guez.

Certains internautes proposent de mettre en place une cagnotte au bénéfice du maître bouquiniste pour lui permettre de rembourser ses dettes, d’autres lancent l’idée de la vente et du payement en ligne des trésors de la Rue d’Angleterre. Mais l’action qui a le plus mis du baume au cœur de Faouzi Hedhili  consiste dans le retour en force des amateurs à sa bouquinerie le week-end dernier. Une mobilisation initiée grâce à la vague de sympathie, qui s’est étendue sur les réseaux sociaux. Sur la page «Sauvons les livres en Tunisie», tous ceux qui ont passé des moments à la «Bouquinerie Populaire» prennent des photos des titres qu’ils ont dénichés dans les arcanes de ce temple et les partagent avec leurs amis. L’action prend plus d’ampleur et se généralise à tous les bouquinistes de Tunis…

«Mes confrères de la rue des Teinturiers (Dabbaghine) m’appellent chaque jour pour me remercier d’avoir ressuscité, par mon cri d’alarme, la passion pour le livre d’occasion», sourit Faouzi Hedhili.

«Je ne veux pas de dons ! »

L’homme aujourd’hui est un bouquiniste heureux. Il peut espérer oublier ces derniers mois difficiles, où, depuis mars 2020, ses derniers clients s’en sont allés, «croyant que le livre était un vecteur de transmission du coronavirus», explique-t-il. Or, même avant la propagation  du Covid-19, atteindre le 18, Rue d’Angleterre était devenu un vrai parcours du combattant. Marchands du secteur de l’informel colonisant tous les environs de la bouquinerie, difficultés de stationnement pour les automobilistes, déficit de sécurité et braquages permanents… Voilà  quelques-unes des raisons du renoncement des clients de Faouzi Hedhili à ses étagères, coins, recoins et couloirs remplis à ras de livres, de revues, de CD et de disques et de cassettes audio d’un autre âge.

«Je ne veux pas de dons, ni de solutions provisoires. Je veux tout simplement que les parents ramènent ici leurs enfants pour qu’adultes, ils continueront à fréquenter ces lieux et à les maintenir animés. Vivants !», s’exclame le doyen des vendeurs de livres d’occasion.

Le problème de l’accessibilité à la Rue d’Angleterre est une affaire des services municipaux. Trouver une solution à ce problème peut encourager la clientèle à renouer avec la «Bouquinerie Populaire», qui reste malgré l’évolution de la ville et le changement des usages culturels des Tunisiens, un de ses repères lumineux.

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