Je connais parfaitement ce gouvernorat, celui de Sidi Bouzid, pour y avoir été, suite aux inondations de 1990, nommé à sa tête : d’abord, je salue cette population tout à fait laborieuse, et je garde de cette région des cinq arouches (Hammama-Zlass-Majer- Frachich et Ouled Mhaddheb) les meilleurs souvenirs. D’abord, je leur rends hommage pour leur militantisme et leur participation active à la lutte armée pour l’indépendance de notre pays, car ils ont fourni près de la moitié des résistants du pays et ont payé le plus lourd tribut en martyrs. Je dois aussi rappeler qu’en 1969, l’Armée nationale est intervenue, à huit ou dix kilomètres du chef-lieu du gouvernorat, pour empêcher la population de quitter la région pour aller s’installer à Ifrigua ( Béja-Jendouba-Le Kef), car la pauvreté était telle qu’il fallait partir ailleurs.

Il n’y avait aucune culture dans tout cet espace représenté par des dizaines de milliers d’hectares qui ne servaient que comme terrain de parcours pour les troupeaux de moutons et rien d’autre. Il n’y avait rien et strictement rien. Et en seulement vingt ans, cette région, qui est devenue fournisseuse, grâce aux importants investissements de l’Etat, du tiers des légumes du pays, avait la première forêt de pistachiers, la quatrième forêt d’oliviers, et produisait une grande quantité de céréales. D’autre part, je sais personnellement que cette région soi-disant «oubliée» a fourni au pays, de 1956 à 1990, une pléiade de cadres supérieurs, dont un ministre, cinq gouverneurs et six P.-d.g. Mais, où voulons-nous, ainsi, mener le pays ?

Cependant, est-ce normal de voir des énergumènes casser, incendier les locaux administratifs, ces biens du peuple, dont  des postes de souveraineté, comme les délégations, les locaux de la police, de la Garde nationale ou d’un Tribunal sans faire intervenir, illico-presto, policiers ou Gardes nationaux. Est-il nécessaire de rappeler qu’ils ont des armes qu’ils doivent, au besoin, utiliser comme moyen de dissuasion ou pour se défendre, car on peut utiliser son arme sans blesser ni tuer personne? Est-ce logique de laisser des individus d’une autre époque, commettre des sacrilèges en envahissant des lieux sacrés, comme la salle d’audience d’un Tribunal où un homme seul, en l’occurrence le juge, sans arme ni bâton, rend la justice entre les citoyens et applique la loi au nom du peuple ? Est-ce de cette manière que nous allons encourager les touristes à revenir ? C’est cela la Démocratie ? C’est cela la Liberté ? Pareils exemples sont nombreux à travers le pays et malheureusement très peu de responsables parmi la classe politique ont réagi parce qu’on ne veut pas «se mouiller», la campagne électorale pour les prochaines élections est, toujours, présente dans les esprits. Mais, le Tunisien oublie vite !

Messieurs, nous sommes en train de jouer avec le feu car lorsqu’un corps est malade, il a besoin de médicaments ou d’une intervention chirurgicale. Mais s’il prend plus de médicaments qu’il n’en faut, il peut en mourir. Trop de Liberté, trop de Démocratie, notre pays n’en a cure. Il a besoin plutôt de paix, de stabilité, de sécurité, de travail et de bonne gouvernance.

Aussi, le chef du gouvernement doit être courageux : si certains membres de son équipe doivent céder la place à des technocrates parce qu’ils ont démontré, soit leur limite, soit leur faiblesse ou leur inaptitude à jouer ce rôle, il n’y a aucun mal à les remplacer. D’autre part, il a intérêt à être énergique et ferme quand il s’agit de questions de principe, telles que l’affaire du Drapeau. Et ce qui est incompréhensible et inquiétant, c’est cet immobilisme, ce laxisme dans plusieurs domaines qui ne peuvent être que préjudiciables à la bonne marche du pays et, surtout, à son économie. Cela nuit certainement à la stabilité du pays et à l’action du gouvernement, dont le chef doit être assez sévère quand l’intérêt du pays est en jeu, quand la sécurité des personnes et des biens est en danger et quand les grands principes sont bafoués.  Il y a des moments où le responsable doit faire des choix, parfois douloureux. D’ailleurs, l’impression qui se dégage maintenant est  que tout le monde fait ce qu’il veut, quand il veut,  où il veut et personne ne bouge.

Où voulons-nous mener le pays ?

Quant au pouvoir exécutif, il est indispensable et même capital que ses composantes travaillent en harmonie, en excellente entente et en bonne intelligence et cela, dans l’intérêt suprême du pays. Il est aussi important qu’il ne doit y avoir aucune animosité avec le pouvoir législatif, leurs relations devant être empreintes de respect, de correction et de patriotisme. La compétition durant les élections, qui est un signe de bonne santé, doit être oubliée aussitôt les élections terminées.

