Propos recueillis par Tarak GHARBI

Lotfi Chihi, que vous reste-t-il de cette fabuleuse saison 1987-88 de l’histoire du COT ?
Un sentiment de fierté mêlé de frustration. Sans doute aurions-nous mérité le trophée du championnat au même titre que l’Espérance Sportive de Tunis, mais les dieux du stade en ont voulu autrement. Quand je parle de cette saison-là, inconsciemment, dans mon esprit, c’est toujours comme si nous avions remporté le doublé. C’est à Bizerte que nous avons perdu le titre en concédant le nul (0-0) sur la terre battue du «Bsiri». Dans la confrontation directe contre l’EST, j’ai eu la balle de match, mais le gardien Naceur Chouchène l’a sauvée miraculeusement. C’était en fait la balle du championnat. Si nous avions gagné ce jour-là, nous n’aurions jamais perdu le championnat. Quoi qu’il en soit, nous tirons une grande fierté de ce parcours. Il a fallu recourir aux confrontations directes pour décerner le championnat. Nous avons effectué une révolution en nous mêlant à la course au titre et en faisant partie des ténors. Cette année-là, les clubs tunisois ont indiscutablement fait la loi puisque le CA et le ST ont terminé derrière les deux premiers, l’EST et le COT.

De qui se composait cette brillante cuvée cotiste ?
Zitouni et Khedher dans les bois, Ridha Ben Ali, Ali Kaâbi, Mohamed Ben Hamouda, Fourat Akremi et moi-même en défense, Bechir Jeljeli, Lotfi Aloui, Khaled Ben Slimène et Mondher Msakni au milieu, et Faouzi Henchiri, Mohsen Yahmadi et Brahim Jomni en attaque. Une génération dorée.

Quel est le secret de la fulgurante ascension cotiste ?
Nous possédions un groupe de joueurs talentueux auxquels tout le monde croyait. Nous arrivions aux entraînements sereins et très motivés. Notre président Belhassen El Fekih et son bureau ont énormément aidé les joueurs. Nous bénéficiions des meilleures primes de la Ligue 1, 300 ou 400 dinars pour une victoire. Nos primes étaient meilleures que celles de l’Espérance ou du Club Africain, par exemple. Il arriva même à notre président de doubler la prime aux vestiaires, à la mi-temps alors que le Stade Tunisien nous accrochait toujours (0-0). Les dirigeants, faut-il l’avouer, faisaient la différence.

Dans quel sens ?
Nos dirigeants ont toujours accordé une importance particulière à la situation sociale et à la scolarité des joueurs. S’il le fallait, ils inscrivaient certains élèves dans l’enseignement privé, prenant en charge les frais. A chaque rentrée scolaire, les jeunes joueurs bénéficiaient d’un cartable avec toutes les fournitures scolaires imaginables. Une aide sociale était régulièrement apportée à chaque fête de l’Aïd. Nos dirigeants embauchaient les joueurs à la SNT, la société marraine, à la société du métro léger, à Tunisair… L’association sportive jouait pleinement le rôle de vecteur de promotion sociale et humaine.

Avez-vous à votre tour été embauché grâce au COT ?
Oui, on m’a embauché en 1988 dans la Banque franco-tunisienne. J’ai dû arrêter mes études en 5e année secondaire puisque j’étais tout le temps pris par la sélection nationale juniors. Il nous arrivait parfois de rester tout un mois en stage.

A l’origine de cette réhabilitation de l’association sportive avec sa vocation première, quels noms de dirigeants pouvez-vous citer ?
Sadok Ben Jemaâ, ministre des Transports en ce temps-là, était considéré le père spirituel du club. Avec Abdelmajid Naffati, il a rendu d’énormes services à un club installé dans un quartier démuni. Les Belhassen El Fekih, Ferid Meherzi, Abdelkader Echeikh, Bouzayène Yahiaoui, Mustapha Lakhoua, les enfants de Haj Guettar, Lotfi Khemiri, Taoufik Anène, Tahar Kharroubi, Khelifa Karoui… étaient toujours là pour servir le club. Ils ont énormément aidé les gens de notre quartier. Ils le faisaient spontanément sans jamais rien attendre en retour. De vrais responsables sportifs auxquels des générations entières de joueurs doivent leur promotion.

