Pour l’économiste et professeur universitaire Tahar El Almi, la décélération de la progression des prêts aux particuliers enregistrée depuis 2017 est principalement due au surendettement des ménages. Il estime que l’érosion du  pouvoir de remboursement des crédits chez la classe moyenne,  couplée à une politique monétaire “trop restrictive”, a entraîné une réticence bancaire en matière de crédits octroyés aux ménages.

Selon les dernières données publiées par la Banque centrale (BCT), l’encours des crédits non professionnels octroyés aux particuliers a augmenté de 3,7% durant les  9 premiers mois de l’année 2020 pour s’établir à 24, 943 milliards de dinars. Une hausse très négligeable, selon l’économiste Tahar El Almi, qui explique que cette augmentation se situe bien en dessous du niveau général des prix. “3,7% est un taux qui se situe en dessous de l’inflation. C’est-à-dire que la quantité des services destinés aux particuliers a diminué. Et c’est logique puisqu’il y a eu le confinement général outre les mesures de distanciation physique. La situation étant morose, l’investissement dans l’immobilier ou dans l’amélioration de l’habitat est pratiquement nul. Tous les projets que les ménages comptaient entreprendre ont été reportés à la période post-Covid. Donc pas de crédits”, a souligné El Almi dans une déclaration accordée à La Presse.

Une classe moyenne surendettée

Commentant  la décélération de la progression des prêts accordés aux particuliers qui a été enregistrée depuis 2017, passant de (+10%) à (+4,5%) en 2018 et à (+0,3%) en 2019, El Almi a fait savoir que ce ralentissement est principalement dû au surendettement des ménages, notamment de la classe moyenne.

En effet, l’économiste a souligné que, d’un côté, il y a  l’érosion de la classe moyenne et de son pouvoir d’achat qui a largement affaibli son pouvoir de remboursement. Ce qui a entraîné une réticence bancaire en matière de crédits octroyés aux ménages. De l’autre côté, la politique monétaire «trop restrictive», menée par la BCT, depuis environ trois ans, fait que les banques n’accordent plus ou très difficilement des crédits aux ménages. “ La classe moyenne est surendettée. Donc les banques n’accordent plus de prêts. C’est un problème de pouvoir de remboursement de la classe moyenne. En fait, ceux qui consomment et qui investissent, au niveau des ménages, c’est la classe moyenne qui est en train de disparaître. S’ajoute  à cela la politique monétaire trop restrictive menée depuis trois ou quatre ans par la BCT.

C’est ce qui a fait que  l’encours des crédits aux particuliers a baissé et s’est replié, respectivement  de 10% en 2017  à 0,3% en 2019. Et c’est l’une des raisons pour laquelle la demande de consommation des ménages est en train de baisser en termes réels.  C’est un symptôme de la décélération de la demande des ménages en matière de consommation”, a commenté l’économiste.

Un projet de loi oublié dans les tiroirs

Interrogé sur le projet de loi relatif au surendettement des particuliers qui a été élaboré en 2019 et qui vise à protéger  les citoyens des risques de l’endettement excessif, El Almi a fait savoir que le débat autour du sujet n’est pas clair et que la question traîne en longueur, malgré son importance tant au  niveau macroéconomique qu’à l’échelle  microéconomique. “Le débat est ouvert au niveau de l’ARP, mais il  n’est pas, encore, clair. D’abord parce qu’il n’y a personne pour expliquer aux députés l’enjeu aussi bien macroéconomique que microéconomique de la question du surendettement. Il faut comprendre qu’il  y a un dilemme des deux côtés, en l’occurrence les ménages et le  système financier:   si on accroît la contrainte du surendettement, c’est le ménage qui va payer et si on lâche la bride au surendettement, c’est le système financier qui va en pâtir. Il ne faut pas oublier que  les crédits octroyés aux ménages ne profitent pas à l’entreprise, créatrice  d’emplois et carburant de la relance. Il faut savoir trouver l’équilibre entre les deux. Et ce n’est pas demain qu’on va traiter de ce projet de loi. S’ajoute à cela le fait que l’Etat a besoin des banques pour combler son déficit. Ce qui fait  qu’il y a trois acteurs qui sont en concurrence: les ménages (au niveau de la consommation et de l’investissement immobilier), les entreprises pour relancer leurs activités  et  puis l’Etat. Il y a un effet d’éviction très important exercé par l’Etat pour  financer son déficit abyssal qui existe depuis quelques mois”, a asséné l’économiste.

Le report des échéances implique des intérêts sur les intérêts

Commentant la polémique déclenchée par l’observatoire Marsad Raqaba autour des charges et intérêts supplémentaires appliqués sur les échéances  des crédits reportées  conformément aux mesures prises par le gouvernement dans le cadre de sa riposte du Covid-19, le professeur universitaire a expliqué que le report des échéances implique  des intérêts sur les intérêts. Ce qui va engendrer une augmentation des charges supportées par les particuliers étant donné que la politique de la BCT est restée constante même dans un contexte de pandémie. Et de soutenir, “le taux directeur n’a pas tellement baissé, il est de 6,25%. La politique pratiquée par la BCT n’a pas changé et les banques commerciales répercutent et tiennent compte du taux directeur et donc le taux d’intérêt sur les échéances classées va augmenter. Et c’est la raison pour laquelle il faut reformuler et redéfinir la politique financière, notamment au niveau des charges d’intérêt et des échéances. Il faut que la BCT desserre les taux. Et Marsad Raqaba a raison parce que dans une période de transition démocratique qui dure depuis 10 ans et dans un régime politique très improbable, l’activité économique est réduite, notamment après l’apparition de la pandémie. Plusieurs entreprises ont fermé leurs portes parce qu’elles ne peuvent plus supporter les charges financières. Il y a une contrainte financière excessive. Qu’est-ce que ça veut dire un taux d’intérêt directeur de 6,25% quand on a une inflation de 4,9% ? Nous sommes en crise, normalement le taux d’intérêt doit être en dessous du taux d’inflation,  c’est-à-dire, aux alentours de 4%. Je trouve que la BCT est trop orthodxe au niveau de sa politique monétaire. Il ne faut pas oublier, aussi, que l’inflation est due également à un manque de l’offre. L’inflation, c’est aussi le marché informel, c’est la dépréciation du dinar. Je trouve que la BCT devrait desserrer sa politique monétaire au niveau du financement de l’activité et du refinancement pour qu’il y ait vraiment un repli des taux d’’intérêt.

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