Depuis la Révolution de 2010 et à chaque fois que la question du tourisme est à l’ordre du jour, on ne peut s’empêcher de l’aborder avec prudence et les raisons ne manquent pas : entre instabilité politique, économique et sociale qui perdure depuis des années, des attentats terroristes qui ont endeuillé la Tunisie et les Tunisiens à plus d’une occasion, des conflits sociaux qui n’en finissent pas, et le dernier, mais non le moindre, une épidémie qui a fait peur à toute la planète et qui continue à le faire à ce jour, le contexte actuel n’augure rien de bon pour l’épanouissement du climat des affaires au sein du secteur touristique car, sur terrain, on a du mal à conduire le changement et à redonner à ce secteur ses lettres de noblesse.

L’endettement : problème récurrent

bien réel…

Depuis 2011 et même avant l’historique soulèvement populaire du 14 janvier, le secteur touristique fait face à de nombreux défis et des déficits structurels importants. Il y a tout d’abord le problème d’endettement et les créances des unités hôtelières qui sont devenues un poids lourd non seulement pour le tourisme, mais aussi pour les banques et l’Etat… Hérité de l’ère de Ben Ali, ce problème est toujours d’actualité et aucune solution structurelle n’a été prise pour résoudre cette crise, qui a trop duré et qui a mis à mal un secteur déjà très en recul depuis plusieurs années. « Bien loin de la période 1970-2000 et des années baptisées ‘’les trente glorieuses’’ –avec une croissance à deux chiffres– le tourisme tunisien vit, depuis 2010 et jusqu’à nos jours, au rythme des crises. L’endettement du secteur hôtelier, un problème ancien mais néanmoins persistant et toujours actuel, ne permet pas au tourisme tunisien de se redresser et de se développer comme espéré », précise Mouna Allani Ben Halima, PDG d’un hôtel à Hammamet, dans une déclaration accordée à La Presse. Il est vrai que quelques tentatives ont été mises en place pour aider les professionnels à respirer, mais sur terrain, rien n’a été concrétisé et toutes les promesses annoncées se sont soldées par un échec désastreux : en 2012, il y avait l’annonce de la création d’une société de gestion d’actifs (SGA), dont l’objet est le rachat des créances impayées auprès des établissements financiers. Puis en 2017, le fameux ‘’Livre blanc’’ sur le financement du secteur touristique qui se veut une démarche pour résoudre le problème de l’endettement du secteur touristique. Il y a aussi la proposition faite en 2019 par l’ancien ministre du Tourisme, René Trabelsi, qui avait suggéré un ‘’Plan Marshall’’ pour résoudre la problématique de l’endettement des hôtels…

« Cela nous amène à une conclusion plutôt pessimiste pour le secteur d’une manière générale : ces initiatives, qui devraient être le sauveur du secteur touristique, ne fonctionnent pas correctement et aucune solution structurelle n’a été prise pour la restructuration du secteur », regrette-t-elle.

Le tourisme de masse, une plaie

Outre le problème de l’endettement non encore assaini, Mme Allani affirme que les grands maux du secteur touristique ne se cachent pas : le positionnement stratégique de la destination qui a pris du recul, une offre peu diversifiée, un gap en compétences, certains marchés peu structurés…et surtout l’écrasante domination du tourisme de masse –le mono-produit– qui handicape depuis des années le développement de l’industrie touristique.

« Il est vrai que le tourisme de masse est le produit dominant sur la scène internationale et que le balnéaire restera le produit principal d’ici à 2050 (selon les prévisions de l’Organisation mondiale du tourisme), mais de l’autre côté, l’heure est suffisamment grave pour oser dire la vérité, sans détours ni ambages : on ne cesse de parler, depuis plus de 20 ans, de la nécessité de diversification, sans toutefois réussir à mettre en place des produits alternatifs attractifs et à forte valeur ajoutée.

Par ailleurs, avec l’arrivée de la pandémie liée à la Covid-19, la situation se complique davantage et devient catastrophique, étant donné que le pays souffre, aujourd’hui, d’une baisse inéluctable de sa fréquentation touristique et rencontre des difficultés économiques dues à la dépendance à ce secteur. Et donc, cette crise sanitaire confirme, encore une fois, ce que nous — professionnels du secteur — nous acharnons à dire depuis plusieurs années : ce modèle n’est pas viable et il est plus que jamais temps de court-circuiter le tourisme de masse et d’encourager de nouveaux modèles alternatifs du tourisme qui devraient être suivis par de bonnes pratiques pour combiner une reprise économique (un mode de gouvernance optimal pour garantir la pérennité de nouveaux produits, faire des études sur la demande spécifique aux produits alternatifs — saharien, santé, écotourisme, culturel… — , des incitations fiscales, digitaliser de plus en plus ce secteur…). Et donc, il est, également, temps de miser sur la qualité plutôt que la quantité en se concentrant sur les indicateurs de qualité de la destination », explique-t-elle.

L’Open Sky, un projet resté trop longtemps dans les tiroirs !

L’Open Sky — ou ouverture du ciel —  est un autre sujet qui date de quelques années, qui est toujours d’actualité, mais qui demeure à ce jour sans suite, étant donné que les arguments du retard de sa mise en place évoluent d’année en année, depuis un peu plus d’une décennie, à l’heure où le pays, et surtout dans ce contexte particulier, devrait saisir cette opportunité pour la relance du tourisme…sauf et si la volonté de le faire existe chez nos décideurs.

