Il a suivi une formation classique de comédien en France, avant de rejoindre l’Actor’s Studio. Il a fait du théâtre et beaucoup de cinéma, un peu moins de télé. Il a joué à côté de grands noms comme Ben Kingsley, John Malkovich, Nastassja Kinski, Gérard Depardieu… et il a été dirigé par des Monstres sacrés, tels Bertolucci, Salvador, Corneau… avant de se mettre à écrire et à tourner ses propres films.
Lui, c’est Kamel Chérif, ce fils d’émigré qui a su entretenir la fibre qui le lie à sa terre natale et qui lui a permis d’élever sa biculturalité en choix revendiqué qui s’est exprimé en plusieurs courts et moyens métrages, ainsi qu’en documentaires, multi-primés, avec comme fleurons, le Lion d’Or de la Mostra de Venise et le Tanit d’Or junior du Festival de Cannes.
Kamel Chérif a participé, sans y être (Covid-19 oblige) aux dernières JCC. Il a bien voulu répondre, via webcam, à nos questions. Ecoutons-le.

Vous avez été, comme c’est le cas d’autres cinéastes «invités», le présent-absent des JCC 2020. Déçu ? Résigné ?

Pas vraiment déçu. Je suis encore moins dans la résignation. It’s life.

Évidemment que j’aurais bien voulu être présent et sentir l’humeur de la salle. Toutefois, des amis, présents, m’ont rapporté l’enthousiasme dans lequel s’est déroulée la projection. Je tiens à remercier tout particulièrement notre confrère Mounir Baâziz qui m’a raconté les vibrations des lieux. Il faut dire que question vibration, Mounir est un maestro. Pas étonnant avec la sensibilité qu’il a. Quel talent !!!

Vous êtes quand même dans les «Best of». Qu’est-ce que cela représente pour vous ?

Je garde le Best et je dégage le «Of».

Pour le In, je remercie les JCC, spécialement Brahim Letaïef d’avoir programmé «Signe d’appartenance» dans le florilège que je traduis (en toute liberté) par Fleur Légère.

Votre film, «Signe d’appartenance», projeté lors de ces JCC, traite de la biculturalité. Pourquoi ce thème?

«Signe d’appartenance» parle de Ali, un enfant tunisien qui est la risée de ses camarades parce qu’il n’est pas circoncis. Sa mère, femme seule, emprunte de l’argent pour qu’il devienne comme tous les enfants tunisiens de son âge. Mais voilà, quelques jours plus tard, le père qui travaille en Belgique, fait venir sa petite famille pour qu’elle vive avec lui. A l’école belge, Ali est la risée de ses condisciples, parce qu’il est circoncis.

A travers cette métaphore, j’ai voulu raconter un acte qui fait de vous une personne appartenant à une majorité. Ce même acte peut faire de vous quelqu’un appartenant à la minorité…Pour le consoler, le père lui apprend : «Quand on voyage, il faut accepter sa part d’amertume». Ce à quoi le fils répond «Papa, c’est quoi l’amertume ?». Le sous-texte de cette parabole est le suivant : L’enfant va-t-il accepter cette place infligée par une histoire qu’il n’a pas choisie ?

Cette question concerne tous les mouvements de population, que ce soit d’un village vers une ville ou d’un pays vers un autre… L’objectif de ma démarche était de partir de l’intime pour toucher l’universel.

Le Lion du festival de Venise, obtenu à l’unanimité du jury, démontre, si besoin est, que l’objectif a été atteint !

Il n’a pas obtenu que ce prix. D’ailleurs, vous avez reçu d’autres distinctions pour d’autres films…

Ce film n’a pas beaucoup voyagé, mais il a quand même obtenu le prix du C.N.C France et le Prix du public au Festival international de Clermont-Ferrand. J’ai décliné les autres invitations. La raison est simple : avec mon premier court métrage, j’étais curieux de découvrir ce monde si particulier des festivals, j’ai dit oui assez souvent, ce qui fait qu’à l’arrivée, «Premier Noël» a obtenu plus de 50 prix à travers le monde et moi, j’ai voyagé durant deux ans. Après cette expérience, J’ai estimé que j’avais d’autres priorités; en premier lieu ma famille, mes enfants et l’écriture…

Pour compléter mon propos, je vous dirais que pour moi, les plus beaux prix sont ceux du Public. Ce n’est pas par flagornerie que je dis cela. C’est que je me souviens qu’au Festival de Metz, mon premier festival, après la remise des Prix, un octogénaire est venu vers moi et s’est présenté comme étant un immigré italien, pour me prendre la main et me dire : «Ton film est trop grand pour être un court-métrage».

