Hamadi Redissi, Hafedh Chekir, Mahdi Elleuche et Sahbi Khalfaoui ont signé un ouvrage collectif intitulé La tentation populiste. Les élections de 2019 en Tunisie. Editée par Cérès avec l’appui de la Fondation Friedrich Ebert Stiftung, cette étude tente de décoder une vie sociopolitique compliquée, qui a perdu ses anciens repères et n’arrive pas à en consolider de nouveaux.

Comme son intitulé l’indique, l’essai politique s’attelle à analyser la déferlante populiste qui a envahi la Tunisie. Une analyse abordée à travers de multiples grilles de lecture et dans un environnement qui s’affranchit du périmètre annoncé, les élections de 2019. Des statistiques, des événements, des sondages et un balisage des réseaux sociaux locaux sont présentés à l’appui.

L’essai, se déclinant en quatre chapitres, s’inscrit dans le cadre d’un projet de recherche plus global sur « Les élites et la transition politique ». Les élites étant l’adversaire tout trouvé du courant populiste, tel que déployé dans le monde et en Tunisie. L’ouvrage est également une nouvelle contribution de l’Observatoire tunisien de la transition démocratique. Les quatre auteurs étant membres dudit Observatoire.

Le populisme a tôt fait de fracturer et la société et le paysage politique, écrit d’emblée le politiste Hamadi Redissi. Il s’agit d’une double fracture qui déchire la société. « L’une oppose le peuple aux élites et l’autre fait voler en éclats la famille moderniste ». La première fracture érige le peuple contre les élites : c’est la quintessence du populisme. Dans la foulée,  les modernistes ont perdu la bataille des idées.

La posture populiste devient visible, revendiquée et audible, notamment à partir de la Révolution. Des offres politiques diversifiées l’ont cristallisée dans un paysage politico-médiatique instable. La révolution tunisienne avait favorisé l’apparition de nouvelles élites dominantes. C’est le phénomène bien connu et quasi-inévitable de la rotation des élites à l’issue d’un renversement politique brusque. « Ces élites sont cependant traversées par un double clivage: le premier oppose les islamistes aux sécularistes et le second sépare les élites technocratiques ou managériales des élites politisées».

Populisme, un phénomène caméléon

Dans un premier chapitre signé par Hamadi Redissi, il sera question de clarifier la notion de populisme, objet de surenchère politique et d’une polémique idéologique en Occident et ailleurs. La question première est de savoir s’il existe un populisme tunisien ? Quelles en sont les marques et peut-on en faire la typologie ? La réponse étant oui, ajoute l’auteur, mais encore « le discours populiste a remplacé, en 2019, le discours islamiste dominant en 2011, et celui moderniste ayant prospéré en 2014 ». Très peu de partis ou de leaders ont pu résister à la tentation facile de tout expliquer par la corruption des élites. La haine de la langue française, la stigmatisation de ceux qui la parlent, la théorie du complot, l’identité exclusive et le culte du chef sont les ingrédients d’un populisme tunisien. Ce phénomène étant caméléon, il s’adapte à son environnement. La colère et la déception réunies à l’encontre de gouvernants politiques jugés incompétents et corrompus ont alimenté le terreau fertile de ce populisme couleur locale. Une partie de l’opinion, par conséquent du corps électoral, flattée par le slogan « peuple souverain dont le pouvoir est confisqué par des élites corrompues » a encensé ceux qui se présentent comme ses défenseurs. Un slogan converti de facto en promesse électorale.

Le populisme a fonctionné à plein régime lors des présidentielles. Objet du second chapitre de son auteur Hafedh Chekir. En dépit des attributions limitées du Président de la République, la fonction présidentielle tire encore sa symbolique du régime présidentiel d’avant-2011 où le Chef «suprême» décide de tout. Trait  commun entre l’autoritarisme et le populisme, rappelle l’universitaire. Le suffrage a été également l’occasion pour de larges franges de la population tunisienne d’exprimer leur refus des partis politiques, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, et ce, à travers le vote au premier tour pour deux candidats « hors système » et populistes, Kaïs Saïed et Nabil Karoui. Ceci pour dire que le modèle électoral a changé depuis 2011, sous l’influence d’une forte demande qui a modifié la carte du vote. La sociologie régionale étant un  facteur déterminant dont il faut en outre tenir compte. Ces élections ont mis à nu, analyse encore Chekir, « une élite incompétente, inefficace, corrompue et au service de l’étranger ». L’image du politicien s’est dégradée et la confiance dans les institutions s’est érodée. Le choix de candidats populistes a été donc le refuge et l’unique alternative des électeurs qui l’ont d’ailleurs fait savoir par le vote. Dans ce chapitre est présentée également avec force détails une sociologie électorale édifiante du dernier scrutin.

Antiélitisme, conservatisme, nationalisme arabe et haine de la diversité

Les législatives ont-elles été en décalage par rapport à la présidentielle ? C’est l’objet de recherche du troisième chapitre signé par Mahdi Elleuch. Tenues entre les deux tours des présidentielles, les législatives ont connu une participation en baisse.

Elles ont donné, selon l’analyste, un parlement éclaté avec une victoire très relative d’Ennahdha, qui recule de 40% par rapport à ses scores de 2014. Arrivé à la deuxième place, Qalb Tounès réalise, lui, une entrée en scène remarquable au Parlement. C’est un hémicycle situé plus à droite de l’échiquier, constate l’universitaire, mais moins nostalgique que prévu à l’endroit de l’ancien régime. Les législatives ont aussi confirmé la défiance des Tunisiens à l’égard des partis au pouvoir. Quant au nouveau Parlement, détaille encore Elleuch, il offre un paysage balkanisé. L’ARP compte une vingtaine de forces politiques représentées, outre les indépendants dont le nombre a augmenté depuis à l’issue des nombreuses scissions.

La qualification de Nabil Karoui mais surtout de Kaïs Saïed au second tour des élections présidentielles a donné l’ultime argument à tous ceux qui contestaient le règne des partis politiques, commence par dire Sahbi Khalfaoui, auteur du quatrième chapitre. La partitocratie, autre terme pour désigner « la confiscation » du pouvoir par des formations soumises à l’argent, redevables à des lobbies, en tout cas, à des intérêts privés, par opposition à l’intérêt général qu’elles sont censées défendre. La défaite des candidats soutenus par les partis du système, analyse encore Khalfaoui, a réconforté la prophétie de la fin du système classique de la compétition des formations politiques pour arriver au pouvoir. Or, les résultats des législatives, argumente-t-il, réaffirment le rôle central que continueront à jouer les partis politiques.

Les auteurs se posent enfin la question si le populisme est un phénomène passager ou durable ? La suspicion à l’égard du politique, une stagnation économique et un profond malaise identitaire ont fait du populisme un phénomène non éphémère, mais persistant. Un courant en train de marquer le régime politique et convaincre une partie de l’opinion de son efficience, dont notamment une jeunesse politisée et militante ainsi que les classes populaires. Parce qu’elle se sent représentée ou bien parce qu’on parle en son nom.

Un populisme tunisien avec comme autres marques distinctives : l’antiélitisme, le conservatisme, le nationalisme arabe et la haine de la diversité, du pluralisme des mondes et des vérités multiples. Le populisme étant par définition sectaire, identitaire et intolérant.

La question est de savoir, in fine, si les leaders politiques se revendiquant avant tout défenseurs du peuple sont en mesure de créer un projet de société durable, équitable et démocratique qui restera après eux au-delà des paroles ? 

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