« L’Open Sky est un choix irréversible pour la Tunisie… Et, d’ailleurs, les bons exemples ne manquent pas : l’expérience marocaine l’a prouvé puisque cette ouverture du ciel aux compagnies aériennes étrangères a permis au Royal Air Maroc de doubler le nombre de ses passagers et de nous devancer, aujourd’hui.

Par ailleurs, selon des études réalisées dans ce domaine, il semble que l’ouverture du ciel tunisien à la concurrence permettrait un gain entre 2 et 3% au niveau du PIB et que des emplois seraient aussi générés, d’autant plus que la destination tunisienne serait valorisée…

Sur un autre plan, l’Open Sky attirera une autre clientèle, plus jeune, intéressée par le tourisme durable…et offrira une transition de la clientèle « Tour Opérateur » vers les «OTA » — ou Online Tourism Agency —  et les réservations en direct… Pour toutes ces raisons, notre compagnie aérienne doit maintenir la barre haute en termes de qualité de services, de ponctualité et de sécurité car la Tunisie doit se préparer à l’Open Sky qui sera une réalité dans un futur proche », explique Mme Allani.

A quand la reprise ?

Avant de répondre à cette question tant attendue par tout le monde, la spécialiste en tourisme affirme que cette crise sanitaire liée à la pandémie du Covid-19 est la crise la plus grave, la plus intense et peut-être également la plus longue depuis l’Indépendance. Jamais le secteur n’avait connu une crise d’une ampleur au cours de sa vie et d’une gravité comparable à celle révélée à l’année 2020.

Le pays a pu même surmonter les effets et les conséquences des attaques terroristes qui ont frappé la Tunisie depuis la Révolution de 2011. Et déjà les chiffres enregistrés durant la saison touristique de 2019 en est la preuve puisque le pays a enregistré une année exceptionnelle et il a dépassé, pour la première fois, les chiffres de 2014. Ces résultats sont, aussi, proches des chiffres enregistrés en 2010, considérée souvent comme année de référence pour le secteur. Cependant, depuis mars 2020 et à cause du coronavirus, le pays est privé d’une grande partie de ses touristes et la reprise des vols internationaux en juillet dernier n’a pas encore ramené les Français, les Italiens, les Allemands…sur les plages tunisiennes.

« Alors que le secteur commence à entrevoir le bout du tunnel, il a connu un coup d’arrêt brutal à cause du coronavirus  qui nous a conduits à une situation extrêmement alarmante : des centaines d’agences de voyages ont fermé leurs portes et d’autres fermeront encore, des hôtels déclarent faillite, idem pour les structures de restauration…Cette fermeture est aussi accompagnée d’un drame social ; sous prétexte de crise sanitaire, des dizaines de milliers d’emplois ont été perdus et les hôtels envisagent de licencier d’autres employés…Décidément, le tourisme est un secteur à l’agonie », regrette Mme Allani.

Des chiffres qui font peur

Parlons chiffres, après quatre saisons ratées, les recettes touristiques ont chuté de 64%, durant toute l’année 2020, à 2 milliards de dinars, contre 5,6 milliards de dinars, en 2019. Les entrées des non-résidents ont baissé de 78,7% par rapport à 2019. Jusqu’en juillet 2020, pas moins de 27.000 postes d’emploi  dans l’hôtellerie ont été supprimés (un chiffre qui devrait être doublé pour toute l’année 2020). Le chiffre d’affaires a baissé de -80% et le taux d’occupation dans les hôtels est autour de 10%.

« L’OMT (Organisation mondiale du tourisme) prévoit que 50% des entreprises touristiques vont disparaître après cette crise sanitaire. Mais malgré ce chiffre qui fait froid dans le dos, il faut toujours garder l’espoir et être réaliste… Selon des études internationales, il n’y aura aucune reprise avant juin 2021, c’est-à-dire après 15 mois d’arrêt total des activités (misant notamment sur des campagnes de vaccination en Europe pour permettre le retour des touristes). Et donc, il faut se préparer à tous les scénarios possibles et préparer le terrain pour une reprise qui s’annonce difficile et compliquée et qui est une activité risquée par excellence », souligne-t-elle.

Elle affirme, également, que les récentes mesures annoncées pour soutenir et sauver le tourisme (prise en charge des cotisations sociales, suspension des créances fiscales, formation continue rémunérée…) sont à saluer, mais restent insuffisantes car le tourisme reste un secteur très sensible. Pour ce faire, il faut miser tout d’abord sur le tourisme intérieur pour donner un coup de pouce à ce secteur, notamment dans ce contexte particulier. Ainsi, les autorités concernées, bien qu’elles soient absorbées par la situation sanitaire, sont invitées à prendre des mesures nécessaires à cette fin car la relance du tourisme interne reste aussi un défi pour la Tunisie. Il est donc maintenant grand temps de considérer ce marché comme un créneau porteur et salvateur.

Charger plus d'articles
Charger plus par Meriem KHDIMALLAH
Charger plus dans Première décennie post-révolution

Laisser un commentaire