«Lors de la cérémonie du dixième anniversaire du décès de Hassib Ben Ammar, j’ai posé la question à de jeunes journalistes : “Que connaissez-vous de Hassib Ben Ammar ?”. Les réponses étaient vagues et peu précises. J’ai décidé alors de rédiger un livre sur cet homme témoin de son siècle pour documenter quelques-uns de ses rêves, projets, écrits et idées.», ainsi explique Rachid Kechana, journaliste et homme politique, la motivation première à l’origine de laquelle il s’est attelé pendant deux ans dans ses recherches à la découverte de la personnalité de Hassib Ben Ammar.

Le résultat ? Un livre de 264 pages intitulé : «Hassib Ben Ammar et le rêve du projet réformiste», enrichi de photos, de documents rares, notamment le texte de sa démission adressée à Bourguiba de son poste de ministre de la Défense le 22 octobre 1971, d’articles parus dans le journal Errai, dont il était le fondateur et le directeur responsable entre 1978 et 1987.

De son engagement dans le mouvement de libération nationale, à son activisme dans les scouts tunisiens, à sa bataille pour garder intacte la typologie de la ville arabe lorsqu’il était maire de Tunis, à son enrôlement dans l’aile libérale et démocrate du Pari destourien, à sa fondation des journaux «Errai» et «Démocratie», à sa création du Conseil national pour les libertés publiques, à son militantisme  pour les droits de l’homme…le livre revient sur la vie, l’œuvre, les profondes convictions et les grands combats de cet homme à l’itinéraire peu commun. D’autant plus qu’il fait partie du sérail, sa cousine Wassila n’est-elle pas l’épouse adorée du «Combattant suprême» ? Et lui-même n’a-t-il pas occupé les plus hautes charges dont le directeur du Parti socialiste destourien entre 1969 et 1970 avant de recevoir le portefeuille du ministère de la Défense ?

La voix des sans-voix

L’auteur, Rachid Khechana, s’est appuyé à la fois sur des sources orales, des témoins, qui ont connu Hassib, et des documents écrits, les articles de l’ancien fondateur d’Errai, pour écrire son livre. Il a lui-même travaillé en tant que journaliste aux côtés de Hassib Ben Ammar, alors qu’il sortait de la prison de Borj Erroumi pour ses activités politiques de gauche. Errai devient pour lui la meilleure école pour l’apprentissage de son métier.

«Hassib voulait faire de son journal la voix de ceux qui n’avaient pas de voix», écrit-il.

Mais comment un tel homme d’Etat peut-il entrer en dissidence par rapport à un Président pour qui il semblait avoir beaucoup de respect ? C’est la dérive autoritaire du parti, voulue par Bourguiba au Congrès de Monastir de 1971, qui a sonné le glas de son appartenance au PSD. Après avoir été exclu du Parti en 1974 avec un groupe de libéraux réformistes, qui voulaient changer le PSD de l’intérieur, dont Béji Caïed Essebsi, Ahmed Mestiri, Sadok Ben Jomma et Habib Boularès, il décide de batailler pour la démocratie, la liberté d’expression et en fin de parcours pour les droits humains. Son indépendance, il la défendra jusqu’au bout. C’est d’ailleurs ce qui va lui permettre de faire de ses journaux Errai et Démocratie une tribune où s’exprimeront toutes les tendances politiques, Perspectivistes, communistes, islamistes, nationalistes arabes, syndicalistes…Un pluralisme de fait apparaît au fil des pages du journal, ce qui va accroître sa popularité (jusqu’à 60.000 exemplaires vendus par semaine) et en même temps indisposer le pouvoir.

«Ce succès lui vaut, en neuf ans, 22 comparutions devant la justice. Pire encore : lui qui a assuré le poste de ministre de la Défense est accusé par le tribunal militaire de diffamation de l’institution militaire !», note dans son ouvrage Rachid Khechana.

Une machine à idées

Des idées ? Hassib Ben Ammar, comme l’explique l’auteur, en avait chaque jour au moins quatre : «Lui que ses amis appelaient «Cogito», en opposition à son alter ego BCE, baptisé « Mécano », pour sa capacité de réagir». Parmi ces idées, il y a eu celle de lancer en 1977 le Conseil national pour les libertés publiques. Quadrillé de partout par la police, le comité à la tête de la fondation de cette structure n’a pas eu d’autre alternative que de lire la charte du Conseil et d’annoncer son lancement à l’aéroport de Tunis Carthage alors que des invités étrangers étaient reçus par une délégation dirigée par Hassib Ben Ammar à l’occasion de l’inauguration du Conseil. «Un pied de nez à la police, qui n’a pas osé interrompre Hassib au moment de sa lecture de la charte alors qu’il était entouré par des personnalités étrangères de haut niveau», cite Rachid Khechana.

Une des chevilles ouvrières de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (Ltdh), il a su «déjouer les manœuvres du pouvoir — qui avait créé dans un premier temps sa propre ligue — et en même temps de souplesse — en acceptant le compromis consistant à faire fusionner les deux bureaux — ce qui a permis la légalisation de la Ltdh que nous connaissons», écrivait dans les annexes du livre Hichem Skik dans un témoignage publié en 2008 après le décès de Hassib Ben Ammar.

Un livre riche en témoignages et en données historiques. Un ouvrage qui rend hommage à un homme d’honneur, un démocrate convaincu, un militant capable de défendre ses convictions avec détermination, sagesse et beaucoup de bienveillance, y compris envers ses rivaux.

Olfa BELHASSINE

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