Entretien avec Thomas Egoumenides de «Rascal Tunis» : «Il s’agit d’un travail sur l’esthétique qui vise à changer le regard des gens»

«Rascal» en tunisien, c’est «réutiliser». En ancien français, c’est «Rescaille», «une variante de rebut» ou «ce qu’on a rejeté». Thomas Egoumenides, designer et son équipe de jeunes Tunisiens ont achevé leur résidence artistique grâce à l’Art Rue, donnant naissance ainsi à l’atelier «Rascal Tunis», situé en plein cœur de la Médina dans une ancienne bâtisse abandonnée. L’atelier a été ouvert au public sur trois jours et se développe autour du design et de la valorisation des déchets dans la Médina de Tunis et ses environs. Thomas Egoumenides, son concepteur, nous en parle davantage.

«Rascal» paraît être un projet engagé à vocation écologique. Peut-on le définir ainsi ?

Justement, pour commencer, il est primordial pour moi de ne pas le définir ainsi : en disant qu’il est juste «Ecologique». Je n’aime pas trop ce terme parce que je trouve que c’est un «fourre-tout». Il s’agit d’un projet plutôt «Logique» (rires). Sans le préfixe «Eco» donc. La cohérence, en effet, compte. Pour moi, le mot «Ecologie» est très large.

En d’autres termes, quelle est donc la genèse de «Rascal Tunis» ? Je suis designer depuis des années. J’ai commencé avec «Flayou» en Tunisie. Il est difficile au fil du temps de ne pas être sensible aux déchets, à la pollution visuelle, à la surconsommation. A un moment, ma question, c’était : est-ce qu’on ne peut pas donner une 2e vie à cette matière ? Est-ce qu’on ne devrait pas plutôt cesser de culpabiliser ? Faire son rôle de citoyen ? Faire le tri, emballé, ne plus user des plastiques ? etc.

Après tout, ce sont finalement les politiciens qui ont la mainmise sur des problématiques qui échappent aux citoyens. De mon côté, je ne suis pas là pour pointer du doigt n’importe qui, par contre on ne pourra se demander si c’est possible de recycler ces déchets, jouer avec, les considérer comme une matière rebut. Une matière rejetée par les industriels entre autres… après, autant la transformer ou s’en servir autrement.

J’ai commencé de mon côté à travailler dessus quand j’avais le temps : j’ai exposé à l’événement «Bauhaus» l’année dernière, autour de cette problématique-là. J’ai participé à une expo à Sousse où j’ai présenté les travaux. Un appel à projets lancé par l’Art Rue arrivait au bon moment. Il s’agissait d’une résidence artistique. C’était une occasion à saisir. L’Art Rue a compris le projet et l’a soutenu. On a pu expérimenter ce laboratoire pendant trois mois.

Quand la résidence a-t-elle commencé ?

Elle a commencé officiellement en septembre. A partir du moment où j’ai été sélectionné, au mois de juillet, il y avait tout un travail préliminaire à faire en amont, de méthodologie, une mise en place du projet, la procédure, trouver un lieu, travailler avec la chargée projet, etc. On l’a terminé le 1er décembre 2020.

«Rascal Tunis» est-il participatif ?

Avec mon assistante Sarra Bouzgarrou, j’ai une bonne entente. Elle connaît bien mon travail. On a trouvé 5 jeunes de la Médina qui avaient entre 23 et 26 ans et qui avaient déjà travaillé sur une résidence auparavant de l’Art Rue.

On a revu les profils, on les a rencontrés, afin de leur expliquer le projet. Ils étaient réceptifs. Le projet est collaboratif. Le but, c’est d’y travailler de la manière la plus horizontale possible. Leur faire découvrir une méthodologie de travail et une vision différente. Et qu’on cogite toutes et tous dessus. Je leur ai dit dès le départ qu’il fallait s’investir. Personnellement, j’avais déjà des outils que j’ai pu acquérir grâce à mon parcours. J’étais donc dans la transmission d’un savoir, toujours ensemble. On avait trois personnes en production et deux personnes en communication.

