Le secteur culturel est en veille depuis la première vague de la pandémie du coronavirus au mois de mars 2020. Voilà déjà 8 mois que les festivals et autres rencontres culturelles et artistiques se font annuler pour éviter tout rassemblement et barrer la voie aux éventuelles contaminations. Ces décisions ont plongé dans l’amertume et même dans le besoin des acteurs du secteur culturel.

Les dernières annulations ou plutôt reports sont ceux des JTC, prévues en décembre 2020 qui, malgré un réel avancement dans la programmation, le comité artistique se retrouve obligé de céder aux exigences sanitaires. La Foire internationale du livre aussi, moult fois reportée, se voit, à son tour, ajournée pour le mois d’avril prochain.

Des interrogations, des indignations et des protestations se sont élevées pour revendiquer la reprise de la vie culturelle ; mais à cela le point de vue de l’officiel reste ferme et non négociable.

A ces derniers reports, nous nous sommes adressés au directeur général de l’Etablissement national pour la promotion des festivals et manifestations culturelles et artistiques Youssef Lachkhem, premier responsable de cette direction, qui a la lourde charge d’organiser et de gérer les plus grands rendez-vous nationaux : le Festival international de Carthage, les Journées musicales et celles chorégraphiques de Carthage, la Foire internationale du livre, les Journées théâtrales de Carthage et d’autres encore…

Entre la crise sanitaire et les attentes des acteurs culturels, comment se définit aujourd’hui le rôle de l’Etablissement national pour la promotion des festivals et manifestations culturelles et artistiques ?

Il est temps de donner la véritable identité et définition au rôle et à la vocation de cet établissement qui consiste, essentiellement, en la promotion des festivals, des festivals qui rayonnent dans leurs régions, dans tout le pays et même à l’échelle internationale. Mais ce qui nous est aussi demandé c’est la création et la dynamisation d’un marché culturel, une tâche qui nécessite une bonne gouvernance, une clairvoyance et une vision claire et conséquente pour que les festivals culturels arrivent à jouer leur véritable rôle de moteur culturel et créatif, et de redynamiser tout le secteur même à l’échelle internationale.

Dans ce sens, notre établissement s’attribue le rôle de rationaliser l’organisation et la direction des festivals, en s’appuyant sur des outils scientifiques, comme la gestion, la finance, la planification, l’administration, les ressources humaines et le management pour un positionnement optimal des festivals dans une cartographie générale, à l’échelle régionale, nationale et mondiale.

Ce qui implique l’encadrement avec nos propres outils et compétences et la participation active dans l’organisation de tout festival ou événement culturel et artistique pour aboutir à une vision globale d’une dynamique culturelle nationale.

Est-ce que cette administration, à la création récente, est arrivée à assurer cette mission essentielle ?

Si je résume notre mission en deux mots, je dirais que ce qui nous est demandé est essentiel pour la bonne gouvernance, ce que nous avons commencé à faire malgré la précarité de nos ressources humaines et de  nos collaborateurs, qui sont capables de faire mieux, mais vu la conjoncture et la situation sanitaire, nos objectifs seront plus visibles en 2021.

Il est vrai que la situation de 2020 est lamentable, la crise sanitaire a fragilisé l’ensemble du secteur et nous a révélé au grand jour le niveau de l’endettement. Nous n’allons accabler personne, mais le fait est là, l’Etablissement national pour la promotion des festivals et manifestations culturelles et artistiques a dû supporter des charges au-delà de ses forces. Les rêves étaient plus grands que les moyens.

Le secteur portait un grand espoir sur l’organisation du Festival international de Carthage l’été dernier, mais son report a été un coup dur…

Au mois de mars dernier, la première vague de la pandémie avait déjà brisé notre élan, et nous avions l’espoir qu’avec le Festival international de Carthage et les Journées théâtrales de Carthage, nous allions pouvoir assurer un début de relance de notre activité, mais le monde entier était encore frileux, et d’autres festivals similaires ont choisi, comme nous, la vigilance et la sécurité.