Il m’a donné l’accolade puis il est parti. C’était en mars 2000… 20 ans plus tard, je m’en souviens encore. Dans les moments de doute, je revis cet instant et je pense à ce beau visage plein de sillons tracés par la vie et à son regard bleu, à la clarté d’un enfant émerveillé. Ce souvenir est ma madeleine de Proust !…

Tous vos films portent pratiquement sur des sujets ou des problématiques propres à la Tunisie. N’est-ce pas étonnant de la part d’un cinéaste qui vit depuis plus de 30 ans, en France (après la Belgique) ?

La création ne peut pas se limiter aux frontières, elle s’enracine dans la vie et le vécu de celui qui décide de prendre la parole. Nous sommes au XXIe siècle et la création existe depuis la préhistoire, elle s’est affirmée durant l’Antiquité avec Sophocle, Eschyle, Euripide, Homère… Pour notre culture arabo-musulmane, elle s’est affirmée à travers Abou al Âla al Maârri, Avicenne, Averroès, Al Jahidh, Ibn Khaldoun, Ziriab…

Sans oublier la multitude de cinéastes qui va de Vittorio De Sica à Billy Wilder, Blake Edwards, en passant par Abbas Kirostami, Youssef Chahine, Godard, Sautet, Nouri Bouzid, Férid Boughdir, Mahmoud Ben Mahmoud et tant d’autres … Et je viens moi, «petit enfant» tunisien, dire : «Je sais que beaucoup de choses ont été dites mais moi, Kamel, je voudrais rajouter deux ou trois réflexions»…

Vous réalisez le culot, le toupet ou ce qui peut être interprété comme un manque d’éducation et d’humilité, voire d’effronterie …

Pour calmer la mitraille, point d’arrogance. Je dois savoir d’où je parle et l’assumer ! C’est là que se trouve ma légitimité. Je suis né en Tunisie, j’ai été conçu pour grandir dans un groupe déterminé, mais l’ironie de la vie ou le «Mektoub» m’a fait grandir dans un autre. La plaisanterie de cette histoire est que chaque fois que je me trouve dans un groupe, je représente l’absent. Pourtant cet absent, c’est moi qui suis présent… Voilà ce qui irrigue mon imagination. Comme le dit Woody Allen : «Faire des films, c’est comme faire une psychanalyse sauf que dans ce cas, c’est moi qui suis payé !».

Si cela est réussi, je suis invité à des festivals, je reçois un prix et parfois un chèque pour m’encourager à continuer ma thérapie…    

L’enfant que j’étais, quand il a été arraché à sa terre natale, est présent et il n’est pas dupe. Nous savons, lui, comme moi, que la blessure de l’enfance est toujours présente. Et cela même quand je souris pour la photo. Que voulez-vous faire ? Il faut bien continuer de vivre même avec nos manques. Comme dit Jacques Prévert : «Faisons semblant d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple».

Comment percevez-vous la Tunisie post-14 janvier ?

La perception d’un film dépend de l’instant où vous le voyez. La perception d’une révolution s’inscrit dans l’histoire, par conséquent dans le temps long…

Pour ma part, je fabrique des histoires avec des images. Mes personnages sont des acteurs qui, après le tournage, se démaquillent et rentrent chez eux avec la satisfaction du travail accompli…

Une révolution, c’est la réalité, avec de vraies larmes, du vrai sang et avec ceux qui sont tombés et qui ne se relèvent pas pour saluer.

Tout en vous parlant, je pense à ceux qui sont morts et je m’incline devant les survivants, qu’ils soient sans grade, fourbus, blessés ou malades…

N’oublions pas que la tempête qui s’est levée en Tunisie était animée par une volonté qui résonne en chacun de nous et en chaque citoyen du monde : il est contraire à la dignité de l’homme d’obéir à des lois injustes et aucune tyrannie ne peut l’asservir.

