Une onde de choc ! La condamnation à 30 ans de prison de trois jeunes hommes pour avoir fumé un joint, dans l’enceinte d’un stade au Kef, a provoqué un tollé de réactions, pas seulement sur les réseaux sociaux, mais également dans la rue où des manifestants — pour la plupart jeunes —  sont sortis réclamer l’allègement de ce texte de loi et la libération totale des condamnés : des manifestations qui se sont soldées par des heurts avec les forces de l’ordre. La révision urgente de la loi 52 et d’autres articles relatifs à l’usage des drogues a été remise à l’ordre du jour.

Dans un climat général tendu, des arrestations de jeunes manifestants activistes appelant pacifiquement à la libération des trois jeunes du Kef continuent à avoir lieu : ces derniers insistent sur la révision urgente des textes juridiques qui ne cessent de broyer la vie de nombreux jeunes… consommateurs (ou pas). 

L’opinion publique est plus que jamais atterrée par la condamnation extrêmement répressive de trois jeunes hommes, le 20 janvier 2021, ayant consommé un joint dans l’enceinte d’un lieu public, un stade. Un jugement qui rappelle la loi 52. Les autorités ont précisé publiquement, et dans divers médias, que les magistrats du Kef ont appliqué l’article 7 du code pénal qui évoque « dix à vingt ans d’emprisonnement si un lieu précis est utilisé pour « l’usage, la circulation, le stockage ou la dissimulation de stupéfiants », et ajoutant l’article 11 qui cite « des sanctions imposant l’application de la peine maximale, notamment si l’une de ces actions est commise dans un lieu public, peu importe lequel ». Ces trois jeunes du Kef ont été condamnés à trente ans, soit cinq ans pour consommation, cinq ans pour détention et vingt ans pour l’avoir fait dans un lieu public.

Dans un communiqué, le chef du gouvernement, Mechichi, s’est exprimé le 1er février 2021 — sur un ton modéré —  sur la nécessité d’encadrer / alléger les lois sur la consommation des drogues tout en rappelant que cet acte demeurera condamnable. La protection et la sensibilisation des jeunes,  quant à l’usage des drogues, sont à mettre en application.

Les campagnes en ligne et dans la rue pullulent : « El Habs Le », et le collectif d’Etat pour la légalisation du cannabis s’activent en dénonçant un « Crime d’Etat ». Activistes, avocats, ONG et société civile condamnent et rappellent fermement le caractère répressif et ultraconservateur de ces lois, dont une bonne partie de ces textes reste rigide, dure, archaïque mais applicable.

Dans l’inconscient collectif, la consommation du cannabis reste souvent associée à l’usage des drogues en général, — y compris dures et chimiques —  et attise frustration, rejets, peurs dans les franges sociales les plus conservatrices, jeunes ou adultes. Son usage reste pourtant très fréquent y compris dans les milieux estudiantins et dans les quartiers populaires ou aisés. Depuis le déclenchement de la révolution jusqu’en 2017, la loi 52 a souvent été au centre d’un débat public, sociétal, médiatique et même politique et juridique.

Cette loi, qui condamnait toute personne consommatrice systématiquement à un an d’emprisonnement ferme et à une amende de 1.000dt, a été allégée en 2017 grâce à la mobilisation, à la pression de la société civile et à des arrestations d’artistes tunisiens auparavant qui ont défrayé la chronique et sensibilisé indirectement quant au caractère répressif et nocif de cette loi, instaurée par le régime Ben Ali en 1992.

En avril 2017, des mesures d’allégement provisoire de la loi 52 sont depuis effectives et ont évité à des milliers de jeunes d’écoper d’un an de prison ferme et de mille dinars d’amende pour consommation de cannabis. Mais cet assouplissement reste insuffisant et beaucoup de travail, y compris sur le plan des mentalités, des idées reçues, reste à faire.