Ce nom «Rascal», on l’a trouvé ensemble, et l’idée était qu’on pouvait maîtriser tout : la forme, le fond, la communication, tout en se formant sur terrain.

Thomas Egoumenides

Pour le résultat final et la présentation au grand public, le 17 décembre 2020, de «Rascal Tunis», vous avez opté pour une maison abandonnée, totalement entretenue de nouveau. Pourquoi avoir choisi ce lieu en particulier et comment l’avez-vous trouvé ?

Dans le travail préliminaire, je cherchais un espace à investir. Celui-ci appartenait à l’INP. Je tenais à investir un lieu en entier et non pas une partie. On m’avait proposé «la Caserne», et d’autres lieux pour finalement m’arrêter sur cet endroit : doté d’un patio, et d’un espace en plein air, qu’on pouvait aménager avec d’autres salles. On a pu avoir une autorisation et le travail a commencé sur 3 mois. Le lieu était totalement abandonné, même si en 2017, sur place, il y a eu l’exposition de Malek Gnaoui, que le public a pu voir dans le cadre de «Dream City» et qui a eu pour thématique la prison du 9-Avril et ses prisonniers.    

Pour toutes celles et tous ceux qui n’ont pas encore découvert «Rascal Tunis», pouvez-vous nous dire comment aura lieu la visite une fois sur place ?

Il s’agit d’un processus partagé et lié. Dans un premier temps, dans une pièce, on présente tous les matériaux, rebus. On les a sortis d’une benne, et on les a revalorisés de la manière la plus simple possible. C’est un travail sur l’esthétique qui vise à changer le regard des gens sur les déchets, notons-le. Ensuite, il y a eu 4 collections, avec des matières de déchets, des verres en plastique, créer à partir de bouteilles, des assises de mousse, de carton, du tissu refait. Au départ, il y a la présentation de la matière, de ce qu’on en fait et puis l’espace de travail, où on montre les machines qu’on avait utilisées, les techniques dans le but de montrer qu’on n’a pas besoin de s’investir beaucoup pour montrer les choses. Montrer qu’on n’a pas besoin d’être dans une usine pour créer les objets, par exemple. La dernière salle est sombre : on y présente les prototypes et les expérimentations sur la matière. Sur des choses qui n’avaient pas de fonctionnalités. Sur comment répond la matière et la transformer. En fonction des réponses, elle me donnera une idée sur ce qu’elle va devenir comme objet. Une projection autour de la résidence en collaboration avec Mira Hamdi, qui a écrit autour de la résidence. Je tenais à ce que des gens écrivent sur «Rascal». Mira a écrit un slam autour de la résidence. Et c’est important pour moi d’avoir des retours de gens qui ont suivi la résidence de l’extérieur. Plus de 200 personnes sont venues dans le respect du protocole sanitaire : grâce à l’équipe, on a pu être là pour les informer, les guider et que les collaborateurs jeunes puissent s’exprimer sur leur propre travail. Je voulais les mettre en évidence : les voir présenter eux–mêmes comptait. Ça reste un travail de groupe et l’implication de chacun est importante.

Comment « Rascal » pourra-t-il-durer dans le temps ?

On y réfléchit. Là, je vais me poser, prendre du recul, réfléchir à comment tout cela pourra se développer, autour de résidences, travailler davantage sur la matière, faire appel à des collaborateurs internationaux, organiser des formations, monter une équipe et entretenir cette réflexion de «Rascal» sur le temps et autrement. En janvier, on remet le couvert et on contactera des acteurs, en cherchant des fonds aussi. Il y a beaucoup d’opportunités. C’est important que les gens sentent l’intégrité du projet. L’expo pourra être déplacée à «Dar bach Hamba». 

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