Messieurs les gouvernants et les élus du peuple : le Tunisien qui vous a fait confiance et vous a élu ne s’attend pas à des changements drastiques dans son mode de vie. Il ne veut pas aussi qu’on lui impose certaines pratiques, dont il n’est pas habitué ou qu’il n’apprécie guère. Si ce laxisme, si cet immobilisme, si ce laisser-faire vont continuer, ils vous sanctionneront à la première occasion. Le Tunisien est pour un Etat fort, garantissant toutes les libertés individuelles sans aucune exception, qu’elles soient politiques, sociales ou religieuses. D’autre part, tout modèle importé ne l’intéressera, nullement, et il ne peut en aucun cas être imposé par la force. Notre pays est comme un navire dont les instruments de navigation  ne fonctionnent pas très bien. Ainsi, il vague selon les caprices du vent et Seul Allah sait où il va le faire accoster. D’autre part, la Révolution de la liberté et de la dignité nous a permis de découvrir non seulement les grandes qualités de notre jeunesse (courage-détermination-sacrifice), mais aussi ses faiblesses qui, en seulement une décennie, ont été surprenantes et ont dépassé les limites de l’acceptable (égoïsme-manque de logique— nationalisme à fleur de peau, agressivité, dédain du labeur, recherche du «farniente»,  etc.). Cela implique la révision de nos programmes éducatifs à tous les niveaux, du jardin d’enfants à la faculté.

Je regrette beaucoup que la grande majorité de notre élite n’ait pas accompli son devoir du service national car elle aurait pu, lors de son passage dans les unités de l’Armée, en tant qu’officiers de réserve du fait de leur niveau intellectuel, affirmer son sens de la discipline, de la rigueur, de la rectitude, de la précision, de la logique, du rationnel et de l’efficacité et aurait acquis cet art du leadership qui ne peut être enseigné dans aucune école ou université. Ainsi et grâce à son militantisme, à son expérience et à sa formation intellectuelle, nous aurions pu avoir aujourd’hui des dizaines de  brillants chefs politiques.

Notre pays a été l’initiateur du Printemps arabe. Beaucoup de pays nous observent avec admiration, d’autres nous attendent au tournant, espérant notre échec. Si par malheur, la révolution tunisienne n’atteindrait pas ses objectifs, notre exemple n’aurait servi à rien d’une part et, d’autre part, le monde arabe, qui nous intéresse, en premier lieu, qui a somnolé durant des siècles, retombera alors, et pour une très longue période, dans le sommeil… le plus profond.

Messieurs, notre pays, petit par sa superficie, mais grand par son peuple, son histoire et ses hommes et femmes illustres, jouit, grâce à la Révolution de la dignité et de la liberté, et au prestige du Grand Bourguiba, d’un courant de sympathie et de considération à travers tous les continents. Notre devoir est de faire réussir cette expérience pour qu’elle serve d’exemple et de modèle, stigmatise toutes les formes de dictature et redonne espoir aux peuples épris de démocratie et de liberté. Nous devons en profiter pour attirer le maximum de touristes qui viendront en pèlerinage dans «le pays de la Révolution du jasmin», les investisseurs et nos partenaires européens qui, parce qu’ils sont proches de nous et qu’ils nous connaissent mieux que quiconque, peuvent nous soutenir et nous aider pour peu qu’on les rassure sur les questions de sécurité, de stabilité et de liberté.

Mais ce qui se passe, ces jours-ci, au sommet de l’exécutif, n’est ni glorieux ni valeureux. Il y a des choses qu’on ne peut, pour des raisons de souveraineté et de prestige, déballer, en plein public, car elles peuvent nuire à notre pays, à sa révolution admirée et respectée, parce qu’elle a été «leaderness», peu sanglante et menée d’une manière civilisée.

L’Histoire, notre Histoire, trois fois millénaire, ne pardonne pas et nous jugera, car nous devons être les dignes héritiers d’Elissa, d’Hannibal, de Jugurtha, d’Ibn Khaldoun, de Tahar El Haddad, d’Ali Bach Hamba, d’Aboul Kacem Echabbi, de Bourguiba, de Hached et de milliers de militants qui doivent, maintenant, se retourner dans leur tombe, de crainte de voir s’écrouler tous les acquis obtenus, tout au long du siècle écoulé, grâce aux sacrifices et au sang des martyrs.

Que Dieu Veille et Protège la Tunisie Eternelle, l’héritière de Carthage et de Kairouan.

•Colonel. Ancien sous-chef d’Etat- Major de l’Armée et ancien gouverneur.

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