C’est aussi pour cette raison que le monde entier s’est réjoui et que d’autres pays ont emprunté le chemin ouvert par le peuple tunisien.

En ayant cela à l’esprit, je ne peux me permette de débiter des propos futiles et à l’emporte-pièce…

Aujourd’hui, nous savons que le peuple tunisien a ébloui par son courage l’histoire avec un grand H. Toutefois, une révolution se déroule en plusieurs actes.

Le peuple tunisien a écrit le premier acte : le départ du président déchu.

L’acte deux, : des élections libres et démocratiques qui ont eu lieu. Est-ce que toutes les promesses ont été tenues ? Pouvaient-elles l’être ? Aujourd’hui le peuple tunisien a-t-il les réponses ?….

Maintenant, il faut réussir la démocratie au quotidien. Cela qui est loin d’être aisé, car les peuples qui ont connu la dictature ont tendance à idéaliser la démocratie. Ils ont la facilité de croire que là où règne le suffrage universel, tout baigne.

Il me vient à l’esprit la phrase de Winston Churchill. Lui qui avait beaucoup de défauts, sauf celui d’être un dictateur, disait “La démocratie est un mauvais système, mais elle est la moins mauvaise de tous les systèmes”.

Évidemment, qu’il faut chérir la démocratie et veiller à ce qu’elle ne soit pas galvaudée.

Et si le premier problème de la démocratie ce n’était pas le système, mais le citoyen. Comme pour la voiture, le problème ce n’est pas le véhicule, c’est le conducteur sans gêne, grossier, pollueur, frimeur… Il est vrai que les médias délaissent leur pouvoir de pédagogie au détriment de la course à l’audimat et au gros tirage en imposant à l’opinion publique des comportements aberrants. Ils donnent à voir, pas à réfléchir et encore moins à comprendre. Moi, dont le métier est de fabriquer des images, je sais que quand l’image ment, elle isole.

Ajoutez à cela les réseaux sociaux, où n’importe quel mégalo, au nom de la liberté d’expression, va débiter son «vomi» habillé en verbiage.

Le peuple tunisien n’est pas dupe car lorsqu’il est exaspéré, là où d’autres peuples optent pour la violence, lui préfère rire de la démagogie…

Quand je suis en Tunisie, j’aime prendre le car, le métro et autre taxi collectif car c’est là que je rencontre « les vrais gens». De plus, le Tunisien est très affable, communicatif et l’échange est souvent fraternel. Même celui qui ne parle pas, son regard est parfois un langage. Je vois que le peuple peut parler librement mais parler librement ne remplit pas le couffin !

Un peuple qui dégage la peur par le souffle de l’espoir. Un peuple qui écrit une telle page mérite le respect et l’écoute. J’espère que les représentants politiques et économiques sauront instaurer un dialogue dans l’intérêt de tous et des plus démunis.

Comment jugez-vous le produit de plusieurs jeunes cinéastes tunisiens qui viennent d’émerger, ces dernières années ?

Je n’ai pas à les juger mais plutôt à les encourager, à les aider, si cela est dans mes possibilités. N’oublions pas qu’une culture qui ne produit pas ses propres images court le risque, tôt ou tard, de disparaître… En ce qui me concerne, j’ai donné plusieurs modules dans des écoles de cinéma… J’aime animer des stages avec les jeunes car j’ai le désir de partager mon expérience de l’écriture filmique et, si possible, permettre l’accès aux codes de ce métier et ainsi éviter aux jeunes les obstacles que j’ai rencontrés. Notre profession est formidable, mais c’est un travail d’illusion. Il y a beaucoup de leurre, de miroirs aux alouettes. Il arrive que des poissons rouges se prennent pour des requins ou des piranhas… Cela étant, je me félicite que des jeunes aient, ces dernières années, pu s’imposer dans des joutes régionales et internationales.

Vos courts et moyens métrages tiennent autant de la fiction que du documentaire. Un choix ou une vocation inconsciente et inassouvie de sociologue… de journaliste, peut-être ?

La sociologie est un choix conscient qui désaltère le nomade que je suis.

Elle m’a permis de comprendre mon histoire familiale et territoriale…Le grand sociologue Pierre Bourdieu disait : Pour «changer la vie», il faudrait commencer par changer la vie politique.