La mobilité des artistes rendue quasi impossible, la situation sanitaire, la distanciation physique étaient de réelles entraves à la bonne tenue du Festival international de Carthage pendant l’été 2020 qui, sans sa dimension internationale, ne pouvait assurer son rayonnement escompté.

L’ajournement de ce festival, connu à l’échelle mondiale, était, malgré ces contraintes et contrariétés, une occasion pour la nouvelle direction de réfléchir à sa stratégie et d’opter pour une programmation à la hauteur des attentes.

Qu’en est-il de la Foire internationale du livre ?

Les participants entre libraires, éditeurs et diffuseurs savaient pertinemment que la Foire du livre, qui est une célébration importante et qui attire des professionnels du secteur de plus d’un pays arabe et occidental, ne connaîtra pas la même affluence du public, vu la situation sanitaire. Le comité à la tête de l’organisation de la Foire du livre, conscient de l’impossibilité d’atteindre son objectif, a jugé de lui-même le report pour avril 2021.

Le dernier report en date est celui des Journées théâtrales de Carthage qui, après avoir bien avancé sur la programmation et presque finalisé leurs accords avec des théâtres et compagnies arabes, africaines et internationales, ont été frappées de plein fouet par la deuxième vague de la Covid-19. Les annulations ont commencé à affluer de partout, rendant impossible la tenue des JTC à sa date habituelle. L’option de se limiter à une version allégée, se limitant à des représentations tunisiennes uniquement, sans ouverture sur le monde et, surtout, sans la compétition arabo-africaine était pour nous exclue afin de préserver le label de ce rendez-vous de choix du 4e art et des arts de la scène.

Encore une annulation qui prive le secteur d’une occasion d’exercer le métier et de respirer…

C’est pour cette raison que nous avons décidé d’organiser, dans les mois à venir, une rencontre du théâtre tunisien, avec un annuaire complet des nouvelles créations, un catalogue qui présente nos productions et des représentations dans nos différentes salles pour que le secteur arrive à respirer et que nous arrivions à redynamiser la vie culturelle. Nous visons aussi avec cet annuaire des productions théâtrales tunisiennes de marquer une présence remarquée dans les grandes rencontres théâtrales, à l’instar du Festival d’Avignon, par exemple, qui sera une occasion, pour nous de présenter nos productions et leur offrir un espace de diffusion et d’échange possible avec d’autres professionnels. A cela s’ajoutera aussi une convention avec la télévision tunisienne afin de créer une plateforme pour la diffusion des pièces de théâtre via ses deux chaînes.

Comment envisagez-vous l’avenir proche à la lumière de ce qui se passe ?

La situation sanitaire ne nous donne pas une visibilité claire, et nous naviguons à vue. Reprendre les représentations artistiques et les événements culturels n’est pas une option possible dans l’immédiat pour le comité de santé. La question aujourd’hui est plus que vitale : la Covid est une question sérieuse et implique la santé publique et entraîne la mort des gens. Qui en assumera la responsabilité en cas de catastrophe sanitaire ?

Nous sommes confrontés à un réel danger qui nous place face à un choix quasi cornélien, entre le nécessaire et le vital, entre le service minimum et les besoins, entre la vigilance et l’indispensable.

Aujourd’hui, la culture est considérée ou plutôt associée au divertissement, et c’est un raccourci qui pourrait arranger la prise de décision globale, mais gravement néfaste pour la planification stratégique de l’action de l’Etat dans le domaine culturel. En l’absence de politique culturelle claire qui réconcilie les objectifs à long terme avec les moyens financiers et humains, nous ne pourrons pas avancer et préserver le sens et le devenir de l’action culturelle. Cette catastrophe sanitaire nous aide aussi à comprendre et réfléchir à notre politique culturelle.

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