Par Hamadi Redissi *

Le 14 Janvier n’a plus rien à voir avec ce superbe lever de soleil qui illumina le ciel de Tunis, il y a dix ans, un vendredi matin ! La fête est triste. Il suffit de lire la Une des journaux pour se convaincre de la profonde « désillusion » des Tunisiens éplorés, confirmée par un sondage récent effectué par un institut de renom et publié le 17 décembre, date du déclenchement des protestations. En fait, la situation ne cesse d’empirer, d’année en année. Preuve s’il en faut que ce qu’on a appelé pour faire grand-peuple la Révolution (et qu’on peut traduire modestement par transition politique) a fini par décevoir même ses principaux émules. Durant des années, les optimistes ont naïvement continué à parier sur un avenir radieux. Ces « rassuristes » tranquillisaient les sceptiques sur les périls qui guettaient la transition. Les plus savants se demandaient si la Tunisie était une « exception » ou seulement un pays « singulier » !  Des esprits sereins et des gens de bonne volonté ont désespérément alerté sur les dangers qui menaçaient un pays en agitation permanente, livré jour et nuit à la colère des manifestants, avec partout des Trotsky, excités de vivre la révolution permanente sans devoir lire le livre ! Ça bavarde sans répit et ça change de gouvernement une fois l’an. Pratiquement à l’arrêt, le pays vit de subsides fournis par des bailleurs de fonds indulgents à l’égard d’une transition à l’essai, au fond au rabais ! Il n’est sûrement pas possible en si peu de mots de dresser le bilan de ces dix années si riches d’enseignements. Trop de variables ont joué pour faire en sorte que la Tunisie réussisse ne serait-ce que momentanément son examen de passage démocratique, là où d’autres pays arabes ont échoué. Mais autant pour aboutir à ce blocage visiblement sans issue. Une sortie de crise se profile-t-elle à l’horizon qu’elle risque d’être un moment de répit dans une lente descente aux enfers. Finalement, les pessimistes ont eu raison des optimistes et les « effondristes » l’emportent sur les « rassuristes » : la transition politique arrive à son terme. Elle est menacée d’effondrement. Le pays est livré à la haine, à la peur, à la colère, au mensonge et à la violence, ce que Spinoza appelle « les passions tristes », à la base de la victoire des populistes aux élections de 2019. Ils président désormais aux destinées du pays.  Le désespoir ne tient pas de journal, sinon il nous aura sûrement raconté comment il a brisé le cœur des Tunisiens et pourquoi il assombrit leurs esprits. Il est tel que même des milieux dits révolutionnaires appellent de leurs vœux un 18 Brumaire (le coup d’Etat du 9 novembre 1799) concocté par un Napoléon qui aura d’autorité à déclarer :  « Nous avons fini le roman de la Révolution : il faut en commencer l’histoire ».

H.R.

(*) Politologue, professeur émérite

-Dernier livre, Hamadi Redissi, Hafedh Chekir, Mehdi Elleuch et Sahbi Khalfaoui, La tentation populiste, Les élections de 2019 en Tunisie, Cérès, 2020.

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