La colonie italienne présente en Tunisie —sédimentée à la suite d’anciennes et de nouvelles vagues d’émigration des Juifs de Livourne du XVe siècle, appelés «Grana», de réfugiés politiques du Risorgimento, d’intellectuels militaires du Piémont aux prolétaires siciliens— avait dominé et continuait à dominer numériquement, et de par son importance, toutes les autres communautés européennes de Tunisie et en particulier la scène économique et socioculturelle : les professions libérales, le monde des affaires, l’artisanat, la finance, l’école. Nous rappelons à ce sujet la figure du comte Giuseppe Raffo, originaire de Ligurie et ministre des Affaires étrangères du Bey de 1830 à 1850, ou encore celle de Luigi Calligaris qui a fondé la «Scuola Politecnica militaire», l’Ecole polytechnique militaire, en 1840 mais aussi celle de la bourgeoisie juive de Livourne dominant la finance et le commerce. L’italien «lingua franca de la place et de la cour» était à l’époque la langue de la diplomatie tunisienne dans ses relations avec les pays étrangers. Jean Ganiage a écrit : «Dans ce pays, tout le monde parle italien et les Italiens sont un véritable État dans l’Etat».     

Le seul cas de la presse est parmi les plus significatifs. La presse en langue italienne est l’une des activités culturelles les plus anciennes de cette collectivité à qui revient le mérite d’avoir fondé le premier journal imprimé en Tunisie, l’introuvable «Giornale di Tunisi e Cartagine» dont le premier numéro est paru le 21 mars 1838, grâce à l’initiative de deux émigrés napolitains, Romeo et Malatesta. Ce journal n’a vécu que «l’espace d’un matin» car il a été aussitôt interdit par Ahmed Bey, de crainte aque son peuple ne décide de sortir du silence et de suivre le même exemple de «liberté». Ça n’empêche que la presse en langue italienne a contribué à la naissance de la presse tunisienne. Entre 1838 et 1956, il y avait en Tunisie 123 journaux italiens entre quotidiens, hebdomadaires et mensuels. En 1860, on assiste à la première publication du premier journal tunisien rédigé cette fois-ci en langue arabe : Le riad.

Sous le Protectorat, entre 1881 et 1896, la colonie italienne, parmi la bourgeoisie des affaires et des professions libérales, se transforme et se réfugie dans la défense de l’italianité. Mais au cours de cette période historique, une presse de gauche, possédant d’autres idéologies, notamment le socialisme, la lutte des classes et le syndicalisme international, va faire son apparition. A ce propos, l’historien Habib Kazdaghli, affirme: «…on assistera à l’émergence des premiers jalons de la conscience ouvrière à travers l’édition de la presse ouvrière». C’est notamment le cas de Niccolo’ Converti, militant engagé, rassembleur de tous les travailleurs quelle que soit leur origine. En 1887, il lance son premier journal révolutionnaire de gauche, «L’Operaio», l’Ouvrier. Cette presse s’oppose donc à la presse de droite et patriotique s’adressant à la classe prolétaire composée particulièrement de migrants d’origine sicilienne, sarde, calabraise… qui, en raison de leur analphabétisme et de leurs conditions modestes, étaient exclus du cercle des bourgeois italiens. Voici quelques titres : en 1884 «L’Avvenire di Tunisi» et «La Sentinella» ; entre 1886 et 1943, «L’Unione» ; en 1892 «La Nuova Cartagine». La liste est bien longue…

C’est en effet pour ces réelles et graves fractures existantes au sein de la communauté italienne de Tunisie, nullement liées au chauvinisme d’un chercheur sicilien, que j’ai décidé, il y a 15 ans environ, de séparer la mémoire italienne de Tunisie, de la mémoire sicilienne de Tunisie, approfondissant des sujets beaucoup plus liés à la «sicilianité» qu’à «l’italianité». De nos jours, en Tunisie, il existe le seul mensuel en italien de tout le Maghreb «Il Corriere di Tunisi» fondé en 1869 par Giuseppe Finzi, interdit pendant le protectorat français et puis relancé en 1956 . «Il Corriere di Tunisi» est dirigé par la famille Finzi. Dans la Chronique de la prochaine semaine, je vous parlerai d’un journal de Tunisie, tout sicilien; «Simpaticuni», publié pour la première fois à Tunis le 18 juin 1911 et écrit en langue sicilienne, journal humoristique, satirique et littéraire, voix du prolétariat sicilien de Tunisie.

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4 Commentaires

  1. Abidi

    17/01/2021 à 22:18

    Et savez-vous que de nos jours presque personne ne lit de journal

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  2. Hedi

    18/01/2021 à 10:48

    Bravo. Tres interessant. Pourquoi pas un livre sur la presse italiene en tunisie??

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  3. Faé A. Djéraba

    18/01/2021 à 16:16

    Molto interessante.
    Sto approfondendo l’argomento talia -Tunisie, Tunisia-Italia.
    Tutto si incrocia, é davvero molto intéressante.

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  4. Max

    18/01/2021 à 20:39

    Très intéressant!

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