A mon niveau, j’essaie de comprendre comment les sociétés s’organisent à travers le monde pour que le pouvoir reste aux mains de quelques-uns.

Elle m’éclaire aussi dans l’organisation de mon écriture…

Partir d’une problématique sociétale en l’adaptant à un parcours individuel. Mon travail est à cheval entre le drame et le contre-pied joyeux. Pour cela, j’ai besoin de la rigueur sociologique, pour que mon imagination ait une apparence plausible.

En ce qui concerne le journalisme, c’est une longue histoire que je vais essayer de synthétiser. En Tunisie, mon père travaillait dans le journal Le Petit Matin. Vers la fin des années soixante, mon père quitte la Tunisie pour la France. Quelques mois plus tard, dans un restaurant parisien, mon père rencontre Henri Smadja, le fondateur de votre journal La Presse et qui est devenu le patron de Combat, le quotidien fondé par Albert Camus. Comme les gens du voyage, contraint ou volontaire, Henri Smadja et mon père se sont retrouvés comme un puzzle éparpillé… C’est ainsi que mon père intègre Combat. Quelques années plus tard, lorsque j’avais de bonnes notes à l’école, mon père m’emmenait au journal… J’étais émerveillé comme Ali Baba, découvrant sa caverne. J’adorais entendre le clac clac des machines à écrire, les journalistes, le dos voûté, ressemblaient à des pianistes. Les crépitements des petits marteaux de fer frappant le ruban faisaient swinguer l’actualité et pas de changement de rythme entre les rubriques, Politiques, Drames, Faits divers, Cultures, Sports… Le «cling» clair de la sonnette qui marque la fin de la ligne, ou encore le bruit spécifique de la feuille, que le journaliste sort de la machine à écrire. Bruits aujourd’hui disparus. Et pourtant encore présents dans ma mémoire… Regarder le travail du maquettiste, mettre toutes les pages bout à bout, comme des wagons d’un train. C’est comme le montage des différentes séquences d’un film… Concernant la forme «documentaire», je crée une mise en scène qui se veut «cinéma vérité».

Je regarde les personnages se débattre dans le cadre… Peut-être que cela vient de mon enfance, lorsque gamin j’essayais de négocier avec une culture et un nouveau langage… Je n’oublie pas que j’ai été nourri au néoréalisme italien. Le voleur de bicyclette, bien plus que Rome ville ouverte et puis «Accatone» de Pasolini, l’homme à la caméra révoltée… Fellini à la caméra clownesque mis à part la «Strada» et la caméra ironique d’Ettore Scola avec son chef-d’œuvre, «Nous nous sommes tant aimés». Une histoire d’amis qui croyaient changer la vie et c’est la vie qui les a changés. Eh oui !…Nous en sommes tous là ! Pour ma part, j’ai compris que si je fais du cinéma ou du théâtre, c’est pour ne pas changer et encore moins perdre mes illusions et mes espérances dans un monde plus juste, plus fraternel. Utopie quand tu me tiens. J’aime ça !

Nous savons que vous avez fait du théâtre. Ne ressentez-vous pas l’«appel des planches» et le désir de monter des pièces ?

Acteur un jour, Acteur pour toujours ! Ma formation de comédien m’aide à comprendre la complexité des comédiens et des êtres. C’est pour cette raison que j’adore mélanger novices et professionnels. En ce qui me concerne, j’ai envie de rejouer au théâtre. Pour cela, j’ai deux pièces sous le coude. Une, avec deux personnages. C’est l’histoire d’un intellectuel et d’un manuel qui sont deux exilés contraints de partager un même espace. Pour s’occuper, l’intellectuel, qui est un sociologue, étudie le manuel. Mais voilà que le manuel se rebiffe et envoie tout valdinguer. Il se libère de l’emprise du sociologue… L’intellectuel se retrouve seul, prisonnier de sa théorie fumeuse. Comme au foot, j’adore le contre-pied.

La deuxième pièce est une comédie sur le pouvoir, qui est aussi un hommage parodique à Sophocle; il y a dix personnages. Je suis en discussions, volet production, avec mon ami Habib Belhédi avec qui j’ai des atomes crochus et dont j’adore l’espace, le fameux et bon vieux Le Rio.

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