Aujourd’hui, la Tunisie célèbre le 31e anniversaire de la convention internationale des droits de l’enfant. Rappelons que la Tunisie a ratifié cette convention en 1991 et que la promulgation du code de la protection de l’enfance en Tunisie date de 25 ans. Où en sont les choses aujourd’hui? Le Dr Moez Cherif, président de l’Association de défense des droits de l’enfant, nous a accordé cet entretien. 


Où en sont les choses aujourd’hui alors que la Tunisie célèbre le 31e anniversaire de la convention internationale des droits de l’enfant ?

Je commencerai par le constat que depuis 2011, la période transitionnelle se prolonge et que même après la deuxième République, toutes les institutions de la Constitution tunisienne ne sont pas en place. Suite à cela, il y a eu les crises sociales qui ont remis en deuxième position les préoccupations des besoins de l’enfance en Tunisie. Crise sociale, politique et économique auxquelles s’ajoute aujourd’hui la crise sanitaire  du Covid-19 qui a mis a nu toutes les fragilités de notre système. Les enfants ont été exclus de toutes les décisions prises par nos gouvernants. Les décisions prises jusque-là ne prennent pas en compte l’intérêt supérieur de l’enfant, mais elles visent une stabilité relative, sociale et sanitaire.

On croit savoir qu’à cette occasion, les résultats d’une enquête seront présentés…

L’enquête a été menée par l’Unicef qui a fait une évaluation de la situation de l’enfant après la crise du Covid-19. Dans cette étude, qui a été publiée récemment, on voit une dégradation de tous les indicateurs de l’enfance que ce soit au niveau de l’accès à l’éducation ou au niveau de la qualité de cette éducation. Il y a plus des deux tiers des enfants scolarisés qui n’ont pas acquis les compétences requises au niveau de la lecture et plus du tiers qui n’ont pas les compétences requises au niveau du calcul tout en étant scolarisés. Il y a donc un grand problème de qualité au niveau de l’enseignement, mais aussi au niveau des droits acquis à l’enfant, comme l’accès à la santé et à la protection sanitaire. Aujourd’hui, la couverture vaccinale des enfants (qui couvrait entre 90 et 92 % des enfants)  s’est détériorée, ce qui a amené en septembre de  l’année dernière une recrudescence de l’épidémie de la rougeole et a entraîné le décès de plusieurs nouveaux-nés dans des maternités. Il y a eu, d’ailleurs, un scandale dernièrement et une commission d’enquête qui n’a pas donné de responsabilités évidentes à ce qui s’est passé. Des responsabilités qui sont certainement inhérentes à une mauvaise politique de santé et à une discrimination selon l’âge où les nouveaux-nés n’ont pas accès aux prestations nécessaires qui leur garantissent le droit à la vie. S’ajoutent à cela l’abandon scolaire et le degré de pauvreté qui touche l’enfance en Tunisie. Jusqu’à 60 % dans certaines régions à l’intérieur du pays. Des chiffres alarmants et qui posent avec acuité le problème de la vision de l’Etat à l’égard de l’enfance en Tunisie.

Après la nomination du dernier gouvernement, on a vu l’élimination de la préoccupation « enfant » du ministère de la Femme, de la Famille, de l’Enfance et des Seniors …   

Cela veut dire qu’on revient à cette idée que l’enfant est de la responsabilité de la famille et que l’Etat se désengage de son devoir envers les enfants. D’ailleurs, c’est dans ce sens que les responsables dépoussièrent aujourd’hui le projet de la parentalité positive selon lequel c’est à la famille d’assurer l’accès des enfants à leurs droits.

Peut-on dire qu’il s’agit d’un retour en arrière ?

Evidemment ! Non seulement c’est un retour en arrière mais si on fait un petit  «feedback» et qu’on regarde le premier brouillon de la Constitution, on se rend compte que c’était la vision inscrite dans le projet à l‘époque où la Troïka était majoritaire au niveau de la constituante. Les droits de l’enfant étaient relégués à la famille. Ce n’est qu’après les contestations de la société civile à l’égard de ce projet que l’article  47 actuel  a été inscrit et selon lequel la responsabilité de l’enfant est partagée entre la famille et l’Etat.

Vous pensez qu’on va vers la dissolution discrète  de cet article ?

Vu les forces politiques toujours en place dans notre pays,  on ne sort pas de cette logique où la famille a tous les droits sur l’enfant. Plusieurs exemples nous le prouvent dont le retour du mariage à un état précoce (à savoir le mariage de jeunes filles en dessous de 18 ans) autorisé par certains juges.  On a vu la réaction de l’Etat quant au cas de l’école coranique de Regueb qui est, de l’avis de tous, dans  l’extrémisme et la violence avec des abus sexuels sur les enfants. Il y a eu un jugement collectif pour remettre les enfants à leur famille, chose absolument impensable. On a vu que les familles n’ont pas été inquiétées par le juge pour avoir jeté leurs enfants dans cette dérive. Ce qui est encore affligeant, c’est le non- lieu qui a été prononcé par le juge à propos de cette «institution».

Tout cela malgré l’existence de l’article 47 qui défend l’enfant des dérives de sa famille ?

Non seulement il n’y a pas eu respect de l’esprit de la Constitution, mais à mon sens,  c’est une mise en œuvre d’une certaine conversation qui a été surprise entre des responsables politiques et des invités venus d’ailleurs où on a affirmé haut et fort qu’on n’arrivera pas à changer la société tunisienne tel qu’elle est aujourd’hui, par contre en y arrivera en changeant les enfants.  Tout cela est en train d’être mis en œuvre par le blocage d’un grand nombre de mécanismes et  par la détérioration de la qualité de l’enseignement à l’école tunisienne bâtie sur le respect des principes de la République et de la citoyenneté. Notez que les responsables des actes terroristes  aujourd’hui, comme celui de Nice, sont des jeunes qui étaient enfants au moment de la révolution. Ces responsables ont tous abandonné l’école tunisienne et, depuis 2011 jusqu’ à aujourd’hui, nous comptons plus d’un million d’enfants qui ont quitté relativement tôt les bancs de l’école.

Finalement, quel sens faut-il donner, cette année, à cette célébration ?

A mon sens, c’est une célébration  dans laquelle l’enfant tunisien est absent et où il n’y a aucun projet pour lui, alors qu’on estime que tout le cadre légal garantit l’accès des enfants à leurs droits. Il  y a plusieurs projets en cours, mais il n’y a pas  un signe d’espoir. On aurait aimé que le gouvernement annonce des avancées dans ces projets, notamment la révision du code de protection de l’enfance et une ligne verte pour les enfants que nous attendons depuis 25 ans et qui leur assure l’accès à leur droits, surtout les enfants menacés. J’aurais aimé voir personnellement une vision tournée vers l’avenir.

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