Parrainé par la SNT, peut-on dire que le COT pratiquait le professionnalisme avant l’heure ?
Oui, c’est le cas de le dire. Et cela était également valable pour le Sfax Railways Sport. Le matin, on travaillait, l’après-midi, on était à la disposition du club. Nous avions notre restaurant où on trouvait de tout. Nous étions en famille. Il nous arrivait couramment de participer à l’étranger à des tournois des jeunes. Je me rappelle de celui de Saint-Etienne où nos cadets ont joué la finale contre les Anglais de Liverpool. Boubakar Zitouni a été choisi meilleur gardien du tournoi.

Comment êtes-vous venu au football?
Enfant du quartier Ezzayatine, avant notre installation au quartier Ibn Khaldoun, j’ai étudié au lycée technique de Tunis. J’ai subi au COT un test avec un groupe de camarades de classe. Pourtant, les Parcs A et B étaient plus proches. Mais il en fut ainsi.

Vos parents vous ont-ils encouragé à suivre une carrière sportive ?
Mon père, qui était cuisinier à l’hôpital Charles-Nicolle, me demandait régulièrement de faire en sorte de concilier sport et études, insistant auprès des dirigeants sur le suivi de mon parcours scolaire. Malheureusement, à partir du moment où la sélection juniors me prenait de plus en plus de temps, il devint impossible de concilier les deux. Mon père a fini par s’en accommoder, alors que ma mère Nejia priait jour et nuit pour mon succès sportif.

Tout jeune, quelle était votre idole ?
Le Clubiste Nejib Ghommidh qui sait tout faire avec un ballon, donnant une nouvelle dimension à la fonction de gregario, de porteur d’eau, le pivot. Doté de ressources physiques insoupçonnables, il sait tacler et récupérer pour aussitôt se trouver à la pointe de l’attaque. Quel talent !

Quels furent vos entraîneurs ?
Chez les jeunes, Ali Ouled Abeya, Ali Tlili, Mohsen Ayari, Mokhtar Baga, Taieb Ben Amor et Habib Jendoubi. Avec les seniors, Hmid Dhib, Raouf Ben Amor, Bernard Blaut, Mokhtar Tlili et le Russe Kazbeck. A l’EST, Faouzi Benzarti.

Et le meilleur d’entre eux ?
Baba Hmid. Chargé de la catégorie seniors, il avait toujours un œil attentif pour les équipes des jeunes. De la sorte, je n’ai pas joué pour les cadets et juniors cotistes parce qu’il m’a directement lancé dans le grand bain des seniors où Mohieddine Habita et Ali Kaâbi évoluaient toujours.

Pourquoi étiez-vous parti à l’Espérance ?
Après cette saison bénie 1987-88, l’effort en faveur du COT s’est ralenti, les autres clubs disposaient de moyens autrement plus importants. On ne savait pas au juste si Belhassen El Fekih allait rester, et la SNT n’apportait plus son soutien financier habituel. Il a fallu l’intervention du président pour continuer de bénéficier de la subvention publique. Notre budget atteignait alors un million de dinars.
Et, surtout surtout, il y eut une grosse migration. Les meilleurs joueurs ont préféré aller voir ailleurs : Faouzi Henchiri et Mohsen Yahmadi à l’EST, Mondher Msakni au CSS, Boubaker Zitouni au CA. Au départ, je devais également signer au CA. Tahar Chaibi, mon collègue dans la banque, m’a convaincu de le faire. Tout comme Hamadi Bousbii, un grand dirigeant qui a beaucoup aidé les joueurs quel que soit leur club. Mais Slim Chiboub a fini par m’engager. Je venais d’être opéré des ligaments. Il a appelé le kiné sang et or, Tahar Sassi, et lui a demandé de me prescrire un programme de rééducation. Malheureusement, je n’allais pas trouver à l’EST une place de titulaire fixe. L’équipe grouillait de gros talents. Côté gauche de l’arrière-garde, Hedi Berrekhissa occupait le poste de latéral gauche, alors que Hakim Nouira attendait son tour.

Le bilan de ce passage par l’EST ne vous paraît-il pas en deçà de vos attentes ?
Non, pas vraiment. J’ai appartenu à un groupe qui a tout remporté: Coupe d’Afrique des clubs champions, supercoupe d’Afrique, Championnat arabe… Certes, mon temps de jeu a été insuffisant, mais l’effectif dégageait une belle impression d’invulnérabilité.

L’aventure européenne ne vous a-t-elle jamais tenté ?
Lors d’un stage effectué en Allemagne avec le COT coaché par le Polonais Bernard Blaut, le FC Cologne, alors en Bundesliga 2, s’est intéressé à mes services. Seulement, le président Belhassen Fekih a décrété intransférable la totalité de l’effectif car il comptait dur comme fer sur un titre. En même temps que Sami Touati, le club français, le Havre m’a contacté. Il est clair qu’en cas de départ, j’aurais atteint un autre palier.