Une génération de parents mitigée 

De fausses connaissances sont  prônées et restent souvent de mise et une comparaison avec les pays développés qui investissent dans la vente, fabrication et usage du cannabis est souvent discutée dans la rue, dans les espaces de luttes pour l’abrogation totale de la loi 52 ou dans les médias. Le scepticisme et la réticence d’une large frange de la société sont ressentis; néanmoins, les jugements lancés à l’encontre des jeunes consommateurs restent aux yeux d’une bonne partie de la société tunisienne,  très durs et injustes. Une révision des textes de loi, mais surtout un encadrement médical, sanitaire et psychologique sont exprimés haut et fort dans les débats et échanges. La peur de l’addiction, la crainte de la montée de la violence et la consommation sans modération sont souvent évoqués.

De nombreux parents tunisiens interrogés campent sur leur position en se disant terriblement affectés par une loi aussi répressive mais restent contre la libéralisation totale du cannabis, jugée souvent « comme une drogue destructrice » à interdire avec des sanctions plus allégées.

Mère de trois jeunes enfants, Rafika*, la cinquantaine, est commerciale dans une boîte de communication réputée. Elle se dit formellement contre l’abrogation totale de la loi, mais reste en même temps profondément surprise par cette loi jugée dévastatrice. Cette femme instruite appelle à l’amende, à l’emprisonnement léger en cas de récidive mais reste très méfiante quant à son libre usage. Une opinion similaire et sans doute la plus répandue au sein de la société tunisienne, surtout dans les rangs de parents, génération ayant vécu sous la fin du régime Bourguiba et ayant grandi avec Ben Ali. Seulement, de nos jours, le « oui, mais… » est considéré conservateur et ne sert pas à modifier le système.

Deux couples de parents, enseignants retraités appellent au bon sens et restent choqués par une sanction aussi dure alors que terroristes, violeurs, tueurs n’écopent même pas de la moitié. « C’est criminel ! » conteste un père. « Trois vies brisées dans un Etat qui n’arrive même pas à construire des centres de soins et d’addiction à la drogue», fustige-t-il. Des centres de désintoxication, rappelons-le, qui ont été fermé depuis la révolution, peu de temps avant une augmentation considérable de nos jours de l’usage de toute substance addictive confondue. Des centres plus que jamais nécessaires afin de soigner différents consommateurs dépendants.

« L’Etat incarcère sévèrement alors que cela ne peut pas être forcément une solution », Bechir L., la cinquantaine, chef opérateur et père d’un jeune d’une vingtaine d’années se dit dévasté par une application aussi sévère de la loi pour un simple joint. « L’incarcération n’est pas la solution. Elle détruit des vies et en fait des criminels : elle ne les redresse pas et n’arrêtera pas leur consommation de cannabis, une fois libérés », se désole le père. Un encadrement de fond est nécessaire : une assistance de l’Etat, une sensibilisation quant à l’usage de cette drogue douce, un allègement immédiat du texte de loi, autant d’alternatives souvent proposées. « Un vrai débat public entre le peuple et les politiciens doit être lancé. », constate Sabrine Baa. 35 ans, vétérinaire. Il est grand temps de le faire selon elle, mais elle  reste morose, amère face à la crise sanitaire et à la classe politique actuelle, médiocre, d’après elle, absente et muette face à la détresse de tout un peuple.

Un vécu lourd et une réalité autre  

Jeunes ou moins jeunes, pour la plupart consommateurs ou pro-cannabis s’affolent et l’affirment haut et fort : «Cette drogue douce existe et circule depuis des années et des années. Elle est à la portée ! Il suffit de demander. Elle est clairement devenue plus chère et sa qualité parfois est à discuter mais elle est là … Au lieu de pourchasser les consommateurs, pourquoi ne pas s’en prendre aux criminels? », affirme un consommateur de 31 ans, sous couvert d’anonymat. « Cette substance circule partout et est en permanence consommée et achetée : que ce soit dans les quartiers populaires ou les quartiers huppés. Etudiants ou citoyens ordinaires, relativement jeunes, en consomment, tout comme le tabac et l’alcool, seulement on ne l’affiche pas, de peur qu’on se fasse épingler par les autorités », dit-il amèrement.