Avez-vous toujours occupé le poste de latéral gauche ?
En sélection juniors, oui. Par contre, en club, j’ai évolué à plusieurs postes: latéral gauche ou droit, arrière central, milieu défensif, milieu excentré… En finale de la coupe de Tunisie, contre le CA, j’ai tenu mon poste coutumier de demi défensif. Une fois, j’ai même été aligné régisseur, derrière Mohieddine Habita.

Quand on a fait toutes les sélections des jeunes, n’est-il pas frustrant d’échouer aux portes de l’équipe
«A» ?
Tout à fait. Juste avant les Jeux olympiques 1988 à Seoul, j’ai contracté une blessure à la clavicule. Cela m’a empêché de rejoindre mes coéquipiers de la sélection juniors presque tous promus en sélection A : El Ouaer, Lotfi Rouissi, Mahjoubi, Mourad Gharbi, Jamel Limam, Yaâkoubi, Mhadhebi…

Quel est le secret de la réussite de ce superbe onze national junior ?
Il était composé de joueurs évoluant déjà au sein de leurs clubs avec les seniors. Et puis, l’entente était parfaite entre le sélectionneur Mrad Mahjoub, son assistant Nizar Khanfir et le délégué de l’équipe Taoufik Belguith. Nous avons dû faire beaucoup de sacrifices tout au long des éliminatoires pour venir à bout de la Côte d’Ivoire qui a fait le rappel de sa jeune légion en Europe, dont un certain Youssouf Fofana, et du Maroc qui n’était pas mal non plus. D’ailleurs, contre les Cherifiens, à Tunis, j’estime avoir réussi mon meilleur match.

Un souvenir qui vous est très cher ?
La Coupe de Tunisie 1988. Je peux même dire le doublé, ou presque, car dans mon esprit, nous sommes champions 1988 au même titre que l’EST. En tout cas, une saison de rêve !

Et celui qui vous donne le plus de peine ?
Ma blessure aux ligaments croisés qui a chamboulé une carrière prometteuse.

A votre avis, quel est le plus grand joueur cotiste de tous les temps ?
Ali Kaâbi et Mohieddine Habita.

Et le meilleur footballeur tunisien ?
Faouzi Henchiri, un footballeur complet et un talent fou au point qu’il fit dire un jour à l’entraîneur polonais Anton Piechniczek : «Henchiri est le seul joueur tunisien capable de s’imposer dans le championnat d’Italie».

Comment s’est effectuée votre reconversion d’entraîneur ?
En raccrochant, j’ai fini par prendre du poids, un vide énorme s’est installé dans mon quotidien. J’ai passé mon premier degré d’entraîneur avec les Khelil Berbèche, Mohamed Ali Mahjoubi… Puis le second degré. Je n’ai à vrai dire jamais fait de ce métier une priorité, car je veux rester toujours proche de ma famille. Pourtant, j’ai fait mes preuves. Dans le cadre d’un projet sportif initié en 2006, j’ai pris les rênes techniques du COT. Nous avons réussi à accéder de la D4 à la L2. Mais avec le départ de Zitouni et Hedhli au CA, Msalhia et Talbi à un club qatari… le COT a chuté en D3.

Le COT végète toujours dans les divisions inférieures. Quel sentiment vous inspire son état d’aujourd’hui ?
L’argent, et surtout les dirigeants d’antan lui font défaut. Bien entendu, chaque Cotiste qui se respecte ne peut que sentir une profonde blessure en regardant là où plonge notre club actuellement.

Parlez-nous de votre famille
Avec mon épouse Nadia, nous tâchons de donner la meilleure éducation possible à nos deux enfants : Nadine, 10 ans, et Youssef, 9 ans.

Quels sont vos hobbies ?
J’aime suivre à la télé les sorties du Barça et de l’Inter, mes clubs favoris, et les documentaires. J’aime aussi assister aux rencontres des jeunes, et aux galas que donnent des chanteurs de qualité aux festivals d’été.

Enfin, quel est à votre avis le premier danger qui menace le football tunisien ?
Un phénomène pernicieux s’est développé ces dernières décennies: l’influence des parents riches qui «achètent» la titularisation de leur progéniture. Y compris au sein des grands clubs, c’est à qui donnera le plus d’argent sous couvert d’aide. Cette forme de corruption consacre la médiocrité et tue le talent et le mérite.


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