R. 25 ans, étudiant en informatique, a consommé en permanence, durant au moins 4 ans avant de se faire arrêter avec un ami, âgé d’à peine 20 ans. Il s’en souvient amèrement avec du recul : « Avec le soutien financier de ma famille, je n’ai  écopé que de deux mois de prison. J’ai été condamné à un an de prison et à 1.000dt d’amende. Pourtant, le test était négatif au cannabis. Une fois derrière les barreaux, j’ai vu et vécu les conditions de détention lamentables et inhumaines au sein des prisons tunisiennes : manque effroyable d’hygiène, violences, maladies. Pour avoir fumé, je m’étais retrouvé enfermé avec des criminels, des violeurs mais surtout des terroristes, qui continuent de sévir dans les prisons». Il poursuit : « C’est dingue ! Quand on voit que cette drogue douce est consommée en toute impunité dans d’autres pays, qu’elle a des usages thérapeutiques, qu’on en fait une liberté individuelle et non pas un tabou. Que ses effets sont bien moins nocifs sur la santé, que ce que causent l’alcool ou le tabac. On se demande : jusqu’à quand cette loi va-t-elle continuer à briser en permanence des vies ? ». Comme de nombreux jeunes, cet ancien consommateur a quitté le pays depuis deux années à la recherche d’une existence moins pénible et d’un futur plus radieux et n’est plus consommateur. Preuve, selon lui, que cette substance n’est nullement nocive, et ne rend pas forcément dépendant. « J’ai arrêté, pourtant je vis au Canada où c’est beaucoup plus facile d’en trouver. De loin, je le dis, cette loi tunisienne est une aberration.  Elle détruit plus qu’elle ne redresse», déclare-t-il. 

Rim,* 23 ans, est une jeune fille condamnée, à l’âge de 18 ans, à un an de prison ferme et 1.000dt d’amende pour avoir été arrêtée avec un ami à elle aux environs du lycée. « Il ne fumait pas publiquement, mais on a soupçonné qu’il consommait. J’ai été entraînée dans ce cauchemar par hasard, alors que je ne consommais pas spécialement à l’époque», s’arrête la jeune femme, essoufflée avant de reprendre : « C’est une expérience qui change une vie : elle endurcit mais on ne s’en remet pas totalement. Il faut cesser de poursuivre les consommateurs. Et de s’en prendre à la racine du problème : assouplir l’usage du cannabis, en débattre publiquement, ne plus encombrer les prisons pas des consommateurs parce que le cannabis est déjà à la portée, partout, il est consommé et de plus en plus « normalisé ». Avoir fait de la prison quelque temps et sortir ne m’ont pas empêchée de continuer à fumer de temps à autre… Seulement quand j’en trouve : ça relaxe et allège. La prison n’est pas la solution ! Nombreux et nombreuses sont passés par la case prison et sont sortis par la suite, toujours avec un joint sur eux/elles ».

Elle poursuit : «Il faut sortir le sujet du contexte conservateur et hautement tabou. Entre fumer du cannabis et consommer de la drogue dure et synthétique extrêmement nocive, je dirais qu’on est clairement face à une lutte différente », conclut la jeune étudiante en cinéma.

Amel, * 39 ans, divorcée, mère d’un jeune garçon, est commerçante et se lance dans la confidence : « Je ne bois pas, ne fume pas, mais je ne me prive pas d’en consommer … quand j’en trouve avec l’aide d’amis proches. Ça m’aide surtout à bien dormir, à me relaxer. Je suis contre l’excès dans tout : tout est dans la modération. », déclare-t-elle en souriant.

Cette loi est à modifier sans doute, selon elle, même si une certaine pudeur se sent dans ses propos en affirmant ne pas encourager ouvertement quiconque à en prendre. Elle commente : « Je n’ai pas à le faire : ils ou elles se débrouilleront s’ils / elles en ont envie, sans mes recommandations (rires). Mais je trouve que c’est de l’ordre du privé et que c’est une liberté individuelle à exercer : l’Etat n’a pas à être aussi intrusif ! », conclut  la jeune femme.

*Les noms de tous les intervenants ont été changés

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